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Rare découverte spéléologique à Montréal

Par Jean-Benoît Nadeau - 01/12/2017
On imagine mal qu’une grande métropole comme Montréal puisse être le site d’une importante découverte spéléologique. C’est pourtant ce qui est arrivé le 12 octobre 2017. Dans un recoin peu exploré de la petite caverne touristique de Saint-Léonard, deux spéléologues chevronnés ont mis au jour une vaste cavité.

Du jour au lendemain, la caverne de 40 mètres a été augmentée d’une galerie mesurant plus de 300 mètres de longueur par six de hauteur par endroit, avec stalactites, stalagmites et plan d’eau — sous le parc Pie-XII, dans l’arrondissement de Saint-Léonard.



C’est en compagnie des deux découvreurs, Daniel Caron et Luc Le Blanc, que j’ai pu visiter cette rare découverte en bon émule de Jules Verne. « C’est déjà exceptionnel qu’une grande ville comme Montréal ait une caverne naturelle sur son territoire, mais cette découverte est franchement impressionnante », dit François Gélinas, directeur général de la Société québécoise de spéléologie, l’organisme responsable du site, en ouvrant le cadenas de la grille qui en protège l’accès.



Engoncés dans une combinaison rouge, casqués, bottés, gantés et munis de lampes, nous empruntons l’escalier qui relie le parc au monde souterrain. Au premier abord, la caverne se présente comme un tunnel carré. Vingt mètres plus loin, elle se poursuit en une série de fissures où, durant la saison touristique, les écoliers en visite jouent à Indiana Jones.

Daniel Caron pointe un des passages étroits. « Au bout, il y avait un petit trou, tout petit », explique ce passionné de spéléologie qui pratique depuis 50 ans cette discipline à la fois sportive et exploratoire. « Depuis longtemps, Luc et moi avions acquis la certitude qu’il avait un vide derrière. Avec un télémètre et puis un endoscope, nous avons pu confirmer qu’il y avait un passage de l’autre côté. »



Le calcaire est une roche très dure difficile à casser, a fortiori dans un espace réduit. Dans le but de rejoindre le passage, les deux comparses et leurs collègues du Spéléo-club des Troglodytes se préparaient donc à de longs mois de labeur. Le 12 octobre, ils se pointent pour une reconnaissance afin de vérifier une hypothèse.

« On s’était souvenu, raconte Luc Le Blanc, que Jacques Schroeder, professeur de géographie à l’UQAM, qui avait étudié la caverne, nous avait dit que la strate supérieure était d’une roche plus molle. C’est bien le cas et cela nous a facilité la tâche : très rapidement, en deux jours, nous avons ouvert le passage. »

Quelle ne fut pas la surprise des deux spéléos de déboucher au plafond d’une véritable galerie souterraine, beaucoup plus grande que leurs rêves les plus fous : au moins 60 mètres de longueur, sur trois de largeur par endroit et plus de six de hauteur. Quelques jours plus tard, les spéléos découvrent, derrière un éboulement dans le prolongement de la première galerie, un second espace qui mesure au moins 250 mètres.



On pénètre dans la première galerie après avoir rampé sur quelques mètres, puis descendu une échelle en se tenant sur des cordes, pour atterrir au sommet d’un éboulis glaiseux.

Ce qui étonne dans cet espace, ce n’est pas tant la noirceur ou le silence que le volume, beaucoup plus important que bien des couloirs du métro de Montréal. Par endroit, on observe des strates jaunâtres ou rouges, un peu comme une peinture d’un Mondrian troglodyte.

Les spéléologues ont disposé sur le sol du ruban bleu vif pour nous tenir loin des formations calcaires, dont on observe ici et là des coulées. Dans un recoin du plafond difficile d’accès, un grimpeur qui n’a pas froid aux yeux pourrait observer la plus belle section de stalactites et de stalagmites. Dans la partie la plus étroite, il y a également de minces racines qui descendent d’un arbre au-dessus de nous dans le parc.



« C’est quand même fantastique de découvrir un nouvel espace comme ça à Montréal ! » dit Daniel Caron. « Pour savoir ce qu’il y a sous le sol, certains s’essaient avec toutes sortes de matériel sophistiqué, mais ça prend encore des gars avec des baguettes et des outils  pour y aller. C’est ça, la spéléologie ! »

En effet, il y a quelque chose de franchement excitant à explorer un nouvel espace quelque part sous la rue Lavoisier, non loin de l’église Sainte-Angèle, avec de l’eau au niveau des aisselles et la sangle de caméra entre les dents.

