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Reportages

Radicalisation: Ados et contre tous

Par Marie Lambert-Chan - 19/10/2015
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Pendant que des adolescents rêvent à l’élu de leur cœur ou à leur première voiture, d’autres aspirent au Shâm, cette Grande Syrie mythi­que, englobant une partie de l’Irak et de la Syrie actuelle, où le groupe armé État islamique (EI) a proclamé son califat.

Au Québec, une trentaine d’ados ont déjà quitté le pays ou tenté de le faire pour accomplir leur hijra, leur émigration en terre d’Islam. Selon le Centre international pour l’étude de la radicalisation, basé au King’s College à Londres au Royaume-Uni, plus de 4 000 jeunes ressortissants des pays occidentaux, certains âgés d’à peine 14 ans, ont suivi des rabatteurs de l’EI, tels les enfants de la légende de Hamelin séduits par la mélodie de l’infâme joueur de flûte qui les entraîne finalement à leur perte. Ce nombre n’inclut que les jeunes qui ont réussi à grossir les rangs des groupes terroristes. Des dizaines d’autres, comme ceux qui ont été arrêtés in extremis à l’aéroport Pierre-Elliot-Trudeau, à Montréal, en mai dernier, n’ont jamais pu mener leur plan à terme. Ainsi, depuis 2012, la liste des ados radicalisés s’allonge-t-elle, au grand désarroi des parents impuissants et des autorités déroutées.

Fait particulièrement troublant, les jeunes enrôlés par les islamistes radicaux n’ont aucun point en commun, sinon leur âge. «Ils ont en moyenne 17 ou 18 ans», signale Benjamin Ducol, post­doctorant au Centre international de criminologie comparée de l’Université de Montréal. Depuis 2013, le sociologue se promène en France, en Belgique et au Canada pour interviewer des familles dont l’enfant a fui vers la Syrie ou l’Irak. «Le portrait est très différent entre le Québec et l’Europe», révèle-t-il, en affirmant avoir de plus en plus de mal à parler aux familles, effarouchées par les médias.

Tous les parents approchés dans le cadre de cet article ont d’ailleurs décliné les demandes d’entrevue de Québec Science. «En Europe, il s’agit de familles mixtes, c’est-à-dire composées d’un parent d’origine belge ou française et d’un parent d’origine arabe de confession musulmane; et de familles dites typiques, c’est-à-dire dont les deux parents, belges ou français, sont catholiques, poursuit Benjamin Ducol. Au Québec, ce sont surtout des enfants d’immigrants de confession musulmane.» Dans la plupart des cas étudiés, il s’agissait de garçons, brillants et sans histoire.

En France, l’anthropologue Dounia Bouzar fait un constat similaire. Dans son Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI), elle s’emploie actuellement à «désembrigader» quel­que 80 jeunes tombés dans les filets des recruteurs de l’EI ou du Front al-Nosra, mouvement djihadiste affilié à al-Qaïda. «Il y a quelques années, nous avions des cas classiques de garçons issus de milieux défavorisés, nés de familles arabes immigrantes, sans figure paternelle ni repères, sans espoir social, à la recherche d’une toute-puissance offerte par le discours intégriste. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui», dit-elle.

Les statistiques tenues par son centre sont éloquentes: parmi les 400 familles qui ont fait une demande d’aide à ce jour, 40% se déclarent athées, 40% catholiques, 19% musulmanes et 1% juives. Environ 59% appartiennent à la classe moyenne, 30% à la classe populaire et 11% à la classe supérieure. Le Centre reçoit autant de garçons que de filles. «Nous rencontrons des enfants de médecins, de professeurs et d’avocats ayant grandi dans des foyers harmonieux en plein centre de Paris; des premiers de classe qui basculent dans la radicalisation en moins de deux mois», relate-t-elle.

