Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
10 découvertes 2009

Sclérose en plaques: la molécule de la guérison

[5] _Médecine - Université Mcgill
Ariane Aubin - 27/04/2010
En voulant combattre le cancer, une équipe de médecins a réussi à guérir la sclérose en plaques! Du moins chez des souris.

Jacques Galipeau adore les romans policiers. Peut-être parce que les fausses pistes, les raisonnements logiques et les revirements de situation ne sont pas si éloignés de son travail de chercheur en thérapie cellulaire et génique… Et au laboratoire, comme au cours d’une enquête policière, la chance joue souvent un rôle déterminant.

De la chance, il lui en fallu pour découvrir le potentiel de la fusokine GIFT15. L’hématologue et son équipe de chercheurs de l’institut Lady Davis de recherches médicales, affilié à l’Université McGill, ont créé GIFT15 en fusionnant en laboratoire l’interleukine 15 et le GM-CSF, deux protéines qui activent les défenses immunitaires en présence d’antigènes particuliers ou de microbes. Leur but était à l’origine de combattre le cancer en stimulant la réponse immunitaire aux cellules tumorales. Surprise, les lymphocytes B – ou cellules B − traités avec GIFT15, et inoculés à une souris atteinte de cancer, ont eu l’effet contraire. «Moutih Rafei, mon étudiant, qui commençait à peine son doctorat, était horrifié, se souvient Jacques Galipeau. La molécule faisait croître la tumeur encore plus vite, parce que l’immunité était supprimée.»

Ces puissantes propriétés immunosuppressives ont tellement intrigué Jacques Galipeau, qui est aussi médecin, qu’il a décidé d’injecter des cellules B modifiées à des souris atteintes d’encéphalomyélite auto-immune, une maladie qui ressemble à la sclérose en plaques. Après le traitement, la souris était guérie. «On n’en revenait pas. Avec le temps, les chercheurs deviennent cyniques parce que, bien souvent, sur 10 idées géniales, une seule fonctionne. Cette fois, c’était comme si on n’avait jamais joué au hockey, que les Canadiens nous repêchaient et qu’on marquait trois buts dès notre premier match!»

La partie ne faisait toutefois que commencer. Afin que ses résultats soient publiés dans la prestigieuse revue Nature Medicine, l’équipe de Jacques Galipeau a dû trimer pendant un an. Son but: comprendre comment une cellule dont le rôle est normalement de produire des immunoglobulines peut soudainement se transformer en suppresseur immunitaire. Les chercheurs ont finalement découvert que, quand la protéine GIFT15 se fixe au récepteur destiné à recevoir l’interleukine-15, elle entraîne une modification dans la signalisation à l’intérieur de la cellule B. Cette dernière change de comportement et inhibe la réaction immunitaire, un effet extrêmement rare et particulièrement puissant.

Jacques Galipeau compare cet effet à celui des moules zébrées sur l’écosystème du lac Ontario. Sans prédateur naturel dans ce milieu où ils ont été introduits par erreur, les mollusques ont pu proliférer jusqu’à éliminer tous leurs rivaux. Le même scénario s’applique visiblement à la cellule B GIFT15, qui ne semble pas avoir d’ennemi naturel. Un Superman sans kryptonite.

Pour mieux comprendre l’importance de cette découverte, il faut savoir qu’il existe plusieurs graves pathologies auto-immunes, c’est-à-dire causées par une réaction allergique du corps à ses propres organes. Le lupus érythémateux, par exemple, est causé par une attaque du système immunitaire envers la peau et divers organes; la sclérose en plaques, par une inflammation constante de la moelle épinière et du cerveau; la maladie de Crohn, par une réaction immunitaire aux tissus intestinaux.

Ces maladies douloureuses et parfois mortelles ne peuvent actuellement être soulagées que par des traitements pharmacologiques à long terme aux multiples effets secondaires comme les psychoses, le diabète ou l’hypertension. D’où l’intérêt d’un traitement comme le GIFT15. Conçu à partir des propres cellules du patient, il semble être sans toxicité et pourrait être d’un grand intérêt lors des greffes d’organe. Un bémol, le traitement requiert de l’équipement de pointe. Les cellules souches sont prélevées selon une méthode de filtration du sang très délicate qui permet d’en retirer les lymphocytes.

Depuis la publication de ces résultats enthousiasmants dans Nature Medicine, en août 2009, Jacques Galipeau a reçu des centaines de courriels lui demandant quand GIFT15 se retrouverait en clinique. L’hématologue a été forcé de les décevoir. «Au Québec, nous sommes très forts dans la recherche, mais moins dans le développement. Personne ne semble avoir le pouvoir de mener une découverte au niveau supérieur. C’est comme un trou noir où meurent les bonnes idées.»

Qu’on se rassure, Jacques Galipeau n’a pas pour autant l’intention de laisser GIFT15 dormir dans une éprouvette. Aujourd’hui installé à l’École de médecine d’Emery, à Atlanta, aux États-Unis («parce que j’ai voulu suivre ma femme», précise le chercheur), il planche plus fort que jamais afin d’essayer le traitement sur des chimpanzés et, si tout va bien, sur des humains d’ici deux ans. En bon enquêteur, il se concentre aussi sur de nouvelles pistes: toute une lignée de fusokines qui pourraient avoir des effets aussi intéressants que GIFT15. Entre deux découvertes, il trouve même le temps de se plonger dans un bon polar.

Les 10 découvertes de l'année 2009