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Reportages

Aow-koyii-kao-kao-kao-kao!

Par Nathalie Kinnard - 15/02/2016


Plusieurs le détestent. Même des ornithologues le boudent. Cet oiseau criard, voleur, éboueur et profiteur n’a pas une bouil­le très sympathique, surtout quand il nous guette de ses yeux jaunes bordés de rouge. Sur les terrasses des restaurants, il n’attend qu’un moment de distraction de notre part pour nous piquer une frite, à même l’assiette. Une sorte de rat du ciel!

Mais, contrairement aux rongeurs terrestres qu’on peut tenir à l’écart au moyen de souricières, le goéland à bec cerclé est intouchable. Depuis 1916, en effet, Larus delawarensis est protégé par la Convention concernant les oiseaux migrateurs entre le Canada et les États-Unis.

Le pillard ailé a donc envahi nos villes et leurs poubelles, laissant tomber ses fientes au passage et écorchant nos oreilles de ses cris stridents.

À Terrebonne et Repentigny, près de Montréal, les résidants en ont eu assez, un jour, des allers-retours incessants des goélands le long de véritables corridors aériens entre le fleuve Saint-Laurent et les sites d’enfouissement de la région. C’était en 2006. «Ils voulaient trouver des solutions à leur problème de voisins indésirables», raconte Jean-François Giroux, professeur au département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et responsable de l’Étude du comportement du goéland à bec cerclé en milieu urbain et périurbain dans une perspective de gestion intégrée. «Mais comme le goéland n’est ni chassé ni exploité économiquement, très peu d’études s’étaient attar­dées sur son cas à l’époque. Il y avait carence de connaissances scientifiques», déplore le chercheur.

Alors, les biologistes se sont mis à l’œuvre. Ils ont conçu le premier projet de recherche nord-américain d’envergure sur le goéland à bec cerclé. Si on voulait contrôler l’ennemi, il fallait avant tout apprendre à le connaître. En collaboration avec des collègues d’autres universités du Québec, les chercheurs de l’UQAM ont donc décidé de suivre l’oiseau à la trace.

En 2009 et 2010, ils équipent 161 goélands d’un GPS miniature afin d’enregistrer leurs déplacements. Ce qui leur permettra de repérer 1 765 trajets d’alimentation dans la grande région de Montréal. Ils constatent que les oiseaux n’hésitent pas à franchir jusqu’à 45 km pour se remplir la panse. Au menu: insectes, rongeurs, poissons et déchets.

«Les goélands se nourrissent sur les terres agricoles et les rives du Saint-Laurent, mais ils ont un faible pour les sites d’enfouissement à proximité de leur lieu de nidifi­cation», dit Jean-Fran­çois Giroux. Les restants alimentaires, abondants et riches en apport énergétique, attirent ces éboueurs volants qui apprécient d’autant les poubelles des parcs, des épiceries et des restaurants.

Les biologistes peuvent aussi suivre sur de plus longues distances 25 autres goélands, ceux-là munis de balises Ar­gos-GPS dotées de plaques solaires pour la recharge des piles et dont les données sont acheminées par satellite. Dans le ciel, également, quelque 10 000 oiseaux identifiés par une bague de couleur.

Depuis cinq ans, l’équipe de recherche cumule ainsi des données uniques au monde. Une banque d’information qui continue de s’enrichir, puisque deux des oiseaux balisés sont toujours en vol aujourd’hui, tout comme 5 000 à 6 000 de leurs congénères bagués.

Parallèlement au projet universitaire, il s’est formé un réseau nord-américain d’observateurs bénévoles, des ornithologues amateurs qui rapportent tout goéland bagué aux scientifiques. «C’est ainsi que nous savons qu’un même oiseau s’est arrêté quatre ans de suite au même McDonald’s au Connecticut, et… que son observateur mange du fast-food un peu trop souvent», dit en riant Jean-François Giroux, impressionné, comme ses collègues, par la fidélité des rats du ciel envers leurs aires d’alimentation et de repos. Mais c’est tout à fait sérieusement que le chercheur ajoute: «Je suis convaincu que le goéland reconnaît l’enseigne jaune du McDo et qu’il l’associe au WM de Waste Management Canada, une compagnie qui gère des sites d’enfouissement.»

Le biologiste voit d’un bon œil la venue des bacs bruns de compostage qui réduiront la quantité de matière organique dans nos décharges municipales. D’ici là, rappelle-t-il, en plus de restreindre l’accès aux déchets et d’inciter les gens à ne pas nourrir les oiseaux, on peut mettre en place des programmes d’effarouchement dans les dépotoirs. Car l’utilisation d’oiseaux de proie est particulièrement efficace, comme le démontre une étude coûts-bénéfices réalisée par l’UQAM aux sites d’enfouissement de Lachenaie, entre Terrebonne et Repentigny, et de Sainte-Sophie, à proximité de Saint-Jérôme. La méthode est plus efficace que l’abattage sélectif des oiseaux, effectué il y a quelque temps par les employés du site de Sainte-Sophie. «Les goélands apprennent rapidement à identifier les risques réels de danger, soutient Jean-François Giroux. À Sainte-Sophie, ils ont vite compris qu’ils ne devaient pas s’aventurer sur le site durant les heures de bureau, mais qu’ils pouvaient se pointer à partir de 17 h.»

