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Environnement

Climat: "L'avenir de l'humanité est en jeu!"

Propos recueillis par Marine Corniou et Marion Spée - 07/10/2014
Nicolas Hulot, journaliste, écrivain et réalisateur français, a parcouru la planète et en a révélé la fragile beauté dans son émission Ushuaïa. C’est sous son titre officiel, celui d’envoyé spécial de la République française pour la protection de la planète, qu’il a participé le 6 octobre, au Cœur des sciences de l’UQAM, à Montréal, à une conférence réunissant plusieurs experts du climat, dont Steven Guilbaut d’Équiterre et Jean Jouzel, expert du GIEC.

Cette conférence était la première d’une série de sept FACTS, pour « French Ameri-Can Climate Talks », organisés par les ambassades de France au Canada et aux États-Unis.

Le but ? Mobiliser les opinions sur les grands enjeux de la conférence Paris Climat 2015 et renforcer le dialogue entre les experts de ces pays. L’occasion pour Nicolas Hulot de faire le point sur les attentes et les – maigres – espoirs qui subsistent en matière de lutte contre les changements climatiques.
(Photo: FNH)

Le réchauffement de la planète est sans précédent et la responsabilité humaine est clairement démontrée. Pourtant, les décideurs campent dans l’immobilisme. N’est-ce pas désespérant ?

Honnêtement, je préférerais vous dire que les climato-sceptiques ont raison et que la situation n’est pas grave. Hélas, on a trop attendu. On n’a cessé d’ajourner la mutation nécessaire pour infléchir le réchauffement. Il y a quelque temps, on espérait limiter le réchauffement à 1,5°C d’ici 2100. On parle aujourd’hui de le contenir à 2°C, dans le meilleur des scénarios…
L’horizon parait lointain, pourtant les conséquences se mesurent déjà. Chaque année, des centaines de milliers de personnes meurent des suites directes ou indirectes des changements climatiques. Il y a 22 millions de déplacés à cause du climat, soit trois fois plus que le nombre de réfugiés liés aux conflits.
Le réchauffement est aussi un enjeu de santé publique. Selon l’OMS, 7 millions de personnes meurent prématurément chaque année du fait de la pollution de l’air.
Et les catastrophes naturelles sont une réalité. Aux Etats-Unis, le coût lié aux événements climatiques extrêmes est exponentiel : dans les années 1980, il était de l’ordre de 2 milliards de dollars par année. Dans les années 2000, il avait déjà grimpé à 40 milliards, et en 2012, juste pour l’ouragan Sandy, 200 milliards ont été déboursés!
Cet argument économique commence à être entendu, même si, à lui seul, l’argument éthique devrait suffire à mobiliser la population. Mais le sujet climatique est au carrefour de tous les lobbies, semenciers, pétroliers, agroalimentaires…J’estime que cela crée un problème de démocratie.
Rien n’est pas acquis et je ne veux pas faire semblant d’y croire. J’espère simplement qu’à un moment ou à un autre, la raison va l’emporter.

Début octobre, plusieurs lauréats du prix Nobel ont lancé un appel pour que le pillage de la planète cesse. Est-ce un appui important ?

C’est très important que les prix Nobel se mobilisent. Mais au-delà des scientifiques, qui ont fait le « plein » de convertis, il faut de nouvelles voix pour sensibiliser d’autres personnes. Tant mieux si des acteurs, comme Leonardo DiCaprio, s’impliquent. Tout est bon à prendre !
D'ailleurs, pourquoi les autorités religieuses, morales et spirituelles n’ont-elles pas pris la parole? Leur silence est anachronique, puisque l’avenir de l’humanité est en jeu.
Trop souvent, face aux crises actuelles, que ce soit en Ukraine, en Syrie, en Libye, les changements climatiques paraissent secondaires. Mais ils sont uniquement secondaires dans l’instant. En fait, ils sont un facteur aggravant pour tout : les inégalités, les pénuries, les maladies… Et ils sont l’élément détonnant de beaucoup de crises.

En décembre 2015, Paris accueillera la 21e conférence climat (la «COP21»), réunissant 194 États, dans le but de négocier un accord international contraignant sur le climat. La conférence de Copenhague en 2009 ayant échoué, pourquoi celle-ci réussirait-elle ?