Le phénomène étonne mais, d’une certaine façon, il n’a rien de nouveau. «Les adolescents sont vulnérables à toutes sortes de comportements déviants», rappelle Jocelyn Bélanger, professeur de psychologie à l’Université du Québec à Montréal, qui a contribué à la création, tout récemment, du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV). La courbe âge-crime, une mesure classique en criminologie, démontre en effet un accroissement des crimes vers la fin de l’adolescence, avec un apogée vers l’âge de 20 ans. L’attirance des jeunes pour les conduites à risque – rouler en cow-boy sur l’autoroute ou devenir combattant de l’EI – s’expliquerait en partie par la structure du cerveau adolescent, estiment plusieurs spécialistes, dont la docteure B.J. Casey, directrice de l’Institut Sackler de psychobiologie du développement au collège de médecine de l’université Cornell, dans l’État de New York, une experte mondialement reconnue en la matière.

À cette étape de la vie, le système limbique, responsable de la prise de risque, est fortement activé. Mais le contrôle des impulsions, qui sert en quelque sorte de contrepoids, est situé dans le cortex préfrontal, lequel n’atteint sa maturité que dans la vingtaine. Voilà pourquoi les ados agiraient à l’instinct, sur le coup de l’émotion ou de l’incitation, sans songer aux conséquences à long terme.

«Si l’on se fiait à cet argument un peu simpliste, on conclurait que tous les adolescents agissent de manière stupide. Or, ce n’est pas le cas», rétorque la neurologue Lesley K. Fellows qui poursuit des recherches sur les fonctions des lobes frontaux et les processus de prise de décision chez l’humain à l’Institut et hôpital neurologiques de Montréal. Elle cite une étude où des jeunes placés dans un simulateur de conduite prenaient davantage de risques en compagnie de pairs que lorsqu’ils étaient seuls derrière le volant. «L’environnement joue un rôle important dans le comportement des ados et c’est un facteur à considérer dans un phénomène aussi complexe que celui de la radicalisation», dit-elle.

Si des jeunes sont attirés par les promesses des islamistes radicaux, c’est surtout parce qu’ils traversent une période ingrate de leur vie, caractérisée par l’incertitude, estime Arie Kruglanski, éminent spécialiste en psychologie sociale du terrorisme. «Ni enfants ni adultes, les adolescents sont dans une espèce de no man’s land, ignorant ce que la vie leur réserve. Leur identité n’est pas affirmée. Leurs émotions sont à fleur de peau et leurs opinions, très influençables. Ils trouvent un exutoire dans les idéologies extrémistes qui leur offrent un monde sans ambiguïté», explique le psychologue, professeur à l’université du Maryland où il a fondé START (National Consortium for the Study of Terrorism and Responses to Terrorism), un centre de recherche financé en partie par le département de la Sécurité intérieure des États-Unis.

Ces idées radicales offrent un réconfort particulier aux jeunes fragilisés par le décès d’un proche, un chagrin d’amour, des actes d’intimidation ou des symptômes dépressifs – des moments de rupture observés fréquemment chez les embrigadés. «Certains se tournent vers la religion pour trouver des réponses à leur malaise, explique Benjamin Ducol. Au début, la famille croit à une conversion standard. Puis, le jeune passe par une phase de repli identitaire; il devient rigide dans sa pratique et de plus en plus intolérant dans sa pensée. C’est à ce moment, parfois, que les proches se réveillent, mais il est déjà tard. Ils ont le sentiment qu’on leur a volé leur enfant sous leur nez.» Le chercheur ne blâme pas les parents: «C’est très difficile de discerner la radicalisation d’un individu, même pour les spécialistes. En revanche, un signe qui ne ment pas, c’est l’apologie de la violence.»

Dans l’histoire humaine, la violence a toujours été un moyen de prédilection pour connaître la gloire, fait remarquer Arie Kruglanski. «C’est une aspiration avec laquelle ne peuvent rivaliser d’autres causes comme la lutte contre la pauvreté ou la défense de l’environnement – des combats où un individu peut s’illustrer, mais au prix de plusieurs années d’efforts. Voilà pourquoi le djihad séduit même des jeunes qui mènent une vie rangée. La réussite sociale, telle qu’on la conçoit ici, est une pente longue à gravir: étudier, bâtir une carrière, amasser de l’argent, fonder une famille, etc. Joindre l’EI, se battre et mourir en héros est un raccourci qui apparaît intéressant pour ces ados en quête de sens.»

