Être humain et société
Science et compte!
Sur la glace, six joueurs. Un septième – le public – dans les gradins. Et un huitième – la science – dans les vestiaires, l’équipement et l’assiette, ainsi qu’à l’entraînement…
par Sylvain Bascaron
Ce reportage a été publié dans l'édition de décembre 2003/janvier 2004 du magazine Québec Science.
Le hockey n’est pas seulement une affaire de gros bras, de tactique et d’argent. Derrière les prouesses des athlètes et des équipes, une légion de chercheurs et de techniciens transforment de jeunes joueurs en véritables machines à lancer et – parfois – à compter.
Dans les couloirs du Canadien et auprès des experts du sport, Québec Science a traqué sept lieux où la science intervient pour rendre encore plus excitant le spectacle sur la patinoire.
Une forme sans compromis
Dans un laboratoire de l’Université McGill – ou est-ce un gymnase? – les ordinateurs voisinent les vélos stationnaires et les tapis roulants. Là, on se livre à des examens dignes d’un camp d’entraînement de la NASA! Par exemple, un joueur pédale tout en respirant dans un embout buccal. “Cet appareil détermine la quantité maximale d’oxygène consommée en plein effort, explique David Montgomery, responsable de l’évaluation des joueurs du tricolore. Les pros en absorbent entre 56 ml et 60 ml par minute et par kilogramme”, explique-t-il. Un amateur de leur âge en consommerait moins de 45 ml.
Pour développer la capacité pulmonaire et physique des joueurs, des entraîneurs particuliers suivent la majorité des hockeyeurs professionnels. Chez le Canadien de Montréal, ces entraîneurs communiquent avec Scott Livingston, coordonnateur au conditionnement physique. “Il y a deux ans, le club comptait le plus de blessés au sein de la LNH, dit David Montgomery. Depuis l’arrivée de Scott Livingston, les joueurs montréalais sont parmi les moins blessés.” Le secret? “Je ne centre pas l’entraînement sur une partie du corps en particulier, explique Scott Livingston. Auparavant, les joueurs se concentraient trop sur la force des muscles de leurs membres.”
Pour améliorer la flexibilité du corps, des mouvements de grande amplitude en flexion et en extension s’ajoutent aux réchauffements. En salle, les joueurs développent leur équilibre musculaire en faisant des flexions (squats) à une jambe sur des plateformes instables.
Avec les années, ils avaient délaissé la course au profit du vélo stationnaire qui développe les muscles nécessaires au patinage. “L’entraînement à intervalles au vélo permet aux joueurs d’intercaler des efforts de haute et de basse intensité, note Scott Livingston. Ils apprennent à contrôler l’acide lactique qui met les muscles hors fonction lors d’un effort intense.”
Mais le vélo a aussi les défauts du patinage: il réduit la flexibilité des muscles fléchisseurs de la hanche et concentre l’entraînement sur une seule partie du corps, les jambes. Les joueurs ont donc renoué avec la course qui a l’effet contraire. Elle leur donne une flexibilité et une forme physique plus complètes, et réduit l’incidence des blessures.
La puissance développée par les muscles provient de l’énergie générée par une réaction entre l’oxygène et les réserves de sucre. Comme cette réaction prend un certain temps, lors d’un effort intense et rapide, l’énergie vient à manquer. Un muscle en manque s’approvisionnera, par erreur, en acide lactique. Ce composé chimique, toxique pour les muscles, les met hors fonction.
Par contre, ceux d’un athlète qui s’entraîne en haute intensité puisent de plus en plus efficacement au sein de leurs réserves énergétiques. Ils mettent plus de temps avant d’avoir recours à de l’acide lactique, et l’évacuent plus rapidement en cas de besoin.
Un peu de mécanique
Dans la clinique de l’Université McGill, un joueur fait du sur place sur un tapis roulant. Il ne s’agit pas d’un tapis glacé: de minces lanières de plastique défilent sous les lames du hockeyeur qui glissent comme sur de la glace. Des caméras scrutent chaque mouvement du patineur qui se plaint de tensions musculaires. “Nous recherchons les asymétries dans chacun de ses mouvements, explique René Turcotte, biomécanicien physiologiste à l’Université McGill. Puis nous tentons d’en déterminer les causes.”
