Novembre 2009

Actualités

Écouter pour voir

Les aveugles peuvent enfin sortir de leur grande noirceur. Grâce à leurs oreilles!

Par Pascale Millot


Dorit Chen lit l’hébreu et l’anglais; elle sait dessiner; elle est capable de repérer ses souliers dans une pièce et de visualiser de nombreux objets. Elle enseigne même les lettres de l’alphabet à son petit garçon de cinq ans. Rien de bien exceptionnel pour une jeune femme de 31 ans, sauf que Dorit est aveugle depuis sa naissance! Jusqu’à tout récemment, elle vivait dans le noir complet. Puis elle a rencontré Amir Amedi.

Chercheur à l’université hébraïque de Jérusalem et membre du tout nouvel Institut de recherche médicale Israël-Canada (IMRIC), Amir Amedi a mis au point un outil qui redonne littéralement la vue aux non-voyants. Et même si cela se passe en Terre sainte, il ne s’agit pas d’une réédition du miracle de l’aveugle de Jéricho, guéri par Jésus il y a 2 000 ans!

Son système, le vOICe, est plutôt l’aboutissement de nombreuses années de recherche au croisement des neurosciences et du génie informatique. Le vOICe comprend une webcam qui capte les images, et un logiciel qui transforme celles-ci en sons selon un savant algorithme. «Les images, résume Amir Amedi, sont conver­ties en sons de fréquence, d’amplitude, de longueur et de force variables, qui forment une représentation mathématique en trois dimensions des objets.»

En quelques semaines, Dorit a appris à déchiffrer ce code sonore. Avec des écouteurs sur les oreilles; elle parvient maintenant à dessiner sur une feuille les formes et les lettres qu’elle interprète à partir de ces sons étranges.

Peut-on dire pour autant qu’elle voit? «Difficile de savoir si sa perception des objets à l’aide de notre système est la même que celle d’une personne voyante. Mais une autre de nos patientes, Beth Fletscher, qui a perdu la vue à l’âge de 20 ans, affirme que ce qu’elle perçoit avec le vOICe est très proche, dans son souvenir, de ce qu’elle voyait jadis.»

Ce n’est pas un hasard. En scrutant le cerveau de ses sujets à l’aide d’outils d’imagerie cérébrale, Amir Amedi et son équipe ont pu constater une chose étonnante. Le code sonore qu’ils ont élaboré est traité dans leur cortex visuel, et non dans leur cortex auditif où le sont habituellement les informations sonores. «Par contre, précise le chercheur, rien ne se passe dans le cortex visuel quand on leur fait entendre le miaulement d’un
chat ou le chant d’un coq.» Conclusion, c’est bel et bien la partie du cerveau habituellement dévolue à la recon­naissance des objets, qui traite les sons élaborés par le chercheur israélien. Pour
le neuroscientifique, c’est une autre confirmation de l’extraordinaire plasticité du cerveau humain.

Au département d’optométrie de l’Université de Montréal, Maurice Ptito et Franco Lepore, notamment, ont découvert que des informations tactiles peuvent être relayées dans le cortex visuel de personnes aveugles, leur permettant en quelque sorte de «voir avec la langue». Il en va de même avec les oreilles. «Nos études ont clairement démontré que, chez les aveugles, le cortex visuel accomplit d’autres fonctions, particulièrement celles liées à la mémoire verbale», explique Amir Amedi qui a publié ses résultats en collaboration avec des chercheurs états-uniens et néerlandais, dans la prestigieuse revue Nature Neuroscience. Et ce, qu’il s’agisse d’aveugles de naissance ou de personnes dont la cécité est survenue plus tard.

Amir Amedi espère mettre au point des lunettes high-tech capables de transformer les informations visuelles en signaux sonores. Un vrai miracle pour les quelque 45 millions d’aveugles dans le monde!
 


L’Institut de recherche médicale Israël-Canada (IMRIC) a été inauguré en juin 2009 à l’université hébraïque de Jérusalem. Québec Science a été invité par l’association des Canadian Friends of the Hebrew University
of Jerusalem à rencontrer des chercheurs israéliens à cette occasion. Le centre vise à faciliter les collaborations entre des chercheurs canadiens et israéliens.

 
.