L’effarouchement par fauconnerie a manifestement réduit le nombre de goélands survolant Terrebonne et Repentigny. «Les oiseaux doivent aller plus loin pour se nourrir et cela affecte le taux de survie de leurs juvéniles nourris au nid», explique Jean-François Giroux. On sait que, dans les années 1980, sur les trois œufs normalement pondus par le goéland à bec cerclé, deux oisillons prenaient leur envol. Aujourd’hui, c’est seulement un jeune sur trois qui quitte le nid. Il y a donc un espoir pour les citoyens de la région.

«Mais, pour éloigner le goéland de nos villes, poursuit le scientifique, il faut plus qu’une action stratégique. Il faut un plan de gestion intégrée; sinon, on risque de seulement déplacer le problème.»

Les villes font par ailleurs face à une autre complication: les goélands colonisent de plus en plus les toits plats des édifices. Souvent, leurs plumes, leurs excréments et leurs nids bouchent les prises d’air. Rien qu’à Dollard-des-Ormeaux et dans l’arrondissement Saint-Laurent, à Montréal, ce sont plus de 2 000 nids qui ont été recensés en 2012. Un véritable fléau, d’autant plus que les goélands reviennent nicher au même endroit année après année et qu’ils peuvent vivre plus de 20 ans! On parle donc d’intervention de longue haleine.

Heureusement, le goéland n’est pas que nuisances. En plus de contribuer à contrôler certaines populations d’insectes, ce voleur de nourriture peut nous en apprendre beaucoup sur des contaminants, leurs sources et leurs effets. «Comme il mange de tout, précise Jonathan Verreault, professeur au département des sciences biologiques de l’UQAM, le goéland devient en effet un modèle très intéressant pour étudier la contamination de l’environnement.»

Le chercheur se sert du goéland principalement pour étudier les retardateurs de flammes, des composés chimiques semi-volatils ajoutés aux plastiques, textiles, meubles et appareils électroniques afin d’améliorer leur résistance au feu. Par exemple, le rembourrage d’un cana­pé peut être composé à 30% de retardateurs de flammes. «La plupart de ces molécules organiques contenant du chlore ou du brome se transmettent par la chaîne alimentaire, précise M. Verreault. On en a retrouvé chez les poissons et le béluga du Saint-Laurent. On soupçonne que leurs effets toxiques touchent principalement le système hormonal des animaux et des humains.»

En étudiant le sang de goélands, le chercheur et son équipe ont remarqué que les oiseaux des villes sont plus contaminés que les autres. «Même si un oiseau ne passe que 5% de la journée à se nourrir dans un dépotoir, la concentration de retardateurs de flammes dans son sang est supérieure à celle d’un goéland fréquentant ces sites plus rare­ment», souligne le scientifique. Pourtant, la nourriture, dans les dépotoirs, contient peu ou pas du tout de retardateurs de flammes. La contamination se fait donc autrement. Se pourrait-il qu’elle se fasse par l’air? Et même plus que par l’alimentation? L’hypothèse du chercheur: les particules toxiques provenant de la dégradation des objets jetés aux ordures adhéreraient à la poussière inhalée par les oiseaux, ainsi qu’à leur plumage et à la surface des matières organiques qu’ils ingèrent.

Pour confirmer ses soupçons, Jonathan Verreault et ses collaborateurs ont muni plusieurs oiseaux d’un GPS et d’un genre de filtre qui capte les contaminants atmosphériques. Selon les premières données, l’air des dépotoirs semble plus contaminé que les autres environnements.

Peut-on alors penser que nos canapés, au fil du temps, dégagent également ces molécules toxiques volatiles dans l’air de nos maisons? Et quel impact cela peut-il avoir sur notre santé? C’est ce que vérifie Jonathan Verreault avec son modèle à plumes. Mais en attendant les résultats définitifs de ces travaux, le Canada a préféré ne pas prendre de risque. L’utilisation de certaines classes de ces substances potentiellement cancérogènes est donc désormais interdite.
Merci, goéland!
 

Goéland ou mouette?

Tous deux de la famille des laridés, la mouette et le goéland se ressemblent à s’y méprendre. Les différences sont si subtiles que les anglophones nomment les deux espèces de la même manière (seagull). La première chose à retenir est que les mouettes sont rarement présentes en milieu urbain. Elles survolent plutôt les côtes à la recherche d’un poisson à chiper aux pêcheurs. La mouette est plus petite et plus délicate que le goéland. Selon l’espèce, elle mesure entre 25 cm et 45 cm de longueur et pèse entre 225 g et 350 g. Le goéland à bec cerclé fait en moyenne 54 cm de longueur pour un poids de 400 g à 590 g. On distingue également cette espèce, outre son bec cerclé de noir, par ses pattes jaunes. Les mouettes, elles, ont généralement les pattes rouges et plusieurs ont la tête noire en période de reproduction, ce qui n’est jamais le cas chez les goélands.

 

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