Le biomécanicien remarque d’abord les asymétries fonctionnelles. Par exemple, des joueurs inclinent trop un de leurs patins lorsqu’ils poussent contre la glace. Les muscles de la jambe du côté trop incliné travaillent plus fort et se fatiguent plus vite. “Pour corriger une asymétrie fonctionnelle, dit René Turcotte, le joueur patine sur le tapis roulant, entouré de miroirs. Il voit ce qui ne va pas et corrige lui-même son défaut.”
Mais parfois, l’asymétrie est anatomique. “Nous rencontrons souvent des joueurs avec une jambe plus courte que l’autre, remarque René Turcotte. Cette jambe doit supporter plus de poids, alors le hockeyeur compense en inclinant un peu plus le patin. Une prothèse résout ce problème.”
En 2001-2002, René Turcotte et son équipe ont analysé 10 parties du Canadien contre différentes équipes de la LNH. Leur objectif: caractériser la biomécanique propre à chaque position de jeu.
Selon leur recherche, chaque type de joueur bouge et travaille d’une façon qui lui est personnelle. Un défenseur patinera beaucoup à reculons et se servira souvent de son bâton avec une seule main. Son arme principale: le lancer frappé de la pointe. Un ailier couvre de plus longues distances, mais en patinant vers l’avant. Il doit pouvoir se faufiler, il fait beaucoup d’arrêts brusques et de départs rapides.
“Ces données permettent d’améliorer l’équipement et l’entraînement, note René Turcotte. Mais au hockey, précise-t-il, la science n’en est qu’à ses balbutiements. Les théories sur la mécanique et la biomécanique du patinage doivent encore être démontrées sur le terrain. Nous croyons, sans en avoir la preuve, que l’angle optimal entre la lame de patin et la glace oscille tout près de 45°. D’ici cinq ans, précise-t-il, nous en connaîtrons beaucoup plus.”
À table!
“Je me rappelle de l’époque où, vers 16h00, avant chaque match, les joueurs se réunissaient pour manger un bon gros steak”, dit Marielle Ledoux, nutritionniste à l’Université de Montréal. Cette habitude rehaussait l’esprit d’équipe, mais les sportifs digéraient en patinant. Le raisonnement de l’époque: “Pour gagner du muscle – constitué de protéines – il faut manger du muscle.”
Des nutritionnistes ont mis fin à cette fausse conception. “Pendant une partie de hockey, seulement 1% à 2% des besoins énergétiques des joueurs seront puisés à même les protéines, explique Marielle Ledoux, notamment spécialisée en nutrition sportive. Presque tout le reste proviendra des sucres stockés dans le foie et dans les muscles.”
Pendant la journée juste avant une partie, les joueurs exemplaires accumuleront des réserves en mangeant un dernier repas copieux au plus tard à 13h00. Un peu de poulet, de poisson ou de viande maigre, mais surtout du liquide et des glucides: pâtes alimentaires, riz blanc, pain, légumes, jus de fruits, etc. Puis, quand la situation le permet, on leur sert une collation riche en hydrates de carbone trois heures avant le match.
Pendant la partie, ces réserves s’écouleront à un rythme de 10 à 12 calories par minute de jeu. Pour maintenir le taux de sucre dans leur sang, ils prennent alors des boissons énergétiques (Powerade ou Gatorade, par exemple). Cette consommation les protégera aussi de la déshydratation.
Après la partie, aussitôt que possible, l’heure de se mettre à table sonne enfin. Le corps, qui vient de fournir un effort important, s’ouvre aux protéines. Elles se dirigeront directement vers les muscles. Ces fameuses protéines, on les retrouve dans la viande et dans les suppléments alimentaires.
