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L'homme qui traque les scientifiques hors-la-loi

Marie Lambert-Chan - 08/02/2017


Au cours des 20 dernières années, le nombre d’articles erronés et retirés des revues savantes s’est multiplié par dix (lire notre dossier sur le sujet). Les deux tiers de ces rétractions sont le fait de scientifiques malhonnêtes qui ont fraudé, menti ou plagié.

Longtemps gardées dans l’ombre, ces histoires sont aujourd’hui révélées par Ivan Oransky, un journaliste américain qui a cofondé en 2010 le blogue Retraction Watch. Nous l'avons rencontré alors qu'il était de passage à l’Université McGill pour donner une conférence sur l’intégrité en recherche et la fraude scientifique.

Comment votre blogue est-il perçu par les chercheurs et les publications savantes?
Nous avons beaucoup de soutien, mais nous essuyons aussi des critiques. Elles proviennent surtout de chercheurs bien intentionnés qui craignent que ces histoires de rétractions se résument à du lavage de linge sale en public et que cela nuise à la réputation de la communauté scientifique.

Nous sommes plutôt d’avis qu’il est important d’en parler plutôt que de les dissimuler. Ainsi, nous pourrons mieux les prévenir – ou, à tout le moins, essayer de les prévenir.
 

À lire: Science et fraude, un phénomène inquiétant


Comment expliquez-vous que les rétractions pour cause d’inconduite soient plus nombreuses que les cas pour erreur de bonne foi?
Selon moi, il y a deux raisons. D’abord, les scientifiques estiment que le retrait d’un article est une tache à leur dossier et que cela ne peut être fait que pour une raison très grave, comme de la fraude ou du plagiat. Dans le cas d'une erreur de bonne foi, ils préféreront demander une correction à la revue scientifique.

D’un autre côté, la compétition est si forte parmi les chercheurs que certains n’hésiteront pas à prendre des raccourcis pour arriver à leurs fins.

Quel est le cas d’inconduite le plus absurde que vous avez rapporté?
L’histoire du biochimiste tchèque Karel Bezouska est particulièrement étonnante. En 1994, il a publié un papier dans la revue Nature qui a été retiré 19 ans plus tard.

Ses collègues avaient des soupçons à son endroit. Ils ont tenté de répliquer ses expériences, mais en vain. Leurs résultats étaient pour le moins bizarres. Ils ont fini par installer une caméra dans le laboratoire et ils ont ainsi découvert que Bezouska entrait par effraction chaque nuit et trafiquait les échantillons!

La fraude scientifique ne donne-t-elle pas du grain à moudre à ceux qui doutent de la science ou la rejettent carrément? Le phénomène des fausses nouvelles et des "faits alternatifs" ne devrait-il pas encourager les chercheurs à être plus intègres, plus rigoureux?
En effet. J’espère que le sentiment anti-science de plus en plus présent aux États-Unis – et incarné par notre président – encourage les scientifiques à demeurer intègres dans leurs pratiques.

Mais je dois dire que bien des chercheurs ne savent juste plus comment combattre le déni scientifique. Ils le font depuis longtemps, que ce soit avec le mouvement anti-vaccin ou avec les climatosceptiques. Et ça ne fonctionne pas.

Même la Marche pour la science, qui aura lieu le 22 avril prochain, divise la communauté scientifique. Certains pensent que cette manifestation aura pour effet d’enhardir les opposants à la science. D’autres ne veulent pas y participer, de peur d’avoir l’air partisans et de subir des représailles, c’est-à-dire de voir disparaître leurs subventions de recherche.

Selon vous, comment devrait-on combattre l’inconduite scientifique?
C’est sûr qu’il faut encourager de bonnes pratiques chez les étudiants, dès qu’ils font leurs premiers pas dans le laboratoire. Cela dit, ces méthodes ont des effets limités, comme l’a montré une revue de la littérature de la Cochrane Collaboration en 2016.

Je pense qu’il faut demeurer réaliste : il y aura toujours des gens malhonnêtes. On dit souvent que dans tous les domaines et les corps de métier, il y a environ 2% d’individus coupables de mauvaise conduite. Peut-être qu’il est difficile de prévenir ce phénomène, mais on peut au moins en reconnaître les signes et tenter de maîtriser la situation avant qu’elle ne dérape.


 


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