C’est d’ailleurs la seule manière de se rendre jusqu’à l’éboulis qui coupe la galerie côté nord. À cet endroit, les spéléos ont disposé des cordes afin de contourner l’éboulis par le haut. Ce n’est pas pour des amateurs, d’autant plus que, de l’autre côté, l’eau atteint une profondeur de deux à quatre mètres, et la galerie n’est praticable qu’en canot pneumatique !



De chaque côté du plan d’eau, la symétrie des parois est un bon indicateur de l’histoire de la formation de cette cavité. Car la caverne de Saint-Léonard n’est pas qu’une curiosité touristique. En réalité, il s’agit d’un lieu unique au monde par sa géomorphologie, qui en fait une curiosité parmi les passionnées des sciences cavernicoles.

Alors que les grottes sont produites par la lente dissolution du calcaire sous l’effet de l’acide carbonique, la caverne de Saint-Léonard est d’origine « glaciotectonique » — un processus décrit pour la première fois par le géomorphologue Jacques Schroeder.

Lors de la dernière glaciation, le mouvement du glacier faisait glisser les strates du roc. Les strates supérieures avaient tendance à suivre le glacier avant d’être broyées. Mais dans les strates inférieures, la traction était telle que les fissures existantes ont été écartées, créant la caverne de Saint-Léonard. Le processus est évident dans la nouvelle galerie où plusieurs des parois non éboulées s’imbriquent parfaitement.

En fait, Saint-Léonard recèle plusieurs cavernes glaciotectoniques: « À 800 mètres au nord d’ici, sur la rue Saguenay, il y a un autre réseau de galeries sous un quartier résidentiel et qui est fermé au public », dit François Gélinas. « D’après nos mesures, la nouvelle galerie pointe dans cette direction. »



Un peu partout dans la nouvelle cavité du parc Pie-XII, on peut observer des étiquettes rouges marquées de chiffres. Il s’agit de relevés topométriques. Luc Le Blanc, un spécialiste de la topographie des grottes, prend actuellement les mesures pour faire une carte précise. Ces données seront utiles non seulement pour avoir idée de son développement en surface, mais aussi de sa position par rapport aux autres formations connues. «Nous allons également faire des relevés de radiolocalisations pour établir comment la cavité se déploie précisément et savoir exactement où passent les galeries, mais il y a facilement huit à dix mètres de roc entre les galeries et la surface », dit François Gélinas. À cet égard, l'arrondissement a commandé une étude détaillée auprès d’une firme spécialisée.

La caverne du parc Pie-XII apparaît dans l’histoire en 1815 dans un article du journal Le Spectateur, mais elle aurait été découverte vers 1811 ou 1812 par un fermier promenant son chien. Pendant un siècle, cette cavité surnommée « le Trou de la fée » a attiré les curieux qui s’y rendaient à travers champs par un sentier de la Côte Saint-Michel. Contrairement à la rumeur, la caverne n’a jamais servi à des rites indiens ni de cache d’armes aux Patriotes.

Au début des années 1970, la ville de Saint-Léonard décide de l’obstruer, car on la considérait comme un danger. En 1979, la Société québécoise de spéléologie convainc la ville de la rouvrir, d’abord pour l’étudier, puis pour en faire un site touristique dès 1980.

« Notre petite caverne est devenue un des dix sites à ne pas manquer à Montréal. Mais là, cette nouvelle découverte va susciter beaucoup d’intérêt », dit François Gélinas, qui envisage la construction d’un centre d’interprétation au nom évocateur : « le Centre de la Terre ».



À la SQS, on débat quant à savoir si l’on pourra ou non ouvrir la nouvelle galerie au public. « Il y a beaucoup de si. Il faudrait rendre l’accès sécuritaire, et assurer la conservation des formations calcaires », dit François Gélinas. « C’est un espace sauvage, et c’est un joyau très fragile. »

Lorsque le journaliste et le photographe quittent les spéléos dans le stationnement du parc, ceux-ci s’apprêtent à redescendre sous terre pour continuer leurs mesures. Depuis la découverte, Daniel Caron et Luc Le Blanc ne comptent plus les journées de huit heures qu’ils ont passé dans la nouvelle galerie pour en explorer tous les recoins.

Au cours des mois et des années qui viennent, les géologues et les spéléologues réexamineront toutes les études et les relevés anciens pour comprendre les mystères du sous-sol de Saint-Léonard. Et peut-être qu’un jour, d’autres spéléos montréalais pourront redire les deux mots qui sont un peu le slogan de la confrérie mondiale des spéléos: « Ça continue ! »

Photos: Jean-François Hamelin

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