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Reportages

10 espèces inusitées du Saint-Laurent

Marie Lambert-Chan - 19/07/2016


La baudroie d'Amérique


Avec son air de sortir tout droit de la préhistoire et son immense gueule pleine de dents semblables à des crochets, la baudroie d'Amérique a de quoi effrayer – ou du moins surprendre – n'importe qui. « Disons qu'elle est bizarre ! » résume Denis Chabot.

Surnommée « crapaud de mer » ou « poisson pêcheur », la baudroie, qui peut atteindre plus de 1 mètres, avale à peu près tout ce qui est attiré par son leurre, le filament pêcheur – un rayon de nageoire modifié, dressé sur sa tête, au bout duquel se trouve un petit morceau de chair mobile. « C'est comme sa propre canne à pêche », illustre M. Chabot, en précisant que ce drôle de poisson mange même ses semblables.

En Europe, la baudroie est considérée comme un produit de luxe. On n'en consomme que la queue, dont le goût rappelle celui du pétoncle ou du homard. « Au Canada, il n'y a pas de pêche spécifique à la baudroie, signale Denis Chabot. Si c'était le cas, il faudrait auparavant lancer une étude de population, car, sans être rare, cette espèce n'est pas très abondante dans nos eaux. »

Le poisson-alligator​


Comme l’indique son nom, le poisson-alligator a le corps recouvert de plaques osseuses lisses qui le font ressembler à un reptile. Les scientifiques pensent que cette cuirasse le protégerait des prédateurs. En 2011, Denis Chabot a analysé les contenus de 26 000 estomacs de morues et de 17 000 estomacs de flétan du Groenland.

« Tant chez les morues que chez les flétans, moins de 0,1 % de la masse des proies correspondait au poisson-alligator ou à son proche parent, l’agone atlantique », rapporte-t-il. Le chercheur demeure cependant prudent dans ses conclusions. Élancé et rachitique, le poisson-alligator pourrait tout simplement être perçu par d’éventuels prédateurs comme un bien maigre repas. « Il est peut-être aussi en moins grand nombre », suppute M. Chabot qui explique que la population des poissons-alligators est difficile à estimer, leur petite taille (10 cm) rendant leur capture laborieuse lors des relevés scientifiques annuels.

Le loup de mer



À première vue, on dirait une anguille obèse ou une murène sans museau, mais il s’agit en fait d’un loup de mer. Le Saint-Laurent en compte trois espèces : le loup atlantique, le loup à tête large et le loup tacheté. « Ils ne vont pas très bien, constate Denis Chabot. Le statut du loup atlantique est considéré comme inquiétant, tandis que les deux autres sont en péril. On ne sait pas trop pourquoi. » Certains pensent que les pêcheurs qui les attrapent par mégarde ont tôt fait de les tuer, parce qu’il semblerait que ce soit des bêtes hargneuses. « Le loup a la réputation de ne pas lâcher la rame ou la botte à laquelle il s’accroche ! » s’exclame le chercheur. D’autres affirment que la faute revient aux chaluts qui détruisent l’habitat des loups, amateurs de recoins et de crevasses.

Quoi qu’il en soit, le loup demeure une espèce méconnue qui continue d’étonner les chercheurs. Par exemple, on croyait qu’il aimait vivre seul. En tout cas, c’est ce que les photos de plongeurs laissent à penser. Cependant, en captivité, les loups tachetés ont l’habitude de s’empiler les uns sur les autres, sans jamais s’attaquer mutuellement. « C’est très surprenant », reconnaît Denis Chabot.

La moule bleue



Voilà un mollusque certainement abondant, mais qui n’en demeure pas moins méconnu. « Tout le monde connaît la moule bleue pour l’avoir déjà mangée, mais peu savent que c’est un organisme essentiel à l’écosystème côtier », déclare Philippe Archambault.

Tel Spiderman, les moules projettent un fil élastique et résistant, appelé byssus, qui leur permet de s’accrocher aux roches et de résister à l’assaut des vagues. Elles s’accumulent ainsi et finissent par former un banc. « Réunies, elles ralentissent les courants, un peu comme les barrages des castors, illustre M. Archambault. De plus, des sédiments s’entassent entre elles, et d’autres espèces viennent s’y installer. Si les moules bleues n’existaient pas, l’environnement en prendrait un coup. » Mais tel le colosse aux pieds d’argile, les bancs de moules se fragilisent lorsque leur taille devient trop importante. Un seul coup de vague peut suffire à anéantir la charpente de bivalves.

La caprelle japonaise



Espèce exotique envahissante, la caprelle japonaise est apparue dans nos eaux entre les années 2006 et 2008, charriée par des navires. En 2005, dans la baie des Chaleurs, on en trouvait plus de 465 000 au mètre carré !

Ce minuscule crustacé de un demi-centimètre de longueur est muni d’une puissante pince qui lui permet non seulement de saisir ses proies, mais aussi de s’accrocher à tout ce qui est filamenteux, entre autres aux systèmes de cordage des aquaculteurs qui ne l’aiment pas beaucoup. « C’est que la caprelle écrase les jeunes moules d’élevage et les consomme », dit Philippe Archambault.

En plus d’avoir une poigne solide, elle se reproduit à la vitesse de l’éclair, croît en un temps record, mange de tout et survit à des températures allant jusqu’à -2 °C. Bref, difficile de s’en débarrasser à moins de compter sur ses rares prédateurs. « Tout ce qu’on peut faire pour la contrôler, c’est de ne pas la transporter d’un endroit à l’autre », affirme le chercheur.