En effet, les apprentis djihadistes ne sont pas des idéologues, mais des chercheurs de sens, reprend Jocelyn Bélanger qui a fait son doctorat en psychologie sous la houlette d’Arie Kruglanski. «La preuve est qu’ils comprennent mal les raisons pour lesquelles ils se battent», affirme-t-il, en rappelant l’histoire de ces deux jeunes Britanniques qui ont commandé L’islam pour les nuls et Le Coran pour les nuls sur Amazon avant de partir pour la Syrie.

Les djihadistes l’ont compris depuis belle lurette, se désole Dounia Bouzar. «Telle une équipe de psychologues très futés rôdant sur la Toile, ils individualisent leur mode d’embrigadement en proposant des mythes adaptés à l’éducation et à la culture du jeune pour l’hameçonner.» Aux adolescentes affichant leur désir de devenir infirmière ou médecin sur Twitter, les recruteurs parleront des enfants gazés par le président syrien Bachar el-Assad. Ils titilleront plutôt le fantasme guerrier des garçons adeptes de jeux vidéo de type Call of Duty [NDLR: une série en 12 épisodes vendue à 175 millions d’exem­plaires dans le monde, depuis son lan­ce­ment en 2003, où le joueur fait la guerre en vision subjective, comme s’il était lui-même le héros]. Cependant, ajoute l’anthropo­logue française, l’embrigadement demeure conjoncturel: «Le jeune peut y échapper s’il n’y a pas adéquation entre son mal-être, ses besoins et le mythe vendu par les intégristes.»

Si Dounia Bouzar est persuadée que l’embrigadement se déroule en premier lieu sur le Web, Benjamin Ducol n’en est cependant pas trop convaincu. «Je ne nie pas le rôle d’Internet, mais je pense qu’il arrive dans un deuxième temps, dit-il. On oublie que ce qui se trame dans notre vie quotidienne est surtout déterminé par les gens de notre entourage.»

L’influence des pairs dans le terrorisme est bien documentée. «Entre 66% et 75% des individus recrutés dans un groupe radical le sont parce qu’ils connaissent déjà un membre, que ce soit un parent ou un ami», signale Jocelyn Bélanger. À peu près tous les aspirants djihadistes partent en duo ou en groupe, avec le soutien d’un agent qui évolue dans leur cercle rapproché.

Ainsi, une multitude de forces sont à l’œuvre derrière la radicalisation des adolescents. Mieux les comprendre permet aux spécialistes de perfectionner le processus de désembrigadement. «Il est possible de “déradicaliser” un individu avec succès si l’on prend le temps de sonder ses motivations profondes, comme l’ont démontré des interventions menées auprès des Tigres tamouls au Sri Lanka, des djihadistes en Irak et en Arabie saoudite, ainsi que chez les néonazis en Allemagne», assure Jocelyn Bélanger.

Dounia Bouzar et l’équipe du CPDSI ont mis au point une méthode de désembrigadement, détaillée dans Comment sortir de l’emprise «djihadiste»? paru en 2015. Les intervenants du Centre prônent une approche humaniste auprès des rescapés. Ils travaillent en étroite collaboration avec le gouvernement afin de ne pas judiciariser ces jeunes. La majorité a été stoppée à la frontière, tandis que quelques-uns sont sortis du pays puis ont réussi à revenir, cruellement déçus et profondément traumatisés par la réalité du terrain.

«Quand on les rencontre, ils sont complètement anesthésiés, robotisés, relate Dounia Bouzar. Les terroristes leur ont appris à oublier leur ancienne vie. Avec l’aide de leurs parents, on utilise la technique de la madeleine de Proust; on tente de faire revivre des événements de leur enfance au moyen d’images, d’odeurs, de musique, etc. Pratiquement tous les jeunes finissent par avoir une réminiscence de ce qu’ils ont essayé de broyer en eux.»

