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Reportages

Faux départ pour la maternelle 4 ans

Par Etienne Plamondon Emond - 16/11/2017


La croissance rapide des prématernelles à temps plein ne tient pas compte des récents constats des chercheurs. Les perdants, ce sont les enfants vulnérables qu’elles devraient aider.
 

L’initiative partait d’une bonne intention : en juin dernier, le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, a annoncé que les maternelles 4 ans à temps plein profiteront de 101 nouvelles classes, portant le nombre total à 288. Ainsi, mine de rien, 4 000 enfants issus de milieux défavorisés ont fait une entrée précoce à l’école, cette année.

Bonne nouvelle ? Pas aux yeux des chercheurs en éducation pour qui les solutions avancées ne tiennent pas compte des nombreux écueils observés, et risquent même d’aggraver les problèmes. « On parle de places. On ne parle pas de la qualité ni du soutien aux enseignants », se désole Christa Japel, professeure au département d’éducation et formation spécialisées de l’Université du Québec à Montréal. Selon elle, le service, implanté en 2013, devrait être rodé et éprouvé avant d’être étendu: « Il faut réfléchir avant d’agir ainsi, si on veut un effet sur le développement de ces enfants vulnérables. »

En mars 2017, la chercheuse a dévoilé des constats alarmants concernant les maternelles quatre ans. Selon son étude réalisée dans 28 groupes et menée à l’hiver 2015, la qualité de l’environnement éducatif est généralement « très basse », avec des « lacunes marquées » dans le mobilier, l’aménagement des lieux, les soins personnels, la stimulation du langage et du raisonnement, les activités offertes et les interactions avec les enseignants.

Néanmoins, Christa Japel reste convaincue de la pertinence de la prématernelle à temps plein, car elle accueille des enfants qui, autrement, ne fréquenteraient aucun service de garde éducatif. En lançant un cri du cœur, elle souhaitait inciter le gouvernement à investir davantage dans les classes existantes. « Bien qu’ils soient dévoués et de bonne volonté, les enseignants de notre échantillon n’ont pas un budget suffisant pour acheter du matériel adéquat », remarque-t-elle.

Sa recherche a aussi révélé que les maternelles quatre ans à temps plein ratent la cible, soit celle visant à réduire l’écart entre les enfants issus de milieux défavorisés et ceux mieux nantis, quant à leur réussite scolaire. L’équipe de recherche a comparé les évaluations sur le développement cognitif et langagier, la maturité affective et la compétence sociale de 326 enfants sortis de la prématernelle à temps plein et de 318 élèves des classes de maternelle 5 ans qui n’ont pas fait une entrée précoce. Résultat : un passage à la maternelle quatre ans n’amortit pas « de façon significative l’effet des conditions sociodémographiques des enfants sur leur préparation à l’école », peut-on lire dans le rapport.

Connaître l’alphabet : loin d’être la solution

Toujours en juin dernier, le ministre de l’Éducation a annoncé la révision du programme d’éducation préscolaire pour y ajouter un nouvel objectif : à la fin de ce cycle, les élèves doivent désormais connaître, plutôt que reconnaître, les lettres et les chiffres.
Lorsqu’on évoque cette mesure, Mme Japel soupire. Ses travaux démontrent que la prématernelle aide légèrement les élèves dans leurs habiletés cognitives et langagières. En fait, c’est le seul effet positif mesuré chez les enfants. Cependant, « connaître les chiffres et les lettres, en fin de compte, ce n’est pas suffisant », affirme la chercheuse qui estime que la maternelle quatre ans devrait miser sur le développement de la maturité affective et des compétences sociales. « Ces composantes sont très importantes pour la réussite éducative », insiste Mme Japel. Or, selon les conclusions de son étude, elles sont peu renforcées par le passage en prématernelle.

Johanne April, professeure au département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec en Outaouais, se dit « outrée » par l’ajout de la connaissance de l’alphabet au programme. « C’est comme si on disait aux enfants : “On va vous donner des stéroïdes à votre bras droit, parce que vous en avez besoin, mais le reste de votre corps, on l’oublie complètement” », illustre-t-elle.

Ce genre de mesure met malheureusement en évidence une tendance lourde dans le milieu de l’éducation : on présume à tort que les enfants issus de milieux défavorisés s’adaptent moins bien à l’environnement scolaire et qu’il faut donc les scolariser de manière précoce pour combler de possibles déficits. Cela touche entre autres la maîtrise de l’alphabet. Lors d’une étude longitudinale sur l’implantation des prématernelles à temps plein, Johanne April a noté que certains directeurs et enseignants préconisaient cette approche qu’on qualifie de compensatoire, préventive ou curative.

Mme April croit qu’ils font fausse route et devraient plutôt adopter « l’approche développementale », grâce à laquelle l’enseignant fait appel au jeu, comme le font les éducatrices en centre de la petite enfance. Cela favorise, par exemple, l’autorégulation des enfants et leurs aptitudes à socialiser. Ces activités plus ludiques incitent souvent à reconnaître progressivement les lettres, sans en exiger la maîtrise précoce.

 « Les spécialistes de l’éducation préscolaire et du développement de l’enfant rapportent et démontrent que c’est l’approche la plus pertinente et déterminante pour le développement d’un être humain », insiste-t-elle.

Sa recherche a aussi mis en lumière une autre faille dans l’implantation des maternelles quatre ans : les écoles innovent peu. Elles reproduisent souvent les pratiques d’accueil des maternelles cinq ans, qui ne répondent pas aux besoins des enfants plus jeunes. Les conclusions, remises au ministère de l’Éducation en août dernier, suggèrent aux écoles d’établir un dialogue plus serré avec les parents. Au cours de sa recherche, Johanne April a observé qu’un seul établissement scolaire a forgé une réelle collaboration avec les parents.

Le rapport souligne d’ailleurs la nécessité de communiquer avec ces derniers avant la rentrée de leur enfant, pour les inviter à l’école et constater comment ils peuvent contribuer au milieu scolaire. « On sait très bien que l’accueil est un élément central et crucial pour la réussite ultérieure », affirme Mme April. Pourtant, tant en 2016 qu’en 2017, les nouvelles classes de prématernelle ont démarré trois mois après que le gouvernement les eut annoncées, ce qui a laissé peu de temps pour réaliser une démarche d’accueil en bonne et due forme. « On vient de manquer une chance de mettre en place toutes les conditions nécessaires pour une entrée réussie », commente la chercheuse. À l’avenir, elle espère que le ministre fera davantage appel à la communauté d’experts en éducation pré-scolaire et en développement de l’enfant pour prendre des décisions plus éclairées.


 

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