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Reportages

Dieu et la science : Irréconciliables!

Propos recueillis par Elias Levy - 15/02/2016
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Bien que nous assistions, depuis quelques décennies, à une « dédogmatisation » de la religion et à une timide réhabilitation, par l’Église catholique, d’éminents savants qu’elle avait honnis ou condamnés, ne nous illusionnons pas : la religion et la science n’ont rien à se dire, estime l’historien des sciences Yves Gingras.

« Il n’y a jamais eu de dialogue entre la science et les religions, mais un divorce, consommé depuis très longtemps », affirme-t-il.

Ce spécialiste de l’histoire des sciences vient de publier un livre brillant et iconoclaste : L’impossible dialogue. Sciences et religions (Éditions du Boréal, 2016). L’ouvrage paraîtra également aux Pres-ses universitaires de France.

Professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences, Yves Gingras est l’auteur de plusieurs autres essais, dont Sociologie des sciences (PUF, 2013) et Controverses. Accords et désaccords en sciences humaines et sociales
(CNRS Éditions, 2014).



Selon vous, parler d’un « dialogue constructif » entre la science et la religion, c’est « un grand leurre ». Pourquoi ?

Depuis les années 1980-1990, nous assistons à un retour en force de l’épineuse question des relations entre science et religion, et à des appels incessants à la reprise d’un « dialogue constructif » entre ces deux domaines totalement antinomiques quant à leurs objectifs et à leurs méthodes. Cette rhétorique prônant le dialogue entre science et religion est fondée sur une confusion intellectuelle et conceptuelle. Il ne peut pas y avoir de dialogue entre deux notions que tout oppose.

e philosophe Friedrich Nietzsche a dit à ce sujet : « Il n’existe entre les religions et la science véritable ni parenté, ni amitié, ni même inimitié : elles vivent sur des planètes différentes. » C’est une grande absurdité que de croire que la théologie peut se rapprocher de la science. Force est de rappeler que la théologie, c’est un discours sur Dieu, ce n’est pas un discours sur la science.

Un dialogue serein entre science et religion est donc impossible ?

La science dit le fait; la religion dit Dieu. On ne parle pas de la même chose. C’est comme si quelqu’un demandait : « Est-ce que tu aimes le beurre de “pinottes” ? Moi, je n’en mange pas ! » On ne peut pas dialoguer là-dessus. La science n’a rien à dire sur Dieu. Ça ne signifie pas, comme ne cessent de le claironner certains athées invétérés, que la science prouve que Dieu n’existe pas.

Le problème ne se situe pas sur ce plan-là. Dieu est une notion, sur laquelle la science n’a rien à dire. L’idée d’un dialogue entre science et religion est simplement absurde. Il faut mettre un terme à cette rhétorique trompeuse qui n’a qu’un seul but : donner de la légitimité à une chose de moins en moins légitime, c’est-à-dire les convictions religieuses que les hérauts des religions s’échinent à imposer dans l’espace public.

Ainsi, le seul mot approprié pour définir le type de lien entre science et religion serait « divorce » ?

Absolument! Je démontre, tout au long de mon livre, que, entre le XVIIe siècle et le milieu du XIXe siècle, d’abord dans le domaine de l’astronomie et ensuite dans les champs de la géologie et de la biologie, il y a eu divorce entre la science et la religion. Le processus de séparation a été progressif.

Au début du XVIIe siècle, Dieu était au centre de la science parce qu’on croyait qu’il expliquait tous les mystères de l’Univers et de l’existence sur Terre. Jadis, toutes les « vérités » étaient consignées dans la Torah, la Bible chrétienne et le Coran, c’est-à-dire dans les livres sacrés des trois grandes religions révélées. Le divorce entre la science et les religions a été un long processus qui s’est échelonné sur deux siècles et demi. Copernic, Galilée et Darwin, pour ne nommer qu’eux, ont en effet rendu caduques, par leurs découvertes révolutionnaires, bien des croyances longtemps présentées comme infaillibles par les religions monothéistes.

Vous rappelez éloquemment, dans votre livre, moult exemples historiques à l’appui, que c’est l’Église catholique qui a amorcé un processus de rapprochement vers la science et non l’inverse.

Je montre que l’idée de conflit entre la science et la religion a prédominé de 1820 à 1980. Ce n’est donc que depuis une trentaine d’années qu’on parle de « dialogue » entre ces deux-là. Jean-Paul?II a été le premier pape à essayer de les « remarier ». D’ailleurs, Copernic et Galilée ont longtemps été des épines au pied des papes.

Épines que de nombreux savants ont, en bons chrétiens, tenté d’extirper, mais en vain. Il aura fallu attendre 200 ans pour que les ouvrages de ces deux grands savants soient retirés de l’Index des livres prohibés par l’Église catholique; et 350 ans pour qu’un pape, en l’occurrence Jean-Paul II, réponde de façon à peu près adéquate aux demandes répétées des savants du monde entier visant à réhabiliter Galilée et à faire admettre que sa condamnation avait été une erreur de la part de l’Église.

Selon vous, s’il n’y a jamais eu de dialogue entre la science et la religion, il y a toutefois un « échange unidirectionnel ».

Il y a clairement une asymétrie. C’est ce qui rend l’échange unidirectionnel : du scientifique vers le croyant. Depuis le XVIIe siècle, ce n’est pas la science qui a reculé et fait des concessions à la religion, mais bien cette dernière qui a dû réinterpréter ses livres sacrés en fonction de l’état actuel des sciences – le plus souvent, en fait, un état déjà ancien. L’échange est bref et à sens unique.