La créatine en poudre reste le plus populaire des suppléments. Quelques grammes dans un lait battu et le sportif gagnera du poids d’abord en eau, ensuite en muscles. Les effets secondaires de la créatine – déshydratation, diarrhée et tensions articulaires – ne lui font pas perdre sa popularité. Au niveau olympique, les sportifs évitent ce genre de suppléments de peur d’être trouvés coupables de dopage.
De fait, des chercheurs tels que Christiane Ayotte, qui dirige le laboratoire anti-dopage de l’INRS, notent la présence de contaminants dans 10 % à 15 % des suppléments alimentaires vendus dans le monde. Ils y trouvent des stéroïdes anabolisants et des hormones de croissance qui ne sont pas mentionnés sur l’étiquette du produit.
Des joueurs plus baraqués
Un mètre soixante-quinze, 75 kg: Howie Morenz, la première grande vedette du Canadien (1920-1930), n’avait pas une silhouette imposante. “C’était la moyenne dans les années 1920”, dit David Montgomery, spécialiste de la physiologie de l’exercice à l’Université McGill. Mais depuis que le bassin de recrutement des joueurs s’est élargi, des hockeyeurs plus grands et plus costauds offrent leurs services à la Ligue nationale. En 2000, ces valeurs atteignaient 90 kg (200 lb) et 185 cm (6 pi). Des costauds!
Le supplément de poids des joueurs vient de leur taille, mais aussi de leur masse musculaire. Qui dit plus de muscles, dit plus de vitesse; or plus de vitesse entraîne plus de puissance, d’ajouter les physiciens. La puissance générée par un corps s’exprime en multipliant sa vitesse par sa force. Et la force qu’un joueur déploie augmente avec sa masse (F=ma). Comme les pros gagnent en masse et en vitesse, ils génèrent beaucoup plus de puissance. Un joueur qui patinerait 5 km/h plus vite et qui pèserait 15 kg de plus générerait jusqu’à 35 % de puissance supplémentaire.
Lorsque deux joueurs entrent en collision, toute cette puissance se transforme en énergie que les corps doivent absorber. Dans un sport où les contacts physiques occupent toujours plus de place, le produit de l’équation se transforme en dommages corporels.
Les résultats d’une revue des blessures chez les hockeyeurs, compilée par Yohann H. Azuelos, un étudiant gradué en kinésiologie de l’Université McGill, parlent d’eux-mêmes. Dans les années 1950, 15% des blessures provenaient d’un contact entre deux joueurs. Durant la dernière décennie, ce taux est passé à plus de 30%. Les collisions sont aujourd’hui la première cause de blessure au hockey, devançant celles occasionnées par les bâtons (environ 15%) et par la bande (environ 10%).
La légende des bâtons mous
Les joueurs vous le diront: “Un bâton dont le manche est flexible permet des lancers frappés plus puissants!” Cette observation repose sur une théorie selon laquelle, lors d’un lancer de ce genre, un bâton flexible plie légèrement. Quand il touche la rondelle, il se redresse pour lui donner une vélocité supplémentaire, un peu à la manière d’un ressort. Si bien qu’aujourd’hui la majorité des joueurs de la ligue nationale ne jurent que par ces bâtons.
Idée préconçue, rétorque René Turcotte, professeur au département de kinésiologie de l’Université McGill. “À l’aide de caméras haute vitesse et de cinémomètres (semblables aux radars routiers), nous avons demandé à six joueurs d’éprouver quatre bâtons différents. Résultat: seules les aptitudes, la force musculaire des joueurs et la longueur du bâton ont un impact sur la puissance des lancers, pas la flexibilité du manche.”
À preuve, au dernier match des étoiles, Al MacInnis, des Blues de Saint-Louis, remportait le concours de tirs de puissance en propulsant la rondelle à 159,2 km/h avec un bâton de bois des plus classiques.
Mais la popularité des bâtons de bois – dont le manche est fait de tremble ou de peuplier et la palette de frêne, tous deux plaqués d’un laminage de fibre de verre – s’amenuise. La cote va plutôt aux bâtons composites – alliage de fibre de verre, de carbone et de kevlar.
