L'épreuve du feu
[4] _foresterie - Université du Québec à Montréalpar Noémi Mercier - 27/04/2010
L’exploitation commerciale est en train de transformer la forêt boréale. Un bouleversement beaucoup plus important que ceux qu’engendrent les feux.
Les flammes ont toujours ravagé de vastes pans de la forêt boréale. C’est ainsi que le paysage s’est transformé au cours des âges. Périodiquement, le feu rase tout sur son passage, et de ses vestiges naissent de nouveaux peuplements d’arbres.
Comme une coupe à blanc. Avec sa machinerie, l’industrie forestière ne fait que reproduire ce que Dame Nature accomplit par le feu depuis des millénaires. C’est en tout cas ce que prétendent les forestiers.
Mais l’analogie ne tient pas la route, affirme Dominic Cyr, doctorant au Centre d’étude de la forêt, à l’Université du Québec à Montréal. «C’est vrai que l’effet d’une coupe à blanc, ou coupe totale, s’apparente à celui d’un feu, concède-t-il. Sauf que les feux ne se produisent pas aussi souvent que les coupes. Et ils ne ciblent pas systématiquement les arbres d’un certain âge.»
En récoltant les arbres dès qu’ils arrivent à maturité, vers l’âge de 100 ans, on ne laisse pas le temps à la forêt de vieillir. Les peuplements anciens – des pans de la forêt qui servent d’habitat à plusieurs espèces d’oiseaux et de mammifères – sont pratiquement en voie d’extinction! «On est en train de créer une forêt artificielle, un écosystème qui n’a jamais existé auparavant.»
C’est ce que Dominic Cyr et ses collègues ont établi dans un article publié l’an dernier dans la revue Frontiers in Ecology and the Environment. Ce n’est pas d’hier que les écologistes affirment que la sylviculture dénature la forêt boréale. Mais c’est la première fois qu’on le démontre scientifiquement.
Tous les spécialistes s’entendent là-dessus: pour exploiter la forêt de manière durable, il faut imiter les bouleversements naturels qui détruisaient les arbres bien avant l’arrivée des industriels, à commencer par les feux. C’est ce qu’on appelle l’«aménagement écosystémique».
Pour s’inspirer de ces perturbations ancestrales, encore faut-il les connaître! L’équipe a donc reconstitué l’histoire des feux dans un immense territoire de l’Abitibi (d’une superficie de 16 000 km2, soit 33 fois l’île de Montréal).
Les incendies produisent des fragments de charbon qui se propagent dans les environs et se déposent en strates au fond des lacs. En repérant les accumulations de charbon dans les sédiments du lac de la Pessière, du lac Pas de Fond et du lac Francis, et en les datant au carbone 14, les chercheurs ont retrouvé la trace de chacun des feux qui se sont produits dans la région au cours des 6 800 dernières années – presque depuis le retrait des glaciers! En moyenne, de 111 à 268 ans se sont écoulés entre deux incendies. C’est beaucoup plus que l’intervalle entre deux récoltes de bois.
Mais ce n’est pas tout. Lorsque les feux sont plus fréquents sur un territoire, les forêts anciennes se font plus rares, tandis que les jeunes peuplements gagnent du terrain. À l’aide d’un modèle mathématique, le chercheur a déterminé la proportion du paysage occupée par des forêts jeunes et anciennes à divers moments de l’histoire. Conclusion: il n’y a jamais eu dans cette région moins de 30% de vieille forêt; et cette proportion s’est généralement maintenue au-dessus de 40%. Aujourd’hui, elles couvrent à peine 13% du territoire! «Ce recul s’est produit en quelques décennies, précise-t-il. Les opérations mécanisées en Abitibi remontent seulement au début des années 1970.»
Les travaux de Dominic Cyr (dirigés par Sylvie Gauthier, du Service canadien des forêts, et Yves Bergeron, de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue) établissent des cibles à atteindre pour respecter le principe de l’aménagement écosystémique. Pour recréer les 40% de forêts anciennes qui occupaient jadis le paysage ancestral, il faudrait intégrer des méthodes de coupe qui simulent le vieillissement des forêts. On sait que plus une forêt prend de l’âge, plus elle devient vulnérable aux insectes, aux maladies et aux vents violents qui s’attaquent à de petits groupes d’arbres, créant des trouées de différentes tailles dans le couvert forestier. On pourrait avoir recours à des coupes «partielles» qui, de la même façon, ne ciblent qu’une fraction des arbres à la fois.
Car la situation est grave. En supprimant les peuplements anciens, les pratiques actuelles pourraient compromettre la capacité d’adaptation de la forêt, prévient Dominic Cyr. «On ne sait pas si la forêt boréale pourra faire face aux changements climatiques, dit-il. On est en train de simplifier l’écosystème. Or, les systèmes les plus simples sont souvent les moins résilients.»
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