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Reportages

Glyphosate: la fin d'un règne?

Par Nicolas Mesly et Marine Corniou - 24/08/2017


Les herbicides à base de glyphosate sont les plus vendus au monde. Mais les doutes quant à leur innocuité se multiplient. Au-delà du débat d’experts, une chose est sûre : le règne du glyphosate est ébranlé.

C’est l’histoire d’une polémique qui n’en finit pas d’enfler, et qui pourrait se résumer en une question : faut-il ou non interdire le glyphosate, l’herbicide le plus utilisé au monde ?

Son nom ne vous dit peut-être rien mais, en agriculture, impossible d’échapper à cette molécule qui entre dans la composition du fameux Roundup du géant de l’agrochimie Monsanto et de près de 750 autres produits commercialisés par une centaine de fabricants dans plus de 130 pays.

Depuis son lancement sur le marché en 1974, l’utilisation du glyphosate est passée de 3 200 tonnes par an dans le monde à plus de 800 000 tonnes. Jamais, jusqu’à ce jour, l’humanité n’a compté à ce point sur une seule molécule pour sa production alimentaire.

Seulement voilà, des scientifiques et des activistes environnementaux le soupçonnent d’être cancérigène et perturbateur endocrinien; d’autres, des industriels surtout, le défendent bec et ongles, clamant son innocuité. Prises au milieu, les autorités de santé des différents pays peinent à choisir leur camp. Faut-il le réglementer plus strictement ? Ou carrément l’interdire ?

En avril dernier, Santé Canada a tranché. Elle a été la première agence réglementaire des pays industrialisés à renouveler l’utilisation du glyphosate, jugeant « qu’il est peu probable que le glyphosate présente un risque de cancer chez les humains ».

Cette bénédiction a fait réagir plusieurs groupes environnementaux, dont la fondation David Suzuki et Équiterre, qui ont souligné les « inquiétudes internationales au niveau de risques pour la santé et l’environnement » et affirmé que Santé Canada avait « omis des preuves scientifiques crédibles dans sa réévaluation du pesticide ».

Une véritable saga

Pour mieux comprendre la polémique, un petit retour en arrière s’impose. En mars 2015, alors que les principales agences de réglementation de l’Union européenne s’apprêtent à autoriser à nouveau l’utilisation du glyphosate dans les champs des 28 pays membres, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), lié à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), conclut que « le glyphosate est une cause probable de cancer chez l’humain ». Le débat est lancé.

Presque un an plus tard, une autre étude de l’OMS et de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation (FAO) conclut le contraire : « Il est peu probable que le glyphosate provoque un risque cancérogène chez les humains qui y seraient exposés par l’alimentation. » Même son de cloche à l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) qui a refusé, en mars 2017, de classer le produit comme cancérigène. Si bien que la Commission européenne a décidé, le 16 mai, de lancer la procédure visant à autoriser de nouveau l’herbicide pour 10 ans, provoquant une levée de boucliers dans la société civile et parmi les ONG. (Mise à jour: le 25 octobre 2017, le vote pour la réautorisation en Europe a été reporté, faute de majorité.)



Aux États-Unis, l’État de Californie a annoncé en juin dernier qu’il ajoutera le glyphosate à sa liste des éléments potentiellement cancérigènes. Cependant, sur la scène fédérale, l’Agence de protection de l’environnement (EPA), responsable de la réévaluation de l’homologation du glyphosate, demeure en réflexion, bien qu’elle ait conclu que la molécule n’est pas « une cause probable de cancer ». Les membres du comité scientifique de l’EPA sont divisés depuis la parution de la conclusion contraire du CIRC. Ils ont demandé un délai en octobre 2016 et remis leur rapport en mars 2017, sans arriver à décider si oui ou non le glyphosate est une cause probable de cancer. Ce verdict est d’autant plus attendu que l’agence est plongée dans un scandale de collusion avec Monsanto qui aurait facilité l’approbation de la molécule et minimisé ses risques (selon des preuves présentées en cour dans le cadre d’un recours collectif intenté aux États-Unis contre Monsanto).