“Ces bâtons sont plus légers (460 g par rapport à 600 g), plus solides et plus durables, explique Ken Kovo, directeur de la recherche, du design et du développement chez Bauer Nike Hockey. Ils offrent aussi plus de possibilités de design puisqu’on peut les mouler comme on le souhaite. De plus, le processus de fabrication automatisée permet de reproduire à 100 % les propriétés d’un bâton. Enfin, dit-il, la rigidité d’une palette composite l’empêche de se tordre sous le poids de la rondelle, lui transférant donc toute l’énergie voulue.”
Toutefois, le prix d’un bâton composite dépasse la centaine de dollars alors qu’un bâton de bois coûte rarement plus de 30 $.
Des patins qui patinent plus vite
Les patins des Maurice et Henri Richard, faits d’un véritable cuir de kangourou, étaient reconnus pour leur flexibilité. Aujourd’hui, les patins sont des appareils à la fine pointe de la technologie dont la rigidité demeure l’intérêt premier. “Le plastique de la coquille qui protège les orteils, du support de la cheville et du bloc soutenant la lame est moulé par injection”, explique Ken Kovo, de Bauer Nike Hockey.
Ce moulage consiste à injecter sous pression du nylon, du polypropylène, du polyester et du polyuréthanne liquéfiés à l’intérieur d’un moule. “Les pièces recherchées, note-t-il, doivent être solides, légères et rigides. Puis on forme le reste du matériel (plastique, mousse thermoformable, etc.) à la chaleur.” Le patin présentera des caractéristiques de flexibilité ou de rigidité, selon sa fonction, en plus de permettre au pied de respirer; sans négliger de le protéger.
L’objectif: transformer un maximum de puissance musculaire en vitesse de déplacement. Pour y arriver, le patin doit pousser sur la glace vers l’arrière (ce que tout marcheur fait) et vers les côtés (mouvement spécifique du patineur). Dans l’axe latéral, la rigidité règne. Il faut à tout prix éviter que la cheville ne plie de côté. Elle absorberait alors de l’énergie qui ne se transformerait pas en vitesse.
À l’opposé, les mouvements qui consistent à pointer le pied (flexion plantaire) et à le ramener vers le haut sont une source d’énergie supplémentaire. Le patin doit permettre ces mouvements et donc être plus flexible dans ce sens. Il doit toutefois continuer à protéger le pied et la cheville des rondelles qui filent au-delà de 130 km/h. René Turcotte, physiologiste à l’Université McGill, teste actuellement le dernier modèle de Bauer. Son protège-tendon, au haut et à l’arrière de la bottine, est plus flexible dans sa hauteur que dans sa largeur.
Ça fait suer
Pendant un match de hockey, un joueur peut perdre de deux à quatre kilos, rien qu’en eau. Si ses vêtements absorbent la sueur, le joueur traînera un lourd boulet inutilement. Si la peau reste mouillée, l’inconfort et l’irritation influeront sur sa concentration.
Les équipes de Mario Lafortune, un Québécois à la tête du Nike Sport Research Laboratory, développent donc des sous-vêtements adaptés aux sportifs. “Le polyester extrudé qui compose ces vêtements évacue efficacement la transpiration”, explique-t-il. Le tissu dont il parle est hydrophobe: il repousse l’eau.
De plus, la surface du vêtement en contact avec la peau est plus tendue que la surface extérieure. “Ce gradient de tension pousse la sueur vers l’extérieur, affirme Mario Lafortune, en plus de favoriser son évaporation.” La sueur fait donc mieux son travail consistant à abaisser la température corporelle. Une fonction vitale, puisqu’une température trop élevée réduit le rendement.
La collection de sous-vêtements moulants, baptisée Nike Pro Compression, soutient les muscles. Elle réduit donc les vibrations qui les fatiguent. Dès 2005, les joueurs du base-ball majeur en seront munis. Mario Lafortune nourrit l’ambition de lier Nike et la LNH par un contrat semblable.
