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[9] _Biologie animale Université du Québec à Rimouski

Pourquoi les sternes et d’autres oiseaux migrateurs vont-ils si loin dans le nord pour nicher, au péril de leur vie? Pour le savoir, il a fallu suivre leur parcours.

Par Joël Leblanc

Pour de nombreux oiseaux migrateurs, mars est un mois important. C’est le grand départ vers le nord. Pour les sternes qui viennent d’Amérique du Sud, le périple peut s’étendre sur 20 000 km.

Destination, les îles du Haut-Arctique canadien où ces oiseaux mettront leurs petits au monde. Tous ne survivent pas à cet épuisant voyage. Et une fois arrivé, l’épreuve n’est pas finie: l’été est court, il fait froid, la nourriture est rare et les pauvres volatiles peuvent être soumis à de sévères tempêtes. Mais pourquoi ces oiseaux y vont-ils quand même alors qu’ils pourraient s’arrêter plus au sud, où les conditions sont meilleures? «C’est qu’il y a des avantages importants, avance Joël Bêty, notamment celui d’éviter les prédateurs. À chaque degré de latitude vers le nord, nous avons mesuré que le risque de prédation descend de 3,6%.»

Pour en arriver à cette conclusion, le chercheur de l’Université du Québec à Rimouski, et son étudiante, Laura McKinnon, ont bûché pendant quatre ans et ont dû déployer dans les étendues immaculées de l’Arctique une logistique complexe. «Pour mesurer le risque absolu de prédation, il nous a fallu faire abstraction du comportement protecteur des parents, ainsi que d’autres facteurs, qui ont beaucoup d’influence sur le taux de survie des oisillons, avant même qu’ils sortent de l’œuf.» Les scientifiques ont donc fait de faux nids sans parents, contenant de vrais œufs (de caille) pour attirer les prédateurs.

Dans sept secteurs différents, de la baie James à l’extrémité nord de l’île d’Ellesmere, les chercheurs ont «fabriqué» des nids similaires à ceux de petits oiseaux de rivage appelés limicoles. Il s’agissait en fait de former une dépression dans le sol et d’y déposer quelques œufs frais. «On n’imagine pas à quel point il peut être compliqué d’acheminer des œufs de caille sur 3 000 km dans le Grand Nord, raconte Joël Bêty. Pour 1500 nids, nous avons dû faire expédier près de 10000 œufs.»

Dans les avions, il a fallu les apporter comme bagage à main pour éviter qu’ils se brisent dans les soutes. «Allez expliquer aux agents de sécurité que vous transportez des œufs de caille pour les bienfaits de la science! Arrivé à l’hôtel, il fallait les placer au réfrigérateur avant de les transférer par hélicoptère, puis par motoneige, jusqu’au camp de recherche, au milieu de nulle part.» Dernières étapes: trier les œufs cassés, nettoyer les autres, les placer dans des sacs à dos pour aller les déposer dans la toundra.

Les faux nids étaient ensuite inspectés régulièrement pour vérifier ce qu’il advenait des œufs. Sur l’île Akimiski, de la baie James, tous les œufs disparaissaient en moins de deux jours, gobés par les corbeaux, les goélands et surtout les renards arctiques. Mais à Alert, sur l’île d’Ellesmere, à l’extrémité du Grand Nord, 60% des œufs étaient encore intacts après 9 jours.

«Aux hautes latitudes, explique Joël Bêty, nos travaux montrent qu’il y a beaucoup moins de risques de prédation.» Il y a aussi moins de parasites, les jours durent jusqu’à 24 heures, ce qui permet aux parents de se nourrir plus longtemps.

Mais qu’arrivera-t-il dans quelques décennies? «Avec le réchauffement climatique, on trouvera plus de plantes dans les milieux nordiques, plus d’herbivores, et donc plus de prédateurs!» Mauvais présage pour les oiseaux qui pourraient bien voir leur refuge lointain disparaître.





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