Novembre 2009

Reportages

Les leçons des animaux (extrait)

Fraudes, scandales financiers, tricheries et spéculations... Le comportement économique des singes, des oiseaux et des poissons en dit long sur le nôtre. Nous aurions intérêt à les regarder de plus près.

Par Noémi Mercier


Keith Chen est probablement le seul économiste au monde qui étudie le comportement des singes. Dans un laboratoire de l’université Yale, aux États-Unis, il a entraîné une colonie de huit capucins à échanger des jetons contre de la nourriture. Plus il les regarde troquer leur monnaie contre des cubes de pommes ou de Jell-O, plus il est convaincu que ces créatures ont beaucoup à nous apprendre sur les affaires humaines. «Nos recherches montrent que notre manière de concevoir la valeur, le risque et l’échange pourrait remonter à au moins 40 millions d’années, dit-il. Ces façons de penser ne sont pas apprises; elles sont profondément ancrées dans notre cerveau de primate.»

Ce qu’il a observé chez ses capucins, de nombreux économistes l’avaient déjà constaté chez les humains. Par exemple, que nous sommes beaucoup plus sensibles à la crainte d’une perte qu’à la promesse d’un bénéfice; on préfère éviter une surtaxe de 5 $ qu’obtenir un rabais du même montant. C’est ce qu’on appelle l’«aversion à la perte», un travers qui nous fait prendre toutes sortes de décisions économiques irrationnelles. Si tant de gens ont du mal à investir une fraction de leurs revenus dans un régime de retraite, c’est parce que la dépense immédiate est plus frappante que les bénéfices pourtant considérables qu’on pourrait en retirer. Les investisseurs aussi ont horreur de subir un déficit; ils hésitent longuement avant de vendre des actions qui ont perdu de la valeur, même s’il serait plus sage de s’en départir avant que le prix dégringole davantage. Pareil pour les propriétaires: pour une maison achetée 100 000 $ qui n’en vaut plus que 95 000 $, par exemple, ils seront prêts à attendre bien plus longtemps dans l’espoir de récupérer leurs 5 000 $ qu’ils ne patienteraient pour récolter 105 000 $. Absurde!

Les économistes ont calculé qu’une perte a 2,5 fois plus d’importance à nos yeux qu’un gain (s’appauvrir de 10 $ est aussi terrible pour nous qu’il est agréable de s’enrichir de 25 $). Les singes sont pareils. Quand on «commerce» avec eux en laboratoire, ils détestent qu’on leur enlève une portion de fruit bien davantage qu’ils apprécient recevoir un morceau en prime. «Sur le plan statistique, il n’y a aucune différence entre un capucin, un propriétaire de condo ou un investisseur boursier moyen!» résume Keith Chen. Une façon de voir les choses qui s’est développée au fil de millions d’années pour répondre au même besoin dans l’évolution d’Homo sapiens que dans celle des singes. «L’humain devait être constamment au bord de la famine, autrefois, soutient le jeune professeur. Dans un tel contexte, si vous avez un surplus de 500 calories, c’est bien, mais si vous êtes à court de 500 calories, vous êtes mort. D’un point de vue évolutif, ça peut être très utile d’avoir le réflexe d’éviter les pertes.»

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