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Reportages

Des bulles de méthane oubliées

Par Anabel Cossette Civitella - 16/02/2017
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Les réservoirs d’eau, destinés notamment à l’hydroélectricité, contribueraient plus qu’on pense au réchauffement climatique.

 Les plans d’eau créés par les humains, comme les réservoirs des barrages hydroélectriques, ne sont pas aussi inoffensifs qu’ils en ont l’air. Contribuant de façon non négligeable au réchauffement planétaire, ils produiraient 25 % plus de méthane que ce qu’on pensait.

C’est ce que conclut une nouvelle synthèse de la littérature produite par des chercheurs de l’école d’environnement de la Washington State University aux États-Unis.

Si l’on savait depuis les années 2000 que les réservoirs des barrages émettent des gaz à effet de serre (GES), comme le dioxyde de carbone ou le méthane, l’analyse conduite par Bridget R. Deemer a également inclus les retenues d’eau qui ne sont pas destinées à l’hydroélectricité, comme les réservoirs agricoles ou d’eau potable. Au total, l’équipe a recensé les données de 267 réservoirs dans le monde.

Surtout, elle a pris en compte un facteur qui avait été largement sous-estimé dans les études précédentes : la formation de bulles de méthane (CH4) dans les sédiments.

« Quatre-vingts pour cent du potentiel de réchauffement planétaire des réservoirs est dû au méthane, dit Tonya Del Sontro, l’une des auteurs affiliée au département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal. Et le méthane a un potentiel de réchauffement climatique 34 fois plus élevé que le CO2. »

Une question de bulles

Les lacs, qu’ils soient artificiels ou non, émettent des GES provenant de la décomposition de la matière organique par des bactéries. Mais les réservoirs créés par la main de l’homme en produisent davantage dans leurs premières années puisque, au moment d’inonder un territoire, on ne prend pas nécessairement la peine de raser la végétation qui l’occupe.

La formation de bulles de méthane reste toutefois difficile à mesurer, selon Julie Bastien, une biologiste qui a participé aux mesures des émissions de GES dans plusieurs réservoirs canadiens et ailleurs dans le monde. Mais elle est importante dans certaines régions, notamment sous les tropiques.

Une étude publiée en 2014 avait déjà démontré que le « bullage » du méthane était responsable de 60 % à 80 % des émissions totales du lac de la centrale hydroélectrique Nam Theun 2, au Laos (le plus grand barrage d’Asie du Sud-Est), dans les années qui ont suivi sa mise en eau.

L’analyse de la Washington State University confirme l’importance de ce type d’émission, longtemps négligé, dans les retenues d’eau à l’échelle mondiale.
L’étude souligne également le lien entre la quantité de nutriments présents dans l’eau d’un réservoir et son taux d’émission de GES.

« Les ruissellements des villes et des terres agricoles augmentent l’apport de nutriments dans les eaux des réservoirs », souligne Tonya Del Sontro. Les pesticides, les engrais et les rejets industriels se retrouvent dans l’eau sous forme d’azote et de phosphore, ce qui entraîne une prolifération de la végétation aquatique. À leur tour, les algues diminuent la teneur en oxygène de l’eau, condition favorisant l’émission de méthane dans les sédiments.

Construire les réservoirs loin des villes pourrait donc permettre de limiter l’impact. « C’est plus facile à dire qu’à faire, mais c’est la prochaine étape », estime la chercheuse.

Un bilan carbone alourdi

En attendant, ces résultats ternissent quelque peu l’aura écologique de l’hydroélectricité. Faut-il pour autant la remettre en question ? « Personne ne va dire que l’hydroélectricité est mauvaise, répond Tonya Del Sontro. Les bénéfices surpassent les désavantages, considérant la quantité d’énergie produite par les barrages. »

Et d’ajouter qu’il est difficile de généraliser les conclusions de l’analyse aux réservoirs hydroélectriques québécois, les eaux froides étant beaucoup moins propices à la formation de méthane.

De son côté, Julie Bastien met aussi en garde contre les raccourcis. « Les émissions de GES sont très variables dans le temps et dans l’espace. D’où la difficulté de les mesurer avec précision dans les réservoirs », dit-elle.

Il reste que cette synthèse démontre qu’il est important de comptabiliser les réservoirs dans le bilan global d’émissions de GES des pays, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Le monde comprend environ 1 million de réservoirs qui produiraient 1,3 % des émissions anthropiques de dioxyde de carbone, de méthane et de protoxyde d’azote (N2O), ce qui équivaut à peu près à la contribution annuelle du Canada aux émissions mondiales.

Des chiffres qui risquent de gonfler, alors que la construction de 847 gros barrages hydroélectriques (de plus de 100 mégawatts) et de 2 953 petits (plus de 1 mégawatt) est planifiée ou déjà en cours dans le monde, notent les chercheurs.
 

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