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Reportages

50 nuances de brun

Par Marianne Desautels-Marissal - 15/02/2018
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Illustration: Sébastien Thibault

À quel point l’aspect de nos selles reflète-t-il notre état de santé ? Petit tour de cuvette. 

Tous les jours depuis presque 18 ans, Marc* prend ses selles en mains, littéralement. Il doit vider le sac qui les contient, lequel est normalement fixé à son abdomen. Pour lui, c’est maintenant un geste routinier, aussi banal que se peigner ou se brosser les dents. Il en est ainsi depuis une opération qui lui a sauvé la vie : une tumeur maligne s’était installée dans son côlon, près de l’anus, qu’on a dû lui retirer en même temps qu’une partie de son gros intestin. « Le fait de les voir d’un peu plus près, ça n’a pas vraiment modifié ma perception… Parfois, elles changent de consistance, selon mon alimentation, c’est tout ! » raconte-t-il avec désinvolture.

Pour la plupart d’entre nous, l’observation des selles est facultative. Certains préfèrent même les faire disparaître subito presto, sous un couvercle baissé. Mais, depuis quelques années, la santé par l’intestin a la cote et une attention particulière est accordée aux bactéries qui peuplent notre côlon. Les découvertes montrent qu’elles jouent un rôle important au sein de notre organisme, qui va bien au-delà de la digestion. Des affections comme l’obésité ou le diabète, voire certains troubles neurologiques, ont, entre autres, été liées à nos petites passagères.

Elles sont aussi les stars de nos fèces, dont la matière solide est surtout constituée de bactéries, mortes et vivantes, en plus de quelques milliards de virus et de champignons microscopiques. Cette faune est engoncée dans une matrice de fibres végétales non digérées, gonflées d’eau, qui renferme également d’autres sous-produits de la digestion et une petite quantité de cellules intestinales.

Mais au-delà de cette description générale, les crottes ont mille et un visages ! Leur apparence varie au fil des jours et des individus. Prenons seulement leur couleur brunâtre si caractéristique. Elle est le résultat de la dégradation de l’hémo-globine des quelque 200 milliards de globules rouges qui sont mis au rancart chaque jour par notre organisme. Leur hémoglobine est convertie en bilirubine dans le foie, puis cette molécule jaunâtre est en partie relâchée avec la bile vers l’intestin. Ce sont les bactéries qui la convertiront en pigments bruns au fil du parcours. Ainsi, la couleur des selles peut être un indice de la vitesse du transit : des selles plutôt pâles n’ont peut-être pas passé assez de temps dans l’intestin pour que la bilirubine soit tout à fait dégradée. Inversement, des selles d’un brun de type « chocolat à 70 % » auront tardé à se montrer au grand jour.

Si les teintes peuvent varier grandement, il faut toutefois surveiller les cas extrêmes. Des crottes noir charbon peuvent témoigner d’une hémorragie haute située dans l’estomac ou l’intestin grêle. Des selles beiges ou jaunâtres peuvent quant à elles indiquer une maladie du foie ou une obstruction biliaire. Et, bien entendu, les selles rouges, à moins de s’être gavé de betteraves, peuvent être colorées par un saignement dans le côlon, auquel cas on ne doit pas tarder à aller consulter.

Sur cette mer de possibilités, on retrouve aussi parfois des îles flottantes! Une trop forte teneur en graisse peut expliquer la flottaison des selles, tout comme leur aptitude à marquer la cuvette. Si un repas particulièrement riche a été savouré la veille, il n’y a rien à signaler ici. En revanche, si le phénomène perdure, cela peut indiquer un mauvais fonctionnement du pancréas ou une mauvaise absorption des gras. Tous ces cas méritent d’être signalés à un professionnel de la santé, surtout s’ils sont persistants et s’ils s’accompagnent d’autres irrégularités, comme un changement dans la forme des selles.

Un numéro 2 ? Non, un 4 !

