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Minuit, chrétiens et l'aigu fatidique

Par Dominique Forget - 24/12/2017


Le Minuit, chrétiens chanté à la messe de Noël nous écorche parfois les oreilles. Certains interprètes, pourtant fort bien intentionnés, n’arrivent pas à le chanter juste. Mais pourquoi?

Tous les 24 décembre, elle revient, cette «heure solennelle». Plutôt que d’inspirer le respect, elle provoque parfois le rire. Les fidèles réunis à l’église du village – les moins fidèles aussi qui ont sorti leurs beaux atours pour l’occasion – semblent écouter le Minuit, chrétiens avec un pieux recueillement. En réalité, tous sont crispés en attendant le moment fatidique. Celui où le ténor du coin entamera la fin du morceau, poussant le dernier «Noëëëëëëëël» en s’égosillant pour atteindre la note la plus aiguë. Sera-t-elle fausse?

«Votre paroisse n’héberge probablement pas Placido Domingo! Alors, vous avez certainement entendu cet air chanté par des amateurs», rigole Robin Wheeler, professeur à la faculté de musique de l’Université de Montréal et directeur de l’Atelier d’opéra de cette institution. «Le Minuit, chrétiens n’est pas facile si on le compare à d’autres chants de Noël, comme Les anges dans nos campagnes, dit-il. L’étendue du registre exige d’aller chercher des notes basses au début, puis de lancer des aiguës en finale. Ça prend un bon entraînement pour y arriver.»

Cependant, s’entraîner ne suffit pas toujours. Pour certains, ce serait même peine
perdue, révèlent les travaux de Sean Hutchins, chercheur postdoctoral au Rotman
Research Institute de l’hôpital Baycrest, à Toronto. Cet expert en neurosciences étudie depuis des années la façon dont notre cerveau traite les informations musicales. Il s’intéresse tout particulièrement à la voix, et aux raisons pour lesquelles elle sonne si rarement juste.

«Le chant, c’est comme le tir à l’arc, illustre le scientifique. Il faut maîtriser trois étapes pour l’exécuter correctement. À l’arc, on doit d’abord repérer la cible à atteindre. Ensuite, orienter son arme dans la bonne direction. Finalement, exécuter le mouvement. Pour chanter juste, il faut premièrement être capable d’entendre la hauteur de la note qu’on veut reproduire. Notre cerveau doit ensuite la traduire, c’est-à-dire la convertir en note chantée. Enfin, il faut savoir contrôler les muscles du larynx et ceux de la respiration pour émettre correctement le son.»

Dans le cadre d’une étude qu’il a réalisée au centre de recherche BRAMS, à l’Université de Montréal, Sean Hutchins a recruté des individus sans formation musicale pour tester leur capacité à entendre et à reproduire exactement des notes. Selon ses résultats, seulement 3% de la population éprouverait un problème de perception – la première des trois étapes. «Avec ceux-là, il n’y a pas grand-chose à faire, estime le chercheur. Ils ne distinguent pas le ré d’un si. Ils n’entendent même pas qu’ils chantent faux.»

Chez 35% des personnes étudiées, c’est la deuxième étape qui cloche. Lorsqu’elles entendent un ré chanté, elles arrivent à le reproduire sans trop de mal. Mais si la même note est jouée au piano ou au saxophone, leur cerveau n’arrive pas à la convertir pour la reproduire vocalement. Enfin, près de 20% des personnes testées entendent la note, arrivent à la traduire, mais sont incapables d’utiliser correctement leurs muscles et de fournir le souffle nécessaire pour émettre le son adéquat. «Ce sont elles qu’on peut entraîner le plus aisément», affirme le neuroscientifique.

Rosemarie Landry, une soprano d’origine acadienne qui dirige aujourd’hui le programme de chant à la faculté de musique de l’Université de Montréal, a poussé le Minuit, chrétiens à quelques reprises dans la petite église de sa ville natale, Caraquet. « Eh oui, il y a des femmes qui le chantent!» dit-elle de sa voix envoûtante.

«Si l’interprète force trop la voix dans les premières minutes, pour donner du volume et épater la galerie, il ne pourra pas tenir jusqu’au bout de manière à atteindre les aigus de la fin, explique la cantatrice. Sa voix va casser. En plus, la note la plus haute survient sur le “ëëëëëëëë” de Noël. Il faut ouvrir la bouche largement et le son s’échappe sur les côtés. Ce n’est pas comme le O, qui est poussé en avant.»

Selon Robin Wheeler, la peau de banane est particulièrement glissante quand il s’agit du Minuit, chrétiens. «Tout le monde connaît ce cantique par cœur et attend l’aigu fatidique. Alors, si la voix casse, ça ne passe jamais inaperçu!»

On vous laisse avec Luciano Pavarotti qui pousse la fameuse note autour de 2'00.



(Article publié initialement en décembre 2013)
 

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