Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Reportages

Brenda Milner, femme de tête

Propos recueillis par Marine Corniou - 04/01/2018
-

À 99 ans, la chercheuse Brenda Milner continue de sonder les mystères du cerveau. Nous avons rencontré cette pionnière des neurosciences dans le cadre d'un dossier sur les rouages de la mémoire.
Lire aussi:


Votre travail auprès du patient H.M., rendu amnésique à la suite d’une intervention chirurgicale, a été fondateur pour les neurosciences. Votre nom est cité dans toutes les publications en lien avec la mémoire. En quoi le cas de H.M. était-il si important ?

Il ne faut pas trop se focaliser sur ce patient-là. C’est vrai que je l’ai présenté au monde; mais le travail fondateur, je l’ai fait ici, à l’Institut neurologique de Montréal, avec les malades du docteur Penfield [NDLR : célèbre neurochirurgien qui a révolutionné la science du cerveau].

C’est parce que j’avais étudié les troubles de la mémoire ici que j’ai été invitée à suivre le patient H.M. aux États-Unis. Sinon, pourquoi aurait-on proposé à une jeune femme canadienne – j’étais jeune, à l’époque ! – de poursuivre ses recherches au Connecticut ?

À l’époque, peu de techniques permettaient d’étudier le fonctionnement du cerveau et de la mémoire. Comment faisiez-vous ?

Pour étudier le cerveau, on devait souvent attendre la mort de nos sujets ! Les études faites sur la mémoire étaient menées chez des gens âgés, ce qui rendait les choses difficiles, car ils avaient toutes sortes d’autres problèmes.

Ici, à l’Institut, ce qui était bien pour la recherche, c’est que les malades étaient jeunes. Ils venaient de subir des interventions au cerveau pour traiter l’épilepsie. Évidemment, on ne pensait pas que ces opérations entraîneraient des troubles de la mémoire, autrement on ne les aurait pas effectuées !

D’ailleurs, l’étude de la mémoire n’était pas à la mode quand j’ai commencé. Je travaillais sur la perception visuelle, un sujet de recherche très populaire. Mais les malades du docteur Penfield n’avaient pas de troubles visuels, et ils se plaignaient de problèmes de la mémoire. Je les ai écoutés et je me suis intéressée à eux.

L’étude de ces patients vous a aussi permis de mieux définir les rôles de chaque hémisphère cérébral, et de montrer qu’une région lésée pouvait être compensée par une autre.

Oui, en plus, j’ai eu l’occasion, il y a 50 ans, d’aller en Californie étudier les malades de Roger Sperry [NDLR : un neuropsychologue américain, lauréat du prix Nobel de physiologie en 1981 pour ses travaux sur le fonctionnement des deux hémisphères cérébraux]. Il collaborait avec un chirurgien qui traitait l’épilepsie en déconnectant les deux hémisphères pour éviter la propagation des crises.

J’étudiais le rôle de l’hémisphère droit chez les animaux et Roger Sperry m’a dit : « Si vous voulez vraiment voir ce que fait l’hémisphère droit, prenez l’avion et venez voir mes patients ! » C’est fascinant; dans un cerveau typique, l’hémisphère gauche est vraiment dominant pour le langage, et l’hémisphère droit est le siège de l’intelligence spatiale.

Aujourd’hui, je m’intéresse toujours à la mémoire, mais aussi et surtout à l’interaction entre les deux hémisphères.

Les cas comme H.M. et les autres patients amnésiques sont-ils toujours aussi importants en neurosciences ?

Ces cas restent toujours importants, mais maintenant, on utilise d’autres techniques, en particulier l’imagerie fonctionnelle. Ce qu’on veut vraiment comprendre, en fait, ce n’est pas le fonctionnement du cerveau lésé, c’est celui du cerveau normal. Avec le scanner, on peut voir le cerveau normal en action; on n’a plus besoin d’attendre l’ablation chirurgicale d’une région pour comprendre à quoi elle sert !