Malheureusement, il y a énormément de raisons de ne pas y croire. Je préfère qu’on parte inquiet et qu’on arrive soulagé, plutôt qu’on parte confiant, comme à Copenhague, et qu’on en sorte avec une énorme gueule de bois !
Mais certaines choses ont changé. D’abord, les événements climatiques extrêmes sont autant de rappels à l’ordre, qui ont aussi un coût économique.
Ensuite, l’innovation s’est mise en marche. De plus en plus de personnes ont compris qu’il y a un intérêt à investir dans l’efficacité énergétique, les transports propres, les énergies renouvelables, les villes nouvelles…
Enfin, l’état d’esprit des deux pays clés que sont la Chine et les Etats-Unis a changé.
Jusqu’à présent, la Chine participait aux conférences à reculons, mais elle est entrée malgré elle dans l’enjeu climatique par la porte de la pollution. Le gouvernement vit dans l’inquiétude que la classe moyenne se mobilise pour protester contre la situation et commence donc à réagir.
Aux Etats-Unis aussi, les esprits bougent, même dans le camp républicain (bien que tout le monde s'en défende publiquement). Les militaires et le Pentagone sont nos meilleurs alliés : ils ont produit plusieurs rapports sur la sécurité intérieure, qui concluent que le risque climatique est aujourd’hui aussi important que la menace terroriste. Il faut dire que les changements climatiques sont un facteur majeur d’instabilité, en raison notamment des déplacements de personnes, mais aussi parce que l’armée est de plus en plus mobilisée par les catastrophes naturelles.

Face aux changements climatiques, le Canada cumule les mauvaises notes. Il s’est, entre autres, retiré du protocole de Kyoto et de la convention des Nations unies sur la désertification. Qu’espérez-vous de votre visite ici ?

C’est important d’ouvrir le dialogue et de rappeler au gouvernement qu’à long terme, on sera tous gagnants ou tous perdants...
Avec l’Australie, le Canada fait partie des pays les plus résistants, notamment parce qu’il prospère grâce aux énergies fossiles, conventionnelles et non conventionnelles. L’attitude de ces deux États est importante car, en tant que pays industriels, ils ont une responsabilité historique dans les changements climatiques, et leur action - ou leur inaction - est déterminante pour l’engagement des pays émergents.
Je ne suis pas naïf, mais le Canada ne se limite pas non plus à ce qu’Ottawa décide. Plusieurs provinces, dont le Québec et la Colombie-Britannique, montrent leur volonté d’agir.
Au-delà de ce que les États décident à l’échelle nationale, il faut prendre en compte la somme des engagements, que ce soit au niveau des provinces, des municipalités, des individus.

Le rôle des villes était au cœur de la conférence du 6 octobre à Montréal. En quoi sont-elles importantes ?

La moitié de la population mondiale vit en ville. Mais celles-ci émettent 70% des gaz à effet de serre. À elles seules, les villes pourraient contribuer à faire la moitié du chemin, notamment en prenant deux grands engagements. D’abord, conditionner les achats publics (c'est-à-dire s'approvisionner) à une économie «décarbonée». Ensuite, arrêter toute subvention aux énergies fossiles. Chaque année, 650 milliards de dollars sont dépensés pour subventionner les énergies fossiles ou les exonérer de taxes. Parallèlement, on dépense 400 milliards pour corriger les effets négatifs sur l'environnement… C’est une forme de schizophrénie, il est temps d’inverser la balance.

Les innovations scientifiques pourraient-elles nous aider à sortir de l’impasse ?

Si la question est de savoir si la technologie va tout résoudre, la réponse est clairement non. On va avoir besoin de tous les outils économiques et scientifiques possibles, mais il faut simultanément s’interroger sur les raisons qui nous ont menés à cette situation.
La crise qu’on traverse est en réalité une crise de sens : il faut redéfinir le progrès, savoir quelles sont nos priorités. Imaginer qu’on va substituer une croissance par une autre, c’est une illusion. On vit en pensant que l’abondance est la norme, alors que c’est la rareté qui l’est. Même s’il y avait profusion des énergies renouvelables, on buterait sur les limites de nos ressources, comme les terres rares, par exemple.
Ma plus grande inquiétude, c’est qu’on ne s'interroge pas sur cette crise de sens, qui reste taboue, et que l'on persiste à vouloir croître indéfiniment.

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