Bataille d’experts

On l’aura compris, le degré de toxicité des pesticides, Roundup en tête, ne fait pas consensus dans la communauté scientifique. D’abord, parce qu’il n’est jamais simple d’évaluer l’effet d’une molécule, quelle qu’elle soit, lorsqu’on y est exposé à petite dose sur le long terme. « La raison pour laquelle il y a des divergences entre les institutions, c’est que les études ne suivent pas toutes le même protocole. Le CIRC a utilisé de hautes doses de glyphosate chez les souris dans des conditions particulières. Mais les humains ne sont jamais soumis à de telles doses ! » dit Ariel Fenster, professeur de chimie à l’Université McGill, à Montréal.

Ensuite, dans le cas du glyphosate, les grandes agences réglementaires ont tendance à n’étudier que l’ingrédient actif, le glyphosate, pour rendre leur décision. Le hic ? Les formules commerciales contiennent un mélange de différents produits dont on ne connaît pas clairement les effets sur la santé et sur l’environnement. « Ces “coformulations” peuvent être jusqu’à 1 000 fois plus toxiques que le glyphosate seul », indique Louise Vandelac, professeure au département de sociologie et à l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal.

Dans son avis, le CIRC a d’ailleurs pris en considération des études épidémiologiques menées auprès d’agriculteurs qui ne sont jamais exposés au glyphosate seul, et des études chez les animaux, comparant le glyphosate seul aux formulations commerciales.

Cela étant dit, « le glyphosate est toxique mais a besoin des adjuvants pour pénétrer les cellules des plantes efficacement. On ne sait pas si la toxicité accrue des formulations est uniquement due à cette meilleure pénétration du glyphosate ou si, en plus, les adjuvants sont eux-mêmes toxiques  », détaille Élyse Caron-Beaudoin qui fait une thèse sur le lien entre les pesticides et certains cancers à l’Institut national de la recherche scientifique à Laval.

Quoi qu’il en soit, « ces contradictions entre les institutions responsables devraient quand même tirer une sonnette d’alarme », affirme Onil Samuel, chargé de l’équipe scientifique sur les pesticides à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

Il fait partie d’un consortium formé des chercheurs de l’INSPQ, de l’Université Laval, et de la Chaire de recherche du Canada en génomique appliquée à la reproduction, qui a récemment déposé une demande de subvention pour étudier la toxicité potentielle des formulations commerciales à base de glyphosate, en utilisant une nouvelle approche tenant compte du lien entre l’expression de certains gènes et leur rôle dans le développement de diverses pathologies.

Mais ces efforts de recherche risquent de se buter au lobbying intense des grandes entreprises agrochimiques qui mènent la guerre aux données scientifiques. Monsanto critique vertement la méthodologie du CIRC, l’accusant d’être biaisée en s’appuyant uniquement sur des études publiées dans la littérature scientifique. Mi-juin, l’entreprise a d’ailleurs affirmé, dans le cadre du recours collectif aux États-Unis, que le comité scientifique du CIRC avait écarté volontairement une étude d’envergure (dont les détails ne sont pas connus parce qu’elle n’est toujours pas publiée). Menée auprès d’agriculteurs américains, elle ne montrerait aucune hausse des cancers chez les usagers du produit.

De l’autre côté, on reproche aux institutions réglementaires d’accorder une importance majeure aux études confidentielles menées par l’industrie, inaccessibles à la communauté scientifique. « Il est incongru que les évaluations d’innocuité de l’herbicide le plus utilisé sur la planète reposent principalement sur moins de 300 études non publiées et non revues par les pairs, excluant toute la littérature récente sur les effets du glyphosate », dénoncent des scientifiques américains dans une analyse publiée en mars 2017 par le Journal of Epidemiology and Community Health.
 
