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10 découvertes 2010

Eau lourde

[10] _Environnement Université du Québec à Montréal
Par Gaëlle Lussiaà-Berdou - 07/01/2011
-Trop de manganèse dans l’eau potable affecte le cerveau des enfants. Il y a plusieurs endroits, au Québec, où se pose ce sérieux problème.

Du manganèse, il y en a partout dans notre alimentation. On en trouve même dans les multivitamines et dans le lait maternisé. Mais si ce métal est un oligoélément essentiel à nos fonctions vitales, il peut altérer l’intelligence des enfants quand il se retrouve dans l’eau. C’est ce que viennent de découvrir des chercheuses montréalaises.

Pour réaliser leur étude, les scientifiques ont ciblé huit municipalités du Québec qui puisent leur eau potable dans des sources souterraines, parfois riches en manganèse. Ils y ont recruté 362 enfants et ont évalué les concentrations du métal auxquelles ces jeunes sont exposés. Puis ils leur ont fait passer des tests de quotient intellectuel (QI). Les résultats sont troublants: entre les enfants les plus exposés et ceux qui l’étaient le moins, ils ont mesuré une différence de QI de 6,2 points, ce qui est beaucoup, font valoir les scientifiques du Centre de recherche interdisciplinaire sur la biologie, la santé, la société et l’environnement (CINBIOSE) de l’Université du Québec à Montréal.

«C’est une découverte extrêmement importante», lance Donna Mergler, professeu­re émérite et coauteure de cette étude. D’autant plus que les effets ont été mesurés à des concentrations de manganèse relativement faibles. «On ne parle pas d’un désastre environnemental, d’un accident ou d’un grand déversement. Ce sont des expositions assez répandues», souligne Maryse Bouchard, l’auteure principale de cette étude publiée dans la revue Environmental Health Perspectives, et chercheuse au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine.

Et il n’y a pas que l’intellect des enfants qui serait affecté. D’autres résultats, qui restent à publier, montrent «des effets très marqués sur la mémoire et sur la motricité», dit Maryse Bouchard. Des symptômes qui rappellent ceux observés chez les travailleurs exposés aux vapeurs du métal.

On sait en effet que le manganèse peut avoir de graves effets neurotoxiques chez les ouvriers qui y sont fortement exposés. Dans les usines de fabrication d’alliages de métaux par exemple, ses émanations peuvent causer des troubles du comportement et de la mémoire, mais aussi des problèmes moteurs qui, dans les cas les plus graves, s’apparentent à la maladie de Parkinson. On parle même de «manganisme».

Pour différencier les effets du manganèse des autres facteurs qui auraient pu interférer avec la mesure du QI des enfants, l’équipe du CINBIOSE a tenu compte d’une douzaine de variables. Ainsi a-t-on considéré le statut socioéconomique familial, le QI et le niveau d’éducation de la mère, mais aussi la présence dans l’eau d’autres produits toxiques comme l’arse­nic, le plomb ou le cuivre. La seule association qu’ils ont trouvée pointait vers le manganèse. «Nos résultats sont assez marqués pour justifier l’adoption d’une norme de concentration maximale du manganèse dans l’eau potable», estime Maryse Bouchard. Pour l’instant, il n’existe au Québec qu’une recommandation, et elle est purement «esthétique». Car ce métal a la fâcheuse habitude de tacher les vêtements ainsi que la vaisselle, et il donne un mauvais goût à l’eau.

Pour cette raison, plusieurs municipalités traitent déjà leur eau pour l’éliminer, fait valoir le docteur Patrick Levallois, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec. «Mais avant d’imposer une norme sanitaire, il faudrait commencer par savoir quelle est l’exposition réelle au manganèse, car les municipalités québécoises ne sont pas tenues de la mesurer», dit-il.

Mais l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis et l’Organisation mondiale de la santé suggèrent déjà des limites sanitaires de manganèse dans l’eau potable, de 0,3 mg/L à 0,4 mg/L.

Selon les travaux des chercheurs du CINBIOSE, le manganèse fait sentir ses effets à des concentrations inférieures.

Reste qu’il est difficile de parler de ce métal comme d’un contaminant. «Dans l’eau, ça peut être un contaminant, alors que, dans la nourriture, c’est un élément bénéfique», souligne Donna Mergler. Dans leur étude, les chercheuses n’ont pas trouvé d’association avec un QI plus bas chez les enfants ingérant du man­ganèse dans leurs aliments, pourtant bien plus abondant.

Comment expliquer ce paradoxe? La réponse se trouve peut-être dans la forme chimique du métal, qui peut varier selon qu’il se trouve dans l’eau ou dans les aliments. Donna Mergler rappelle à ce sujet le cas d’un autre contaminant qu’elle a beaucoup étudié, le mercure. «On trouve le mercure sous deux formes: organique et inorga­nique, explique-t-elle. Le mercure organi­que, c’est celui qu’on peut ingérer en mangeant du poisson. Il a été transformé par des bactéries dans l’eau, puis s’est accumulé dans la chaîne alimen­taire. Le mercure inorganique, c’est celui qu’on trouve dans les thermomètres. Notre organisme traite différemment ces deux formes.»

Reste à savoir si de telles différences métaboliques s’appliquent dans le cas du manganèse.

En attendant, certaines municipalités où l’étude a été menée ont entrepris d’installer des systèmes de filtration. Et il existe une solution encore plus simple: les pichets filtrants. Benoît Barbeau, chercheur à l’École polytechnique de Montréal, les a testés. «Ça fonctionne, dit-il. Ces pichets, qui contiennent un mélange de charbon et de résines, peuvent éliminer de 60% à 100% du manganèse.»

Les chercheuses de l’UQAM n’en ont pourtant pas fini. «Nous voulons maintenant vérifier si les associations que nous avons observées persistent après que l’exposition au contaminant a diminué, pour savoir si les effets chez les enfants sont réversibles», indique Maryse Bouchard.
 

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