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Les 10 découvertes de l'année 2011

[7] Du poison pour l’intelligence

ÉCOTOXICOLOGIE Université de Montréal

L’exposition aux pesticides durant la grossesse nuit au développement intellectuel des enfants. Les femmes enceintes devraient-elles manger bio?  

Par Viviane Desbiens 

Pas toujours facile d’être enceinte pour une chercheuse. Surtout quand on s’intéresse aux effets de l’exposition aux contaminants sur le fœtus! L’an dernier, Maryse Bouchard figurait au palmarès Québec Science des découvertes de l’année pour avoir démontré que l’absorption de manganèse est associée à un quotient intellec­tuel moins élevé chez les enfants. Cette fois, elle s’est penchée sur une classe de pesticides. Jamais un sujet ne l’avait touchée de si près. À mesure que sa recherche progressait, son ventre s’arrondissait…

ÉCOTOXICOLOGIE Université de Montréal«Disons que j’ai évité de manger les fruits et les légumes qui contiennent le plus de résidus de pesticides, comme le céleri, la laitue, la pomme et la pêche», résume la professeure adjointe au département de santé environnementale et santé au travail de l’Université de Montréal.

Voilà déjà plusieurs années que Maryse Bouchard étudie l’influence des contami­nants environnementaux sur le système nerveux – et par conséquent sur la santé mentale – des petits, ainsi que sur leur cogni­tion et leur motricité. «Quand j’ai commencé à m’intéresser aux pesticides, je me suis rendu compte que les conséquences sur les humains de leur utilisation massive en agriculture, étrangement, avaient été très peu étudiées», explique la docteure en environnement, qui a effectué cette recherche dans le cadre de son travail postdoctoral à la Harvard School of Public Health.

Elle a étudié un groupe de pesticides d’usage très courant, les organophos­phorés. En suivant des enfants âgés de sept ans qui y avaient été exposés alors qu’ils étaient encore dans le ventre de leur mère, elle a découvert que ceux soumis à de fortes doses avaient un quotient intellectuel (QI) moins élevé que ceux soumis à des doses moindres. «Jusqu’à sept points séparent les enfants les plus exposés de ceux qui le sont moins», affirme-t-elle.

Cet écart semble minime mais il a des conséquences sérieuses. C’est comme si on partait avec 93% de chances de réussir un examen au lieu de 100%. «Les statistiques permettent en effet d’établir qu’un QI élevé est un facteur de réussite scolaire et d’espérance de revenu. Chaque point supplémentaire sur l’échelle est associé à une chance accrue de 4,5% de terminer l’école secondaire. Ainsi, un enfant qui a sept points de moins a 31,5% moins de chances d’obtenir son diplôme», calcule Maryse Bouchard.

Pour obtenir ces résultats, l’équi­pe de scientifiques a demandé à 329 enfants d’effectuer 4 tâches différen­tes. Par exemple, de reproduire une image à l’aide des pièces d’un casse-tête. Elle a ainsi éprouvé leur capacité d’attention, leur mémoire et leurs habiletés verbales, entre autres. Cette mesure d’intelligence globale a ses limites, bien sûr; un QI élevé (au-dessus de 110) ne garantit pas qu’une personne aura du succès dans la vie. Il demeure toutefois un indicateur intéressant.

Les enfants étaient tous originaires de la vallée de Salinas, une région rurale de Californie. Les mères étaient pour la plupart des travailleuses agricoles ou leur mari l’était. Elles avaient été recrutées lorsqu’elles étaient enceintes, dès 1999, pour participer à un vaste projet de recherche mené à l’université de Berkeley par la spécialiste Brenda Eskenazi. Tous les ans, les chercheurs ont mesuré le taux d’organophosphorés dans l’urine des enfants, puis évalué leurs fonctions cognitives. «C’est en recoupant les données sur le taux d’exposition préna­tale et sur le QI des enfants qu’on a confirmé le lien entre les deux», explique Maryse Bouchard.

Ces pesticides sont les molécules antiparasitaires les plus couramment utilisées dans la culture des fruits et légumes. En 2008, il s’en est vendu 1 175 tonnes au Canada. Si, à faibles doses, ils sont considérés inoffensifs chez l’humain, à fortes doses, ils provoquent de la sudation, des palpitations cardiaques, des vomissements, voire la mort. Ces substances ont d’ailleurs été développées comme gaz de combat pendant la Deuxième Guerre mondiale, pour leurs propriétés neurotoxiques, avant d’être homologuées comme insecticides, dans les années 1950.

S’ils sont si néfastes, c'est que les organophosphorés brouillent la communication entre les neurones en nuisant au fonctionnement de l'acétylcholine, un neurotransmetteur impliqué dans la croissance et l’organisation des neurones chez le fœtus. D'où la baisse de QI observée chez les enfants.

Ces dégâts sont-ils permanents? «On ne le sait pas, mais les effets sont toujours mesurables après sept ans», répond la chercheuse.

Plus surprenant, les enfants de la ville ne sont pas à l’abri. Dans toute la population, 96% des gens présentent des résidus d’organophosphorés dans leur urine, à des concentrations variables, et environ le quart des femmes ont un taux d’exposition similaire aux mères de l’étude. Tous ont ingéré des fruits et des légumes arrosés de pesticides. D’ailleurs, deux études menées en milieu urbain, parues dans la revue Environmental Health Perspectives en août 2011, en même temps que celle de Maryse Bouchard, démontrent que l’exposition prénatale aux pesticides affecte le QI des enfants, même lorsque la ferme la plus proche est à des kilomètres!

Onil Samuel, responsable de l’équipe scientifique des pesticides à l’Institut national de santé publique du Québec, n’en est pas surpris. «On se doute depuis longtemps des conséquences néfastes de ces pesticides, affirme-t-il. Nous sommes soumis à une multitude de contaminants, mais nous ne connaissons pas les risques de ce cocktail à long terme.» Les scientifiques ne disposaient jusqu’ici que d’expériences menées sur des animaux. «Les études com­me celle-ci sont parmi les premières qui démon­trent les effets chez les humains», ajoute-t-il.

Certains organophosphorés, comme le chlorpyriphos, sont déjà interdits au Qué­bec en milieu résidentiel. En milieu agri­cole, cependant, les réglementations de ce genre sont difficiles à implanter. Le Québec mise pour le moment sur la formation et la sensibilisation des agriculteurs.

Déjà, ces derniers ont commencé à remplacer les organophosphorés par les pyréthroïdes, des molécules synthétiques qui imitent la pyréthrine, un insecticide naturel produit par certaines plantes. C’est d’ailleurs le prochain sujet de recherche de Maryse Bouchard.

En attendant, que peut-on faire pour limiter son exposition aux organo­phos­phorés? D’abord, en éviter l’usage do­­mes­­­­­tique, que ce soit pour jardiner ou pour contrôler une infestation à la maison. «Il faut laver les fruits et légumes avant de les consommer», recommande aussi Maryse Bou­chard. Ce que la chercheuse a soi­­gneu­­se­ment fait pendant toute sa grossesse en plus de manger bio, dans le cas des produits les plus contaminés. Histoire de donner toutes les chances de réussite à son premier enfant.

Photo: Christian Fleury




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