Le merlu argenté



Le Saint-Laurent accueille parfois des visiteurs des eaux chaudes. C’est le cas du merlu argenté qui se tient généralement entre le plateau néo-écossais et le cap Hatteras en Caroline du Sud. « On en voit beaucoup plus dans l’estuaire depuis 2012, une année plus chaude qu’à l’habitude. C’est une des conséquences des changements climatiques », indique Denis Chabot.

Le merlu argenté est-il destiné à s’installer à demeure chez nous ? Rien n’est moins sûr. « Le dérèglement du climat entraîne des extrêmes de température plus fréquents, note-t-il. Des étés très frais alternant avec des étés très chauds, par exemple. La présence du merlu risque de varier en fonction de ces conditions. »

Nageur rapide aux flancs argentés, le merlu fait partie de la famille des morues. Mais contrairement à elles, sa mâchoire inférieure n’est pas ornée d’un barbillon. Si jamais vous le pêchez, sachez qu’il faut le réfrigérer immédiatement, car sa chair se ramollit très vite, ce qui altère son goût.

La grosse poule de mer



Aussi appelée « lompe », la grosse poule de mer se distingue par son apparence unique. Sa forme rappelle celle du ballon de football. Sa peau est émaillée de petites bosses et de rangées de tubercules pointus. Tel un requin, la grosse poule de mer possède beaucoup plus de cartilages que d’os. Elle nage un peu partout dans l’estuaire et le golfe, mais on peut aussi l’apercevoir tout près de la côte où, grâce à sa ventouse, elle aime s’attacher à des casiers à homards. Si on la capture par hasard, on sera surpris de constater que sa couleur varie du bleu au gris en passant par le vert. « Elle a tendance à adopter les teintes de son environnement », explique Denis Chabot, ajoutant que les mâles ont le privilège d’arborer un rouge pourpre vibrant pendant la période de reproduction.

Autre caractéristique étrange : après avoir pondu, la femelle prend ses jambes à son cou (manière de parler…), alors que le mâle reste à protéger les œufs jusqu’à leur éclosion. Les grosses poules de mer peuvent se vanter d’avoir inversé les rôles traditionnels de genre !

La morue polaire


À l’hiver 2008, un pêcheur du Saguenay a eu l’immense surprise de capturer une morue polaire, une espèce qui nage uniquement dans l’Arctique. L’homme n’a fait ni une ni deux, il a congelé le spécimen et l’a envoyé illico à l’Institut Maurice-Lamontagne à Mont-Joli. « Mes collègues étaient vraiment étonnés, raconte Denis Chabot. On n’a jamais vu de morue polaire dans nos eaux et, jusqu’à preuve du contraire, c’est la seule qui se soit aventurée jusqu’ici. Elle a certainement descendu le long du Labrador et filé dans le golfe par le détroit de Belle Isle. En hiver, ces eaux peuvent être aussi froides que celles de l’Arctique. »

De la taille d’un petit poisson des chenaux, la morue polaire nage loin de la côte, tout juste sous le couvert de glace. Les ours blancs, les bélugas et les phoques annelés apprécient particulièrement sa chair.

La plume de mer

Plantées dans le sable, dans les parties profondes du golfe et de l’estuaire, les plumes de mer déploient leurs grands bras rouges et se balancent doucement au gré des courants. Ce magnifique invertébré est un corail mou. «Les gens pensent souvent qu’on trouve des coraux seulement dans le Sud, mais ce n’est pas vrai. Nous en avons aussi. Seulement, ils sont moins nombreux et plus difficiles d’accès», observe Philippe Archambault.

L’exploitation des fonds marins par les engins de pêche a malheureusement réduit le nombre de plumes de mer. La Convention sur la diversité biologique en a d’ailleurs fait une espèce protégée «parce que sa structure pourrait faciliter la vie à d’autres espèces», dit le spécialiste. Il y a trois ans, des scientifiques ont découvert en effet que les plumes de mer jouent un rôle important dans la reproduction des sébastes. Les œufs de ces derniers s’agglutinent dans leurs intersections. «Arracher les plumes de mer met donc en danger plus d’une espèce. Combien d’autres? Nous ne le savons pas; la plume de mer, n’ayant pas de valeur commerciale, reste peu étudiée jusqu’à présent», explique M. Archambault.

Le ver de mer

Connu également sous son nom latin, Allita virens, le ver de mer est aussi discret qu’essentiel. Très abondant dans le Saint-Laurent, il creuse son terrier dans la vase ou le sable et se charge de le ventiler. « Le ver amène ainsi de l’oxygène dans les sédiments, ce qui les garde en santé et permet à d’autres espèces d’y vivre », explique Philippe Archambault.

Le ver de mer peut atteindre la taille impressionnante de 40 cm. C’est un prédateur relativement important se nourrissant de tous les petits invertébrés qui habitent la zone de balancement des marées. En revanche, il est aussi considéré comme un appât idéal par les pêcheurs. Pour cette raison, certains pays, comme le Royaume-Uni, ont commencé à en faire l’élevage.

Fait incroyable, l’hémoglobine du ver de mer serait compatible avec la nôtre. On pourrait l’utiliser pour la culture cellulaire, la préservation d’organes et la transfusion de sang. Des brevets ont déjà été accordés, d’ailleurs !

 


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