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L'esprit du lieu

Une bombe est tombée dans le lac Sahtu

Par Serge Bouchard - 16/02/2017
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À Deline, sur les rives de l’immense lac Sahtu, les Tlichos (Côtes-de-Chien) pêchaient des ciscos durant toute l’année, une tradition vieille de plusieurs millénaires.

À l’embouchure de ses rivières, il y avait en effet des endroits où l’eau ne gelait pas en hiver en raison des forts courants. Les familles dénés aimaient bien s’y regrouper pour faire bonne réserve de ciscos, ces petits salmonidés cousins du corégone, poissons des profondeurs et de l’eau froide.

Sur la rive sud-est du lac Sahtu, les nomades tlichos croisaient parfois des T’atsaot’ine (Couteaux-jaunes) du Grand lac des Esclaves, venus par la vieille piste Idaà pour chasser et pêcher eux aussi. Dans la langue des Esclaves (Slavey), « sahtu » désigne l’ours brun (Ursus arctos) que les Américains et les Anglais ont curieusement appelé « grizzly ».

C’est l’explorateur Alexander Mackenzie qui, traduisant du déné, aurait nommé le lac Sahtu « Great Bear Lake ». Il s’agit d’un plan d’eau géant, situé dans les Territoires du Nord-Ouest : 325 km de long, 200 km de large, véritable mer intérieure qui se classe parmi les 10 plus grands lacs du monde. Avec ses 400 m de profondeur par endroits, l’eau y est extrêmement froide, on l’imagine bien.

Tellement froide, en vérité, et si pauvre en nourriture, que seulement 16 espèces de poissons s’y trouvent. Toutes mangent les malheureux ciscos. La rive nord-ouest est bordée par la toundra; on peut y apercevoir des bœufs musqués, des caribous aussi. Les Tlichos y ont souvent affronté les Inuits venus des côtes de la mer de Beaufort pour tenter leur chance près du Grand lac de l’Ours.

C’est un pays de légendes, de mythes et de prophètes. D’où lui vient cette inspiration spirituelle ? Peut-être de son ciel au milliard d’étoiles ou de ses paysages d’épinettes qui ont poussé drues, magnifiques misères des grandes solitudes, ou encore des crans rocheux du Bouclier canadien qui plongent dans ses eaux noires.

L’hiver y est si long et rigoureux que, malgré son immensité, le lac est gelé par endroits huit mois par année. Ici, les caribous des bois viennent jaser avec ceux de la toundra, manière d’échanger des regards au pied de la montagne de l’Ours, une montagne sacrée. Tellement sacrée que les Tlichos, de concert avec les Dénés sahtu (Peaux-de-Lièvre), sont parvenus à négocier avec les gouvernements en 1996 un vaste territoire protégé, qu’ils ont nommé Saoyú and Æehdacho, un lieu historique national où la beauté du monde sera respectée scrupuleusement. En fait, ils ont voulu conserver les paysages immémoriaux de la taïga. Il fallait absolument le faire, car s’il est une terre martyrisée en ce bas monde, c’est bien le pays du lac Sahtu.

Sur ses rives, en 1930, on a découvert des gisements d’argent et de pechblende, cette dernière étant la principale source de radium et d’uranium. Pendant plus de 10 ans, l’industrie en a extrait le radium pour traiter le cancer mais, du même coup, a rejeté l’uranium, alors considéré comme un déchet, dans ses eaux pures. Durant la Deuxième Guerre mondiale, on a tenté d’en récupérer le plus possible, non pas pour dépolluer, mais pour alimenter le projet Manhattan, le programme américain ayant mené à la production de la bombe atomique.

Toutefois, pour le lac Sahtu, c’était trop tard : ses eaux étaient irrémédiablement empoisonnées, et son fragile équilibre, absolument brisé. La pêche commerciale fut interrompue, la pêche de subsistance aussi. Qui veut manger des ciscos radioactifs et des poissons truffés de mercure ? Vers 1945, un rapport du gouvernement fédéral confirmait le pire : le lac Sahtu était devenu un désert biologique.

Le lac Sahtu se déverse dans le fleuve Deh Cho, qui signifie « grand fleuve » en langue déné, tout comme le Mississippi signifie « grand fleuve » en langue algonquienne. Malheureusement, les toponymes dénés furent ignorés par les Canadiens anglais : ne cherchez pas le Deh Cho, il s’appelle le fleuve Mackenzie. Et les cinq bras du lac Sahtu portent des noms rappelant les compagnons anglophones de John Franklin, un autre explorateur colonial.

Pas un mot sur les nombreux guides dénés de Mackenzie et Franklin; aucune mémoire des guides métis francophones et des voyageurs canadiens-français qui étaient si familiers de ces immensités. Mais il y a pire : quel lieu voudrait s’appeler Port Radium – ou Uranium City sur le lac Athabasca ? Qui veut célébrer le mercure et le plomb? Qui souhaite applaudir la mort d’un lac sacré, grand comme une mer, sacrifié au profit de tous les eldorados du monde ? On en aura cassé des œufs pour faire la grande omelette du progrès.

Nul besoin d’être le prophète déné Naïdzo pour poser la question : cet uranium nous a-t-il enrichis ?

Photo: Jason Pineau

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