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Reportages

Fèces à conviction

Par Marianne Desautels-Marissal - 15/02/2018
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Les biologistes ne reculent devant rien pour étudier les populations animales, quitte à se munir d’un pince-nez !  Les crottins, guanos et déjections en tout genre sont de véritables trésors pour qui sait les faire parler. Des indices qui en disent long sur la faune et la santé des écosystèmes, et qui révèlent même certains détails sur l’évolution du climat.

L’homme qui a vu la crotte de l’ours
Depuis la Gaspésie jusqu’au Nord-du-Québec, l’équipe de recherche en conservation de la faune de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) suit les oiseaux et les mammifères de la forêt boréale à la trace, littéralement ! C’est en étudiant le contenu des fèces d’une vingtaine d’ours noirs, au nord de Saguenay pendant tout un été, que l’équipe du professeur Martin-Hugues St-Laurent a pu détailler les différentes stratégies alimentaires adoptées par ces omnivores. « Ce sont des techniques ancestrales qu’on enseigne encore, car l’utilisation des fèces nous apprend énormément de choses », précise-t-il.

À commencer par la diète ! Les macro-restes – les fragments non digérés provenant principalement de végétaux, mais aussi de poils, de plumes ou d’os – ont indiqué dans ce cas-ci que les ourses flanquées de leur toute dernière portée priorisent les fruits du cornouiller du Canada (disponibles dans les clairières où elles passent le plus de temps). Les femelles accompagnées par des petits un peu plus âgés, elles, se régalent de bleuets. Quant aux ours solitaires, ils semblent apprécier tout particulièrement les fourmis.

«L’étude des fèces comporte des forces et des faiblesses: cela ne donne des indications que sur le dernier repas, il faut donc veiller à récolter le plus d’échantillons possible», prévient Martin-Hugues St-Laurent. Entre autres écueils, comment déterminer à quel individu appartient le crottin trouvé ? Pour le savoir, on doit moderniser la récolte des crottes. Grâce à un système de détection par GPS qui retrace le parcours des ours, auxquels on a posé des colliers, on peut lier les fèces à leurs propriétaires. Ce faisant, les scientifiques peuvent déceler des différences interindividuelles ou caractériser l’utilisation d’un territoire par certains groupes au sein d’une population animale. En captivité, le suivi des crottes est beaucoup plus simple : au zoo du parc Assiniboine, à Winnipeg, les chercheurs du Centre pour la conservation des ours blancs ajoutent des paillettes colorées à la nourriture de leurs pensionnaires. Chaque ours a sa couleur, ce qui permet d’identifier les cacas brillants !

Au-delà de l’étude des macro-restes, les crottes d’animaux livrent d’autres types d’information si on daigne les éplucher à l’échelle moléculaire. C’est ce qu’a fait Virginie Cristopherson en 2017, dans le cadre de sa maîtrise sous la direction de Martin-Hugues St-Laurent, afin de déterminer si les caribous et les orignaux se disputent les mêmes ressources dans le parc national de la Gaspésie. En effectuant ce qu’on appelle une analyse par code-barres d’ADN des fèces, on obtient un relevé génétique de tous les végétaux ingérés par ces herbivores. Les résultats préliminaires indiquent que, malgré leurs diètes similaires, les caribous et les orignaux consomment des espèces de plantes différentes et ne semblent donc pas en compétition dans leur garde-manger gaspésien.


Crotte d'ours prélevée par l'équipe de Martin-Hugues St-Laurent. Photo: Nicolas Bradette

Selles de mer
La production de déchets organiques étant le propre (ou le moins propre) du vivant, les animaux marins produisent eux aussi un volume considérable de déjections. Les cargaisons larguées dans l’océan par les baleines noires
de l’Atlantique Nord sont l’une des spécialités de Rosalind Rolland, chercheuse au Anderson Cabot Center for Ocean Life à l’aquarium de la Nouvelle-Angleterre, à Boston, une institution qui les étudie depuis près de deux décennies.

Grâce à une alimentation composée de zooplancton riche en lipides, leurs fèces liquides flottent à la surface de l’eau et sont d’un vif orangé. Malgré leur apparence, leur taille imposante et leur fumet distinctif, repérer ces cacas n’est pas une tâche facile. C’est pourquoi les équipes de biologistes ont recours à des truffes expertes: celles de chiens pisteurs! Embarqués sur les bateaux de recherche, ils sont capables de flairer l’effluve d’une marée orange à plus de 1 km de distance !

Photo: Rosalind Rolland

Au fil de ses recherches, Rosalind Rolland a adapté une batterie de tests afin d’évaluer, à partir de leurs selles, la santé des membres de la fragile population de baleines noires, qui ne compte plus que 450 têtes environ. Sans les importuner, on peut ainsi effectuer plusieurs analyses: tests de grossesse, recherche de parasites, dosages de toxines et d’hormones liées au stress. En 15 ans, la chercheuse a accumulé une foule de données physiologiques inestimables, permettant notamment de connaître les niveaux moyens de stress des baleines en santé.

Ces analyses peuvent faciliter l’élucidation des causes de décès des baleines noires, dont 17 ont été retrouvées mortes en 2017 dans le golfe du Saint-Laurent et au large du Maine. La plupart sont décédées à la suite d’une collision avec un navire ou après s’être retrouvées empêtrées dans des équipements de pêche au crabe des neiges.

Dans une étude publiée en novembre 2017 par la revue Endangered Species Research, Rosalind Rolland a démontré que les baleines qui se retrouvent emberlificotées par des câbles ou des équipements de pêche, qu’elles trimbalent parfois durant des mois voire des années sans pouvoir s’en libérer, présentent des niveaux élevés de stress. « Ces taux sont attribuables à des traumatismes physiques extrêmes, dénonce-t-elle. C’est un enjeu de bien-être animal. »



Des « cacadeaux » tombés du ciel
Les fientes des volatiles sont aussi des outils précieux, notamment pour suivre la taille des populations de certains oiseaux. Par exemple, plusieurs espèces de manchots laissent des traces sur le couvert blanc de l’antarctique. Quand vient le temps de la ponte, la tache foncée que laissent les déjections des colonies accélère la fonte de la neige, ce qui offre aux manchots un terrain de boue idéal pour couver leurs œufs. Ce phénomène est aussi très pratique pour les scientifiques, car ces couches de guano foncé sont si vastes qu’on peut les voir de l’espace! À l’aide d’images satellites, on peut ainsi évaluer la taille d’une colonie... par le biais de ses déjections. C’est entre autres grâce à cette méthode que la biologiste Michelle Larue a publié, dans la revue de la Société américaine d’ornithologie en 2014, le premier recensement global de la population de manchots Adélie. Parfois, le guano s’accumule plutôt à la verticale. C’est le cas dans certaines grottes habitées par les chauves-souris, où les déjections peuvent s’entasser durant plusieurs centaines d’années, voire plus de un millénaire. En forant ces montagnes de guano afin d’effectuer une analyse chimique de « carottes de crottes », on peut remonter dans le temps. Ainsi, on obtient un registre qui permet, par exemple, de déduire l’évolution du climat sur une longue période. Dans les forêts, le cycle de l’azote varie annuellement en fonction des volumes de précipitations, ce qui a un impact sur la signature chimique de la nourriture consommée par les animaux. un phénomène qu’une équipe de l’université de Floride du sud a récemment mis à profit pour reconstituer les régimes de précipitations hivernales du sud-est de l’Europe jusqu’en 1650, grâce aux offrandes de chauves-souris retrouvées dans une grotte, en Roumanie.


>>> Cet article est tiré du numéro de mars 2018.
 

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