Que dissimulent ces données ? Probablement de bien vilains secrets si l’on se fie au travail de Christopher J. Portier, un toxicologue de renommée mondiale qui a eu accès à une partie des informations transmises par l’industrie aux autorités européennes. « Une nouvelle analyse des données brutes tirées d’études portant sur le risque de cancer, chez les animaux, lié à l’exposition au glyphosate démontre que les agences réglementaires européennes n’ont pas tenu compte que, en huit occasions, il y avait une augmentation significative de tumeurs. En conséquence, je demande une réévaluation », écrit le toxicologue dans une lettre adressée le 28 mai dernier au président de la Commission européenne, Jean-Claude Duncker. Il indique avoir envoyé une lettre similaire au directeur responsable des pesticides à l’EPA mais, dans un cas comme dans l’autre, il n’a reçu aucune réponse.

Contacté par courriel, Christopher J. Portier, qui travaille désormais à titre de consultant pour l’organisation non gouvernementale américaine Environmental Defense Fund, est d’avis que « tout le processus de révision et d’évaluation, pas juste du glyphosate, mais de tous les pesticides, a besoin d’être soumis à un examen scientifique sérieux ».

Un empire ébranlé

L’enjeu est de taille : 30 % du chiffre d’affaires de 15 milliards de dollars US (2015) de Monsanto, qui a été racheté depuis par le groupe allemand Bayer, provient en majorité de la vente de Roundup.

Produit chouchou des agriculteurs, l’herbicide détruit les mauvaises herbes. Mais il tue également toutes les plantes. Voilà pourquoi Monsanto commercialise des semences rendues insensibles au glyphosate (grâce à l’introduction d’un gène de bactérie du sol). Résultat, on peut pulvériser le Roundup les yeux fermés sur les champs, pour éliminer les plantes indésirables sans abîmer ces récoltes modifiées génétiquement, baptisées « Roundup Ready » (RR).

Si l’usage du glyphosate bondit partout dans le monde, c’est d’ailleurs à cause de l’adoption fulgurante des OGM RR depuis 20 ans. C’est simple, 90 % des cultures transgéniques dans le monde sont résistantes au glyphosate.

Une augmentation soutenue par le bas prix de l’herbicide depuis que le brevet de Monsanto a pris fin au début des années 2000 et que d’autres producteurs se sont lancés dans la course. Le Québec n’y échappe pas; le maïs qui pousse dans la Belle Province est à 84 % OGM RR. La culture de soya, elle, est constituée à 57 % d’OGM RR. Et, cette année, les semenciers mettent en marché de la luzerne OGM RR, une plante dont les vaches raffolent.

En 2015, 18 millions de producteurs dans 28 pays cultivaient ainsi des plantes transgéniques et pulvérisaient cet herbicide sur près de 180 millions d’hectares, rapporte le Service international pour l’acquisition d’applications agricoles biotechnologiques (ou ISAAA, une organisation internationale non gouvernementale).
Autant dire que, si la toxicité de l’herbicide est confirmée, le scandale sanitaire sera sans précédent. Les analyses démontrent que le glyphosate est partout : dans nos cheveux, nos urines et, bien sûr, nos aliments.

Le dernier rapport d’enquête 2015-2016 de l’Agence canadienne d’inspection des aliments sur le dépistage du glyphosate indique que près de 30 % de nos aliments contiennent du glyphosate. Sur 3 188 échantillons analysés, 1,3 % dépassaient les limites maximales de résidus (LMR), surtout des produits céréaliers. Il faut dire que le glyphosate est souvent employé juste avant la récolte pour accélérer le séchage des graines. Santé Canada a fait savoir qu’il n’y avait aucune préoccupation pour la santé humaine dans les échantillons dépassant les LMR.