Mais si les joueurs du Canadien sont si bien encadrés, s’ils sont plus en forme que jamais, s’ils s’alimentent mieux et ont le meilleur équipement possible, pourquoi ont-ils tant de difficulté à faire les séries? Peut-être est-ce une question de talent. Dans ce domaine, la science demeure impuissante...
par Sylvain Bascaron
Ce reportage a été publié dans l'édition de décembre 2003/janvier 2004 du magazine Québec Science.
Le hockey n’est pas seulement une affaire de gros bras, de tactique et d’argent. Derrière les prouesses des athlètes et des équipes, une légion de chercheurs et de techniciens transforment de jeunes joueurs en véritables machines à lancer et – parfois – à compter.
Dans les couloirs du Canadien et auprès des experts du sport, Québec Science a traqué sept lieux où la science intervient pour rendre encore plus excitant le spectacle sur la patinoire.
Une forme sans compromis
Dans un laboratoire de l’Université McGill – ou est-ce un gymnase? – les ordinateurs voisinent les vélos stationnaires et les tapis roulants. Là, on se livre à des examens dignes d’un camp d’entraînement de la NASA! Par exemple, un joueur pédale tout en respirant dans un embout buccal. “Cet appareil détermine la quantité maximale d’oxygène consommée en plein effort, explique David Montgomery, responsable de l’évaluation des joueurs du tricolore. Les pros en absorbent entre 56 ml et 60 ml par minute et par kilogramme”, explique-t-il. Un amateur de leur âge en consommerait moins de 45 ml.
Pour développer la capacité pulmonaire et physique des joueurs, des entraîneurs particuliers suivent la majorité des hockeyeurs professionnels. Chez le Canadien de Montréal, ces entraîneurs communiquent avec Scott Livingston, coordonnateur au conditionnement physique. “Il y a deux ans, le club comptait le plus de blessés au sein de la LNH, dit David Montgomery. Depuis l’arrivée de Scott Livingston, les joueurs montréalais sont parmi les moins blessés.” Le secret? “Je ne centre pas l’entraînement sur une partie du corps en particulier, explique Scott Livingston. Auparavant, les joueurs se concentraient trop sur la force des muscles de leurs membres.”
Pour améliorer la flexibilité du corps, des mouvements de grande amplitude en flexion et en extension s’ajoutent aux réchauffements. En salle, les joueurs développent leur équilibre musculaire en faisant des flexions (squats) à une jambe sur des plateformes instables.
Avec les années, ils avaient délaissé la course au profit du vélo stationnaire qui développe les muscles nécessaires au patinage. “L’entraînement à intervalles au vélo permet aux joueurs d’intercaler des efforts de haute et de basse intensité, note Scott Livingston. Ils apprennent à contrôler l’acide lactique qui met les muscles hors fonction lors d’un effort intense.”
Mais le vélo a aussi les défauts du patinage: il réduit la flexibilité des muscles fléchisseurs de la hanche et concentre l’entraînement sur une seule partie du corps, les jambes. Les joueurs ont donc renoué avec la course qui a l’effet contraire. Elle leur donne une flexibilité et une forme physique plus complètes, et réduit l’incidence des blessures.
La puissance développée par les muscles provient de l’énergie générée par une réaction entre l’oxygène et les réserves de sucre. Comme cette réaction prend un certain temps, lors d’un effort intense et rapide, l’énergie vient à manquer. Un muscle en manque s’approvisionnera, par erreur, en acide lactique. Ce composé chimique, toxique pour les muscles, les met hors fonction.
Par contre, ceux d’un athlète qui s’entraîne en haute intensité puisent de plus en plus efficacement au sein de leurs réserves énergétiques. Ils mettent plus de temps avant d’avoir recours à de l’acide lactique, et l’évacuent plus rapidement en cas de besoin.
Un peu de mécanique
Dans la clinique de l’Université McGill, un joueur fait du sur place sur un tapis roulant. Il ne s’agit pas d’un tapis glacé: de minces lanières de plastique défilent sous les lames du hockeyeur qui glissent comme sur de la glace. Des caméras scrutent chaque mouvement du patineur qui se plaint de tensions musculaires. “Nous recherchons les asymétries dans chacun de ses mouvements, explique René Turcotte, biomécanicien physiologiste à l’Université McGill. Puis nous tentons d’en déterminer les causes.”