Ces techniques d’imagerie sont ouvertes à tout le monde. Au début, il y avait beaucoup de publications qui y avaient recours, mais qui ne valaient pas grand-chose. Les scientifiques les utilisaient juste pour le plaisir de publier des images ! Ce qui n’a pas changé, c’est qu’il faut avoir une bonne question de départ et une méthodologie solide.

Justement, quelles sont les qualités qui vous ont permis de réussir en science ?

Je suis méthodique; on ne réussit pas en science sans ça. J’ai aussi beaucoup de patience. Je ne m’en rendais pas compte; je suis née comme ça ! Ça ne veut pas dire que je suis patiente pour tout dans la vie : si j’attends quelqu’un au restaurant, je ne le suis pas… Mais quand on étudie quelque chose, on doit se laisser le temps de voir ce qui se passe. On ne peut pas presser les malades. Ni les rats de laboratoire, d’ailleurs !

Vous avez étudié en mathématiques à Cambridge, puis en psychologie, à la fin des années 1930. On a dû souvent vous poser la question, mais ce n’était pas banal pour une femme de suivre ce chemin à cette époque. Étiez-vous particulièrement tenace ?

J’avais une passion et j’étais très ambitieuse. Une fois, il y a longtemps, on m’a conseillé lors d’une entrevue de ne pas dire que j’étais ambitieuse, car c’était mal vu. Mon père est décédé quand j’avais huit ans; ma mère n’avait pas beaucoup d’argent. Je n’avais pas le choix. J’ai dû m’entêter pour obtenir des bourses et des financements.

Heureusement, j’ai toujours eu cet esprit de concurrence. Il y a des gens qui n’aiment pas ça, surtout chez les femmes, même si ça change aujourd’hui.

Venez-vous d’une famille de scientifiques ?

Non, mes deux parents étaient musiciens. Mon père était critique de musique pour le quotidien The Guardian; ma mère enseignait le chant. Mais je n’ai absolument pas l’oreille musicale ! Au lycée, quand les premières notes de l’hymne God Save the King résonnaient, je me levais toujours après les autres filles. Je ne reconnaissais pas l’air ! Mon cerveau est plus adapté au langage qu’à la musique.

Vous avez 99 ans et votre mémoire est intacte. Mais diriez-vous que vos souvenirs sont différents, avec le temps ?

Les nouveaux apprentissages sont plus difficiles, mais c’est vrai même à l’âge de 60 ans; ou plus tôt. Par exemple, si vous me donnez une liste de mots à retenir, je ne réussirai pas bien. Par contre, mes souvenirs personnels restent précis ! Et les souvenirs les plus anciens prennent un peu plus de force, mais ça ne veut pas dire qu’ils sont plus fidèles. Est-ce qu’ils correspondent à la réalité ? Ça, personne ne le sait ! En tout cas, j’en ai ma propre version, celle que je préfère…

 

Sa bio en 10 dates
15 juillet 1918  Naissance à Manchester, au Royaume-Uni
1936 Entrée à l’université de Cambridge
1944 Départ de l’Europe avec son mari pour s’installer au Canada, où elle travaille comme professeure-chercheuse à l’Université de Montréal
1952 Obtention d’un doctorat en psychologie expérimentale à McGill sous la direction de Donald Hebb
1955 Rencontre avec le patient H.M. que Brenda Milner suivra pendant une trentaine d’années
1979 Fellow de la Royal Society of London
1984  Officier de l’ordre du Canada
1993 Prix Wilder-Penfield
1997 Intronisation au Temple de la renommée médicale du Canada
2014 Prix Dan David pour contribution fondamentale à la science de la mémoire et du cerveau


Photo: Virginie Gosselin

>>> Entrevue publiée dans le magazine de Janvier-février 2018.
 

Afficher tous les textes de cette section