Nos cours d’eau n’y échappent pas non plus. Entre 2011 et 2014, le ministère du Développement durable, Environnement et Lutte contre les changements climatiques (MDDELC) a prélevé des échantillons dans les rivières situées à proximité de cultures de maïs et de soya. Le glyphosate a été détecté en moyenne dans 91 % des prélèvements (contre 86 % pour la période 2008-2010). « L’analyse des données de 1992 à 2014 démontre que les concentrations de glyphosate sont à la hausse dans les rivières des secteurs en culture intensive de maïs et de soya », confirme le relationniste du MDDELC, précisant que les concentrations respectent les critères de qualité de l’eau pour la protection des espèces aquatiques.

La situation n’est pas près de s’arranger. Dans un rapport dévastateur publié au printemps 2016, le commissaire au développement durable du Québec note que les ventes de pesticides pour la production végétale battent tous les records depuis 1992. Sur les quelque 4 000 tonnes d’ingrédients actifs vendus au Québec en 2014, le glyphosate est de loin l’herbicide le plus vendu (plus de 1 000 tonnes). Le commissaire n’est pas tendre envers le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) : « Les mesures mises en place par le MAPAQ sont insuffisantes pour amener les agriculteurs à adopter des pratiques agricoles favorables au développement durable et pour faire contrepoids à l’industrie agrochimique qui influence fortement le marché », écrit-il. Son ministre déchu, Pierre Paradis, reconnaissait en octobre 2015 que les géants des pesticides « sont encore plus puissants que le gouvernement du Québec ».

Pourtant, il est écrit en toutes lettres que l’État souhaite combattre les effets délétères des pesticides. D’une part, la Stratégie phytosanitaire québécoise en agriculture, publiée en 2011, vise à réduire les risques liés aux pesticides pour la santé et l’environnement de 25 % d’ici 2021. D’autre part, la Stratégie québécoise des pesticides 2015-2018 dit vouloir réglementer l’utilisation des cinq molécules les plus à risque en modifiant la Loi sur les pesticides. Un détail, toutefois : le glyphosate ne figure pas dans cette courte liste.

Chronique d’un déclin annoncé

Mais bien plus que les lois et les stratégies, le plus grand ennemi du glyphosate est peut-être le glyphosate lui-même. Ou plutôt, son utilisation effrénée qui devient un casse-tête pour les agriculteurs. Car depuis quelques années, les mauvaises herbes résistantes à cet herbicide se multiplient. « Malheureusement quand une molécule fonctionne, on l’utilise à outrance », remarque le chimiste Ariel Fenster. Dans le monde, au moins 34 es-pèces de mauvaises herbes résistantes ont été recensées.

L’invasion barbare passera-t-elle les portes du Québec ? « Nous n’en avons pas encore trouvé », rassure Marie-Édith Cuerrier, chercheuse au Centre de recherche sur les grains, basé à Québec. Depuis 2012, le MAPAQ a mis sur pied un système d’analyse de résistance qui examine entre 30 et 40 échantillons de mauvaises herbes par année. Neuf d’entre elles étaient soupçonnées de résister au glyphosate en 2015 et trois en 2016; Mme Cuerrier attend encore les résultats complets.

Devant la gravité du problème, l’industrie a mis au point des variétés génétiquement modifiées résistantes à plusieurs herbicides en même temps. Dès ce printemps, les agriculteurs québécois ont pu semer une variété de soya Roundup Ready 2 XTENDTM fabriquée par Monsanto, qui résiste au glyphosate, mais aussi à un autre herbicide, le dicamba. Une solution à courte vue, estime Danielle Bernier, agronome et malherbologiste reconnue, nouvellement retraitée du MAPAQ. « Cette technologie ne réglera rien si elle est surutilisée. Dans deux ou trois générations de producteurs agricoles, il pourrait y avoir des mauvaises herbes résistantes à ces nouvelles combinaisons d’herbicides comme c'est le cas aujourd’hui », prédit-elle.
Le début de la fin pour le glyphosate ?


>>> Article paru dans le numéro de septembre 2017
 

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