La science explique que certaines des interprétations proposées dans les ouvrages sacrés (Bible, Torah, Coran) ont été contredites par des découvertes scientifiques. Face à ce différend, les options de la religion sont très limitées : soit elle adapte l’interprétation du texte religieux aux résultats des découvertes scientifiques afin d’éviter le conflit cognitif, soit elle refuse les découvertes empiriques de la science en les combattant de diverses façons.

Cette seconde solution est celle, aujourd’hui, des créationnistes et d’autres groupes fondamentalistes religieux. En effet, depuis les années 1980, la montée de courants de pensée rétrogrades, qui remettent radicalement en question les méthodes et les résultats de la science au nom de « savoirs locaux » et de « spiritualités » spécifiques à certains groupes sociaux et religieux, montre bien le fossé qui sépare deux conceptions du monde diamétralement opposées.

Le terme « technosciences » n’exacerbe-t-il pas la confusion entourant l’idée d’un dialogue entre science et religion ?

Oui. C’est pourquoi il est essentiel d’établir une distinction entre science et technologie. La première n’est qu’une façon de rendre raison des phénomènes par des causes naturelles, alors que la seconde est la mise au point d’objets (les technologies) utilisés à des fins civiles ou militaires. Que la science moderne soit instrumentée (télescopes, microscopes, etc.) est évident, mais cela ne fait pas d’elle une technologie et encore moins cet hybride confus et mal défini que serait la « technoscience », notion plus polémique qu’analytiquement utile.

Si la science, ou plus exactement ses usages par certains groupes sociaux, a engendré de graves dégâts – pollution chimique, bombes atomiques, déchets nucléaires, etc. –, ce n’est qu’avec davantage de science, pas avec davantage de jeûnes ou de prières, que l’on trouvera des solutions.

À la différence des credo religieux, immuables depuis des millénaires, la science est une forme d’objectivité fondée sur l’intersubjectivité – différentes personnes informées discutent et débattent ensemble. Les théories scientifiques sont dynamiques; elles évoluent en fonction d’idées et de découvertes nouvelles. Même les noyaux durs des diverses théories, c’est-à-dire les postulats les plus ancrés, par exemple de la chimie ou de la physique, changent parfois au gré des révolutions scientifiques. En somme, à la différence du dogmatisme qui régit les religions révélées, se tromper et corriger ses erreurs fait partie intégrante du jeu de la science.

Selon vous, les plus virulents détracteurs de la science ne sont plus aujourd’hui les hérauts des religions institutionnalisées, mais les adeptes de groupes fondamentalistes radicaux.

Les Églises n’ont plus le pouvoir temporel qu’elles avaient aux XVIIe et XVIIIe siècle. Aujourd’hui, elles se contentent d’intervenir dans les débats de nature éthique : le clonage humain, l’application des technologies de fécondation in vitro, etc.

Désormais, les menaces et les problèmes n’émanent pas des religions constituées, mais de sectes fondamentalistes. Celles-ci sont devenues les promotrices zélées d’une espèce de néo-romantisme tous azimuts. On revient à des croyances bizarroïdes qui engendrent de terribles dangers dans des domaines vitaux, tels que la vaccination. Ce type de croyances néo-romantiques prône des médecines douces très douteuses fondées sur l’illusion que, désormais, l’homme n’a plus besoin de médicaments pour guérir, mais doit simplement faire confiance aux « vertus irremplaçables » de la nature.

Ces sectes et groupes fondamentalistes sont très bruyants et très actifs, particulièrement aux États-Unis où ils sont éparpillés dans 34 États. Ils prônent par exemple la prière comme mode de guérison (faith healing) de préférence à toute intervention médicale. D’ailleurs, depuis 1974, l’adoption d’une réglementation fédérale sur la protection de l’enfant aux États-Unis permet aux parents de remplacer les traitements médicaux conventionnels par la prière lorsque le choix découle d’une conviction religieuse sincère.

L’idéologie défendue fougueusement par les groupes créationnistes ne constitue-t-elle pas aussi une sérieuse menace pour la science ?

Sans aucun doute. C’est pourquoi nous devons demeurer très vigilants. Aux États-Unis, particulièrement, les créationnistes ont recours à des stratagèmes sournois et astucieux pour imposer leur idéologie dans les milieux scolaires. Pourquoi le mouvement créationniste est-il beaucoup plus puissant et influent aux États-Unis qu’au Québec, en France et ailleurs en Europe? Pour deux raisons.

D’abord, parce que, dans ce pays, le fondamentalisme chrétien a des racines très profondes et que, depuis les années 1920, les adeptes de ce mouvement effectuent de façon récurrente un retour en force dans les milieux sociaux et éducatifs. Ensuite, parce que la responsabilité du système scolaire y est locale. Ce sont les élus dans les commissions scolaires qui décident du type de programmes, donc de la manière dont des matières éducatives fondamentales comme la science, la biologie ou la physique seront enseignées.

Ainsi, n’importe quelle secte fondamentaliste peut aisément prendre en charge une école sise dans un coin perdu des États-Unis. Au Québec, ainsi qu’en France, ce phénomène délétère ne peut pas se produire, parce que c’est le ministère de l’Éducation qui élabore et centralise les programmes scolaires. Dès qu’un groupe religieux ou communautaire refuse d’enseigner dans son école un des programmes scolaires obligatoires, le Ministère peut (et doit) intervenir pour rappeler à l’ordre les contrevenants.

C’est ce qui s’est produit dernièrement au Québec lorsqu’on s’est aperçu que des écoles juives hassidiques n’enseignaient pas certaines matières scolaires clés, telles les sciences. Il ne faut pas, comme c’est aujourd’hui le cas aux États-Unis, donner trop de pouvoir aux écoles locales quant au choix des manuels et l’élaboration des programmes qu’elles dispenseront à leurs élèves. Cela ouvrirait la porte à des dérives incontrôlables.

 

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