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Reportages

Dinde dodue (mais dopée?)

Par Marine Corniou - 29/11/2013
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Sortie toute dorée du four, la grosse volaille est bien appétissante. Mais... elle est peut-être farcie d’antibiotiques!

La porte du hangar glisse et 500 têtes déplumées se tournent du même coup vers nous. «J’aime les dindes, car elles sont curieuses», dit l’éleveur en repoussant doucement du pied quelques a­ven­­­tu­­reu­ses tentées par une escapade. Les volailles ne sont toutefois pas à plaindre: à l’autre extrémité du bâtiment, une large porte s’ouvre sur une parcelle d’herbe verte. «Elles sortent chaque jour, mais aujourd’hui c’est pluvieux, elles sont moins enthousiastes», commente Jean Martin en couvant ses protégées du regard.

À la ferme familiale Aux volailles d’Angèle de Saint-Esprit, dans la région de Lanaudière, poulets de grain, canards et dindes sont traités aux petits oignons. «Les dindes sont élevées pendant 17 semaines», précise l’éleveur. Celles qui caquètent à nos pieds seront abattues début décembre, puis vendues entières pour Noël dans la boutique où Angèle Grégoire, copropriétaire des lieux, transforme aussi la viande en tourtières, brochettes et autres mets gourmands.

«À terme, les dindes pèseront entre 6 kg et 8,5 kg. Elles sont nourries d’une moulée à base de céréales qui leur fournit peu d’énergie. Leur viande sera donc beaucoup moins grasse que celle des élevages industriels», poursuit notre guide.

Cette ferme privilégiée est en effet bien loin des usines qui engraissent le plus vite possible des milliers de bêtes. «Les dindes y sont tellement entassées qu’on ne voit pas le sol. Elles courent plus de risques d’attraper des maladies», déplore Jean Martin, dont les dindes, qui courent sans gêne dans tous les sens, ne sont «jamais malades». Nul besoin, donc, de les gaver d’antibiotiques.

Car, chez nous comme partout dans le monde, la plupart des animaux d’élevage reçoivent des antibiotiques pour traiter les infections, mais aussi pour les prévenir. «Quand beaucoup d’animaux sont confinés dans de petits espaces, les maladies se propagent vite, et les antibiotiques donnés en prévention permettent de garder l’ensemble du troupeau en santé», souligne Sébastien Buczinski, professeur à la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal. Si bien que les animaux sont de gros consommateurs de médicaments. Au Canada, 88% des antibiotiques sont destinés à l’usage vétérinaire (soit plus de 1 600 tonnes, contre 195 tonnes pour les humains, selon le rapport 2007 du Programme intégré canadien de surveillance de la résistance aux antimicrobiens).

Qu’on se rassure, le risque que la viande soit bourrée de médicaments est faible car, avant d’abattre les animaux, les éleveurs doivent observer un «temps de retrait» qui permet aux molécules en question de disparaître de l’organisme. Et, nul ne le conteste, les antibiotiques sont indispensables pour maintenir les animaux en santé et nourrir la planète.

Des antibios pour booster la croissance

Le problème, en Amérique du Nord, c’est que la plupart des volailles, porcs et bœufs de bou­cherie reçoivent aussi des an­­ti­­bi­oti­ques sous forme d’additifs alimentaires, pour accélérer leur croissance. «Dans ces élevages, la moulée, c’est de la pure dynamite!» commente Jean Martin qui nourrit ses oiseaux de moulée maison, composée de maïs, de soya et d’orge.

«À des doses dites sous-thérapeutiques, les antibiotiques améliorent le métabolisme des animaux, en favorisant de bonnes bactéries dans le système digestif», explique Sébastien Buczinski. Les animaux «convertissent» ainsi la nourriture en muscle avec une plus grande efficacité. De quoi augmenter la croissance de 3% à 10%.

Mais cette pratique n’est pas sans risque. Elle est interdite depuis 2006 par l’Union Européenne, qui refuse aussi d’importer de la viande (même à Noël!) dopée aux «antibios», parce que ces substances, administrées à faible dose, donnent aux microbes la possibilité de développer des mécanismes de résistance.

« L’utilisation excessive d’antibiotiques joue un rôle dans l’émergence des bactéries résistantes, résume Michel Major, vétérinaire en chef du ministère de l'Agriculture, des pêcheries et de l’alimentation du Québec (MAPAQ). Dans ce contexte, utiliser les antibiotiques comme promoteurs de croissance, ce n’est pas vraiment judicieux ».