Après quoi, le plus dur reste à faire: affronter la réalité. Les intervenants et les parents coécrivent un scénario dont le but est d’amener le jeune à une séance de dé­sembrigadement à son insu. Là, sa présence sera à peine remarquée. L’accent sera plutôt mis sur des témoignages de «repentis» soigneusement choisis afin qu’ils fassent écho au parcours de l’ado. «Peu à peu, une dissociation cognitive se produit, explique l’anthropologue. Le jeune prend conscience des mécanismes de l’embrigadement. Au bout de deux heures, il craque et nous déballe tout ce qu’il a vécu.»

S’amorce ensuite le «post-désembrigadement», une période où l’adolescent ressent un lourd clivage. «Il peut appeler la police pour dénoncer trois copains en route pour la Syrie et, quelques jours plus tard, il retourne auprès de ses recruteurs et leur dit qui on est, ce qu’on lui fait, qu’on est les pires personnes du monde, illustre Dounia Bouzar. Cette ambivalence peut durer des mois. C’est d’autant plus difficile avec les jeunes qui ne se coupent pas d’Internet et, par conséquent, de leur tribu numérique, de laquelle ils reçoivent de 50 à 100 messages par jour. Du véri­table harcèlement!» À ce stade, les dé­sembrigadés vivent ce qui ressemble à une cure de désintoxication. Ils se rencontrent d’ailleurs tous les 15 jours pour discuter de leurs épreuves, un peu comme le font les Alcooliques anonymes.

Sur les 80 jeunes suivis par le Centre, une dizaine sont considérés comme sortis d’affaire et les autres seraient en bonne voie de l’être. «Mais il reste toujours quelques cas irrécupérables, surtout quand la famille est elle aussi radicalisée, signale Dounia Bouzar. Pour eux, nous n’avons pas encore trouvé de solution.» Malgré les succès du CPDSI, elle avoue, en soupirant, ne pas faire preuve d’optimisme: «Nous avons 10 ans de retard sur l’EI et ça nous met en difficulté.»

Arie Kruglanski a davantage confiance en l’avenir: «Oui, des jeunes se rebellent contre l’establishment en rejoignant les rangs de l’EI, mais il est fort probable que leurs propres enfants se rebelleront contre eux, rejetant ainsi leur rêve de califat. L’histoire est cyclique et cela me donne l’espoir qu’il y aura une fin à tout cela.»


Fous d’Allah, vraiment?

Tout plaquer à 18 ans pour se battre aux côtés des islamistes radicaux paraît insensé. Pourtant, ceux que des médias ont baptisés les «nouveaux fous d’Allah» ne sont pas fous au sens propre du terme. «Jusqu’à présent, les scientifiques de par le monde n’ont découvert aucune donnée probante liant la maladie mentale à la radicalisation», déclare le psychologue Jocelyn Bélanger. Par ailleurs, enrôler un individu présentant un problème de santé mentale grave représente un risque pour une organisation terroriste. «Par exemple, une personne qui souffre d’une schizophrénie établie ou d’un trouble de personnalité aura du mal à entrer en relation avec les autres et à se structurer. Ce n’est pas une recrue intéressante pour ces regroupements», soutient le docteur Pierre David, psychiatre et chef du Programme des troubles relationnels et de la personnalité à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal (IUSMM).

N’empêche, on remarque des vulnérabilités psychologiques chez des aspirants djihadistes, lesquelles pourraient se révéler un terreau fertile pour le développement de maladies mentales. «Cela ne veut pas dire que ces jeunes ont une psychopathologie au moment de leur départ, précise d’entrée de jeu le docteur Luigi De Benedictis, psychiatre et chef du Programme des troubles psychotiques à l’IUSMM. Une fragilité psychologique n’est pas pathologique mais, chez certains de ces jeunes, elle pourrait prédisposer au développement de problèmes d’anxiété, de troubles de personnalité ou de troubles de l’humeur.»

En France, Dounia Bouzar en a été témoin à quelques reprises. Au cours de leur désembrigadement, des ados ont manifesté des symptômes de paranoïa ou de schizophrénie. «C’est comme si l’embrigadement avait colmaté le problème de santé mentale, avance l’anthropologue. Lorsqu’on fait tomber le château de cartes, tout cela éclate au grand jour avec une telle force qu’on a dû procéder à des hospitalisations d’urgence avant que ces jeunes ne se jettent par la fenêtre.»


 

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