Le biomécanicien remarque d’abord les asymétries fonctionnelles. Par exemple, des joueurs inclinent trop un de leurs patins lorsqu’ils poussent contre la glace. Les muscles de la jambe du côté trop incliné travaillent plus fort et se fatiguent plus vite. “Pour corriger une asymétrie fonctionnelle, dit René Turcotte, le joueur patine sur le tapis roulant, entouré de miroirs. Il voit ce qui ne va pas et corrige lui-même son défaut.”
Mais parfois, l’asymétrie est anatomique. “Nous rencontrons souvent des joueurs avec une jambe plus courte que l’autre, remarque René Turcotte. Cette jambe doit supporter plus de poids, alors le hockeyeur compense en inclinant un peu plus le patin. Une prothèse résout ce problème.”
En 2001-2002, René Turcotte et son équipe ont analysé 10 parties du Canadien contre différentes équipes de la LNH. Leur objectif: caractériser la biomécanique propre à chaque position de jeu.
Selon leur recherche, chaque type de joueur bouge et travaille d’une façon qui lui est personnelle. Un défenseur patinera beaucoup à reculons et se servira souvent de son bâton avec une seule main. Son arme principale: le lancer frappé de la pointe. Un ailier couvre de plus longues distances, mais en patinant vers l’avant. Il doit pouvoir se faufiler, il fait beaucoup d’arrêts brusques et de départs rapides.
“Ces données permettent d’améliorer l’équipement et l’entraînement, note René Turcotte. Mais au hockey, précise-t-il, la science n’en est qu’à ses balbutiements. Les théories sur la mécanique et la biomécanique du patinage doivent encore être démontrées sur le terrain. Nous croyons, sans en avoir la preuve, que l’angle optimal entre la lame de patin et la glace oscille tout près de 45°. D’ici cinq ans, précise-t-il, nous en connaîtrons beaucoup plus.”
À table!
“Je me rappelle de l’époque où, vers 16h00, avant chaque match, les joueurs se réunissaient pour manger un bon gros steak”, dit Marielle Ledoux, nutritionniste à l’Université de Montréal. Cette habitude rehaussait l’esprit d’équipe, mais les sportifs digéraient en patinant. Le raisonnement de l’époque: “Pour gagner du muscle – constitué de protéines – il faut manger du muscle.”
Des nutritionnistes ont mis fin à cette fausse conception. “Pendant une partie de hockey, seulement 1% à 2% des besoins énergétiques des joueurs seront puisés à même les protéines, explique Marielle Ledoux, notamment spécialisée en nutrition sportive. Presque tout le reste proviendra des sucres stockés dans le foie et dans les muscles.”
Pendant la journée juste avant une partie, les joueurs exemplaires accumuleront des réserves en mangeant un dernier repas copieux au plus tard à 13h00. Un peu de poulet, de poisson ou de viande maigre, mais surtout du liquide et des glucides: pâtes alimentaires, riz blanc, pain, légumes, jus de fruits, etc. Puis, quand la situation le permet, on leur sert une collation riche en hydrates de carbone trois heures avant le match.
Pendant la partie, ces réserves s’écouleront à un rythme de 10 à 12 calories par minute de jeu. Pour maintenir le taux de sucre dans leur sang, ils prennent alors des boissons énergétiques (Powerade ou Gatorade, par exemple). Cette consommation les protégera aussi de la déshydratation.
Après la partie, aussitôt que possible, l’heure de se mettre à table sonne enfin. Le corps, qui vient de fournir un effort important, s’ouvre aux protéines. Elles se dirigeront directement vers les muscles. Ces fameuses protéines, on les retrouve dans la viande et dans les suppléments alimentaires.
La créatine en poudre reste le plus populaire des suppléments. Quelques grammes dans un lait battu et le sportif gagnera du poids d’abord en eau, ensuite en muscles. Les effets secondaires de la créatine – déshydratation, diarrhée et tensions articulaires – ne lui font pas perdre sa popularité. Au niveau olympique, les sportifs évitent ce genre de suppléments de peur d’être trouvés coupables de dopage.