Car une fois présents dans la viande ou dans l’environnement, les gènes qui confèrent une résistance aux antibiotiques se répandent comme une traînée de poudre : ils peuvent renforcer tous les microbes, y compris ceux qui infectent les humains. Selon l’Organisation mondiale de la santé, l’usage abusif des antibiotiques nous mène droit vers la catastrophe. « Ne pas agir aujourd’hui, c’est peut-être ne plus pouvoir soigner demain », déclarait l’organisation en 2011.

Pour John Prescott, vétérinaire bactériologiste à l’université de Guelph, en Ontario, c’est évident : « Les antibiotiques importants en médecine humaine ne devraient pas servir comme promoteurs de croissance dans les élevages.»  Et il est temps de prendre les choses en main, affirme-t-il, après avoir lancé en 2012 une pétition sommant le gouvernement fédéral de modifier les lois sur l’utilisation des antibiotiques chez les animaux.

Santé Canada affirme qu’une réévaluation des antibiotiques est en cours, en vue de supprimer progressivement l’allégation « promoteurs de croissance » figurant sur certains produits. L’organisme souhaite de plus que tous les antibiotiques importants en santé humaine utilisés aussi chez les animaux soient disponibles uniquement sur ordonnance vétérinaire, ce qui est le cas au Québec mais toujours pas dans les autres provinces canadiennes ni aux États-Unis. Cette recommandation avait déjà été émise il y en 2011 par l’Association médicale canadienne, qui demandait une action « urgente » à Santé Canada...

Le flou total

La situation inquiète d’autant plus qu’il n’y a aucune donnée officielle sur le phénomène. Pour Santé Canada, ce sont « les autorités provinciales qui ont le mandat de déterminer de quelle façon les antimicrobiens sont utilisés en production animale dans leur région ». Mais au MAPAQ, Michel Major ne le cache pas: «Nous n’avons pas cette connaissance pour l’instant », même si le Ministère souhaite mettre en place un monitorage d’ici 3 à 5 ans.

Pour l’instant, personne ne sait exactement ce que reçoivent les animaux, ni dans quel but. Une enquête réalisée en 2006 par la firme Épidémio-Qualité au Québec a tout de même noté que le quart des prescriptions d’antibiotiques seraient destinées à accélérer la croissance. Et que plus de la moitié des porcs recevraient des antibiotiques pour grossir plus vite.

La pratique est bien établie. La Food and Drug Administration des États-Unis a beau avoir interdit en 2012 l’utilisation abusive pour le bétail d’une classe d’antibiotiques, les céphalosporines, d’une importance vitale en médecine humaine, ces derniers sont toujours utilisés « hors étiquette », c’est-à-dire non conformément aux directives médicales, dans certains élevages au Canada. « Pour répondre à ces préoccupations, Santé Canada conseille de ne pas utiliser le ceftiofur hors étiquette (voir article ici). Ça ne suffit pas ! », s’insurge John Prescott.

« Ça ne présenterait pas de difficulté de supprimer du jour au lendemain les antibiotiques pour la promotion de la croissance. Mais une province ne peut pas prendre cette décision unilatéralement. Ça la défavoriserait au plan économique, souligne de son côté Michel Major, au MAPAQ. Il faudrait que les consommateurs acceptent de payer leur viande plus cher. »

« Le public exerce de plus en plus de pressions contre l’usage des antibiotiques », confirme Martine Boulianne, professeure à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal et titulaire de la chaire en recherche avicole. Elle mène justement un projet avec les Éleveurs de volailles du Québec pour voir si on peut élever des poulets à grande échelle sans ajouter d’antibiotiques à leur alimentation. Actuellement, environ 1% seulement des poulets québécois sont élevés sans ces médicaments.

Selon elle, les éleveurs reconnaissent les dangers d’un excès de médicaments et ne seraient pas réticents à réduire les doses. D’ailleurs, les producteurs de poulets ont convenu de cesser les céphalosporines en 2014. Ils savent que les pays qui ont sauté le pas depuis longtemps, comme la Suède et le Danemark, ont réussi à réduire l’usage des antibiotiques sans pertes animales. Mieux : la production de volailles danoises a augmenté, malgré une réduction de 90% des antimicrobiens ; quant aux porcs, dont le Danemark est le premier exportateur mondial, leur production a bondi de 47% entre 1992 et 2008, pendant que l’administration d’antibiotiques diminuait de moitié !

Pour le vétérinaire John Prescott, il est urgent que le Canada aille dans le même sens: «Qui que nous soyons, éleveurs, vétérinaires, médecins ou patients, c’est notre responsabilité de faire un usage judicieux des antibiotiques, car ce sont des médicaments à manipuler avec précaution.»


Photo: Benjamin Turquet

Et les hormones?
Lire notre texte sur les hormones dans la viande.

Article paru dans Québec Science (décembre 2013)

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