Il existe d'ailleurs une méthode très sérieuse pour caractériser la forme des crottes humaines : l'échelle de Bristol, développée en 1997 par deux chercheurs de la ville éponyme du Royaume-Uni, grâce à laquelle on peut classer les selles en sept catégories. «C’est un vieil outil qui a été momentanément délaissé, mais nous l’utilisons de plus en plus en clinique, car il a été validé scientifiquement, et il peut nous indiquer certains troubles intestinaux », souligne Sacha Sidani, gastroentérologue qui œuvre en recherche et en clinique au Centre hospitalier de l’Université de Montréal. La forme des selles, tout comme leur couleur, est fonction de l’activité intestinale. Plus le transit est rapide, moins l’eau est absorbée et plus les fèces seront liquides. Les types 1 et 2 sont donc caractéristiques de la constipation, tandis que les types 6 et 7 indiquent une diarrhée. « Certaines conditions sont liées à la récurrence des types extrêmes. Il en est ainsi du syndrome du côlon irritable ou des affections inflammatoires de l’intestin telles la maladie de Crohn ou la colite ulcéreuse, par exemple, poursuit le docteur Sidani. Mais dans l’intervalle de 3 à 5, l’analyse de l’aspect des selles ne nous indique pas grand-chose. » Car il faut rappeler qu’il existe une immense variabilité entre les individus. Autant sur le plan de la couleur, que de l’odeur, de la forme ou de la fréquence, il n’existe pas de cas de figure dit «normal» ou «idéal». Certaines personnes iront à la selle tous les deux jours, d’autres deux fois par jour. Tant qu’il n’y a pas d’inconfort ni d’autres symptômes, inutile de s’inquiéter ! Mais cela ne veut pas dire qu’on ne doit pas être attentif à l’aspect de son caca. Seulement, plus que d’en tirer des informations sur notre état de santé du moment, c’est sur le long terme que la surveillance des selles prend toute son importance.



Parlez-en à Marc qui est allé consulter son médecin dès qu’il a aperçu du sang dans la cuvette. Ne pas détecter à temps ce qui était dans son cas un symptôme d’un cancer du côlon aurait pu lui être fatal. « Un changement dans l’aspect de nos selles peut être révélateur. Si quelqu’un a des selles régulières et plutôt identiques dans le temps, mais que leur apparence change soudainement, cela peut être un indice d’un problème de santé, dont le cancer du côlon », explique Sacha Sidani.

Une crotte sous le microscope

Avant de devenir un symptôme perceptible à l’œil nu, une irrégularité naît avant tout à l’échelle microscopique. C’est pourquoi le programme québécois de dépistage du cancer du côlon recommande aux médecins de famille de faire un dépistage de sang occulte dans les selles, c’est-à-dire une analyse qui détectera un éventuel saignement microscopique. Ce simple examen de routine proposé aux personnes de plus ou moins 50 ans, selon l’historique familial, peut sauver des vies : le dépistage précoce est un facteur clé dans la prévention de la mortalité liée au deuxième cancer le plus meurtrier au Canada.

En plongeant encore davantage dans l'infiniment petit, nos crottes peuvent désormais révéler quantité d'informations. Depuis quelques années, certaines compagnies offrent un service de séquençage du microbiome, ce qui consiste à recenser l'ADN bactérien contenu dans les selles afin d'établir un portrait des micro-organismes qu'elles hébergent. Pour le moment, ni les médecins ni les scientifiques ne peuvent interpréter ce genre de données pour en tirer des conclusions - du moins, pas au niveau individuel.

La recherche se poursuit toutefois, particulièrement en ce qui concerne les maladies de l’intestin. En Europe, notamment, de nouveaux outils voient le jour, comme une échelle de « dysbiose », c’est- à-dire un système d’analyse qui donne une mesure du déséquilibre du microbiote de patients atteints du syndrome du côlon irritable. En quantifiant l’abondance de 300 espèces bactériennes clés, on peut traduire ces proportions en les rapportant sur une échelle de 0 à 5, qui pourra éventuellement être utilisée afin de suivre l’évolution d’un traitement, par exemple.

De ce côté-ci de l’Atlantique, l’équipe du chercheur Jeffrey Tabor, à l’université Rice au Texas, s’emploie déjà à modifier génétiquement des bactéries afin qu’elles réagissent à un biomarqueur, c’est-à-dire à une molécule qui indique une maladie. «Les personnes souffrant de colite ulcéreuse pourraient un jour consommer un yogourt contenant une bactérie conçue pour prendre une couleur bleue, à l’approche d’une crise, qui serait visible dans la cuvette», précise-t-il. Qui n’a jamais rêvé d’un outil de suivi médical basé sur des crottes colorées ? Pour l’instant, ces innovations restent généralement confinées aux laboratoires de recherche, mais elles trouveront peut-être un jour leur place dans nos salles de bain.

* Le nom a été changé.

 

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