De fait, des chercheurs tels que Christiane Ayotte, qui dirige le laboratoire anti-dopage de l’INRS, notent la présence de contaminants dans 10 % à 15 % des suppléments alimentaires vendus dans le monde. Ils y trouvent des stéroïdes anabolisants et des hormones de croissance qui ne sont pas mentionnés sur l’étiquette du produit.
Des joueurs plus baraqués
Un mètre soixante-quinze, 75 kg: Howie Morenz, la première grande vedette du Canadien (1920-1930), n’avait pas une silhouette imposante. “C’était la moyenne dans les années 1920”, dit David Montgomery, spécialiste de la physiologie de l’exercice à l’Université McGill. Mais depuis que le bassin de recrutement des joueurs s’est élargi, des hockeyeurs plus grands et plus costauds offrent leurs services à la Ligue nationale. En 2000, ces valeurs atteignaient 90 kg (200 lb) et 185 cm (6 pi). Des costauds!
Le supplément de poids des joueurs vient de leur taille, mais aussi de leur masse musculaire. Qui dit plus de muscles, dit plus de vitesse; or plus de vitesse entraîne plus de puissance, d’ajouter les physiciens. La puissance générée par un corps s’exprime en multipliant sa vitesse par sa force. Et la force qu’un joueur déploie augmente avec sa masse (F=ma). Comme les pros gagnent en masse et en vitesse, ils génèrent beaucoup plus de puissance. Un joueur qui patinerait 5 km/h plus vite et qui pèserait 15 kg de plus générerait jusqu’à 35 % de puissance supplémentaire.
Lorsque deux joueurs entrent en collision, toute cette puissance se transforme en énergie que les corps doivent absorber. Dans un sport où les contacts physiques occupent toujours plus de place, le produit de l’équation se transforme en dommages corporels.
Les résultats d’une revue des blessures chez les hockeyeurs, compilée par Yohann H. Azuelos, un étudiant gradué en kinésiologie de l’Université McGill, parlent d’eux-mêmes. Dans les années 1950, 15% des blessures provenaient d’un contact entre deux joueurs. Durant la dernière décennie, ce taux est passé à plus de 30%. Les collisions sont aujourd’hui la première cause de blessure au hockey, devançant celles occasionnées par les bâtons (environ 15%) et par la bande (environ 10%).
La légende des bâtons mous
Les joueurs vous le diront: “Un bâton dont le manche est flexible permet des lancers frappés plus puissants!” Cette observation repose sur une théorie selon laquelle, lors d’un lancer de ce genre, un bâton flexible plie légèrement. Quand il touche la rondelle, il se redresse pour lui donner une vélocité supplémentaire, un peu à la manière d’un ressort. Si bien qu’aujourd’hui la majorité des joueurs de la ligue nationale ne jurent que par ces bâtons.
Idée préconçue, rétorque René Turcotte, professeur au département de kinésiologie de l’Université McGill. “À l’aide de caméras haute vitesse et de cinémomètres (semblables aux radars routiers), nous avons demandé à six joueurs d’éprouver quatre bâtons différents. Résultat: seules les aptitudes, la force musculaire des joueurs et la longueur du bâton ont un impact sur la puissance des lancers, pas la flexibilité du manche.”
À preuve, au dernier match des étoiles, Al MacInnis, des Blues de Saint-Louis, remportait le concours de tirs de puissance en propulsant la rondelle à 159,2 km/h avec un bâton de bois des plus classiques.
Mais la popularité des bâtons de bois – dont le manche est fait de tremble ou de peuplier et la palette de frêne, tous deux plaqués d’un laminage de fibre de verre – s’amenuise. La cote va plutôt aux bâtons composites – alliage de fibre de verre, de carbone et de kevlar.
“Ces bâtons sont plus légers (460 g par rapport à 600 g), plus solides et plus durables, explique Ken Kovo, directeur de la recherche, du design et du développement chez Bauer Nike Hockey. Ils offrent aussi plus de possibilités de design puisqu’on peut les mouler comme on le souhaite. De plus, le processus de fabrication automatisée permet de reproduire à 100 % les propriétés d’un bâton. Enfin, dit-il, la rigidité d’une palette composite l’empêche de se tordre sous le poids de la rondelle, lui transférant donc toute l’énergie voulue.”
Toutefois, le prix d’un bâton composite dépasse la centaine de dollars alors qu’un bâton de bois coûte rarement plus de 30 $.
Des patins qui patinent plus vite
Les patins des Maurice et Henri Richard, faits d’un véritable cuir de kangourou, étaient reconnus pour leur flexibilité. Aujourd’hui, les patins sont des appareils à la fine pointe de la technologie dont la rigidité demeure l’intérêt premier. “Le plastique de la coquille qui protège les orteils, du support de la cheville et du bloc soutenant la lame est moulé par injection”, explique Ken Kovo, de Bauer Nike Hockey.
Ce moulage consiste à injecter sous pression du nylon, du polypropylène, du polyester et du polyuréthanne liquéfiés à l’intérieur d’un moule. “Les pièces recherchées, note-t-il, doivent être solides, légères et rigides. Puis on forme le reste du matériel (plastique, mousse thermoformable, etc.) à la chaleur.” Le patin présentera des caractéristiques de flexibilité ou de rigidité, selon sa fonction, en plus de permettre au pied de respirer; sans négliger de le protéger.
L’objectif: transformer un maximum de puissance musculaire en vitesse de déplacement. Pour y arriver, le patin doit pousser sur la glace vers l’arrière (ce que tout marcheur fait) et vers les côtés (mouvement spécifique du patineur). Dans l’axe latéral, la rigidité règne. Il faut à tout prix éviter que la cheville ne plie de côté. Elle absorberait alors de l’énergie qui ne se transformerait pas en vitesse.
À l’opposé, les mouvements qui consistent à pointer le pied (flexion plantaire) et à le ramener vers le haut sont une source d’énergie supplémentaire. Le patin doit permettre ces mouvements et donc être plus flexible dans ce sens. Il doit toutefois continuer à protéger le pied et la cheville des rondelles qui filent au-delà de 130 km/h. René Turcotte, physiologiste à l’Université McGill, teste actuellement le dernier modèle de Bauer. Son protège-tendon, au haut et à l’arrière de la bottine, est plus flexible dans sa hauteur que dans sa largeur.
Ça fait suer
Pendant un match de hockey, un joueur peut perdre de deux à quatre kilos, rien qu’en eau. Si ses vêtements absorbent la sueur, le joueur traînera un lourd boulet inutilement. Si la peau reste mouillée, l’inconfort et l’irritation influeront sur sa concentration.
Les équipes de Mario Lafortune, un Québécois à la tête du Nike Sport Research Laboratory, développent donc des sous-vêtements adaptés aux sportifs. “Le polyester extrudé qui compose ces vêtements évacue efficacement la transpiration”, explique-t-il. Le tissu dont il parle est hydrophobe: il repousse l’eau.
De plus, la surface du vêtement en contact avec la peau est plus tendue que la surface extérieure. “Ce gradient de tension pousse la sueur vers l’extérieur, affirme Mario Lafortune, en plus de favoriser son évaporation.” La sueur fait donc mieux son travail consistant à abaisser la température corporelle. Une fonction vitale, puisqu’une température trop élevée réduit le rendement.
La collection de sous-vêtements moulants, baptisée Nike Pro Compression, soutient les muscles. Elle réduit donc les vibrations qui les fatiguent. Dès 2005, les joueurs du base-ball majeur en seront munis. Mario Lafortune nourrit l’ambition de lier Nike et la LNH par un contrat semblable.
Mais si les joueurs du Canadien sont si bien encadrés, s’ils sont plus en forme que jamais, s’ils s’alimentent mieux et ont le meilleur équipement possible, pourquoi ont-ils tant de difficulté à faire les séries? Peut-être est-ce une question de talent. Dans ce domaine, la science demeure impuissante...