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Reportages

Mauricie: Grand ménage aquatique

Par Guillaume Roy - 04/12/2017

Retrait de milliers de billes de bois, destruction de barrages, remise à l’eau de poissons quasi disparus, les lacs du parc de la Mauricie font peau neuve. Expédition au cœur d’un des plus grands projets de restauration écologique au Canada.  

Dès l’aube, les pêcheurs aguerris affluent dans le parc national de la Mauricie. Ils font partie des chanceux qui ont obtenu un permis octroyé par tirage au sort. Avec leur canot et leur canne à pêche, ils se dirigent en cette matinée de juin vers des lacs aux eaux poissonneuses, où les moteurs sont interdits, dans un territoire sauvage protégé contre le développement industriel.

La végétation dense, les forêts matures et les lacs limpides ne laissent rien deviner du passé de ce territoire exploité intensivement par les compagnies forestières pendant près de 150 ans, jusqu’à la création du parc en 1970, comme le remarque Marc-André Valiquette, le coordonnateur du programme de conservation et de restauration (CORE) des écosystèmes aquatiques du parc de la Mauricie : « En moins de 50 ans, la nature a repris ses droits. »

Elle a certes repris ses droits, mais elle reste profondément transformée et altérée par des dizaines de barrages de drave, et des centaines de milliers de billes de bois abandonnées sur les berges. C’est pourquoi le parc de la Mauricie a entrepris en 2004 l’un des plus importants projets de restauration écologique au pays, financé à hauteur de 6,6 millions de dollars par Parcs Canada. Le but : ramener les écosystèmes à leur état d’origine en rétablissant le débit d’eau naturel, en éliminant les espèces de poissons envahissantes et en restaurant les populations indigènes d’omble de fontaine, mieux connu sous le nom de truite mouchetée.

L’escouade de restauration est à l’œuvre depuis 13 ans et considère avoir abattu près de 25 % du boulot (voir l’encadré à la page 39). D’ici 2019, elle aura ainsi restauré 10 lacs à leur état naturel, entre autres en détruisant 19 barrages.

Ce matin, l’équipe s’attaque au lac La Pipe, situé dans l’arrière-pays, que l’on atteint après avoir franchi quatre lacs en chaloupe et quelques kilomètres en quad. Chemin faisant, Marc-André Valiquette détaille comment l’industrie forestière a modifié le réseau hydrographique de la région dès le début du XIXe siècle. Il explique que, à l’époque, des barrages ont été érigés pour rehausser le niveau de l’eau, même sur les petits lacs éloignés, afin de transporter le bois vers les grandes rivières comme la Saint-Maurice ou la Matawin. Lors de la crue du printemps, les portes des barrages s’ouvraient pour laisser passer des milliers de billes de bois sur les ruisseaux gonflés.
En augmentant artificiellement le niveau des lacs, les barrages ont accentué l’érosion. De plus, des billes de bois échouées sur les berges ont recouvert les frayères et changé la dynamique de sédimentation, en favorisant l’accumulation de vase plutôt que la formation de plages de sable, explique Albert Van Dijk, gestionnaire de la conservation pour Parcs Canada.



L’intervention humaine ne s’est pas arrêtée là. Après le boom forestier, des clubs de chasse et de pêche se sont installés sur le territoire à compter de 1883. Intentionnellement ou pas, des perchaudes, des achigans, des barbottes brunes et des crapets de roche furent introduits dans les lacs. La pêche à l’appât vivant – une pratique aujourd’hui interdite – a aussi permis à de petits poissons comme le mulet à corne et le meunier noir de s’établir dans le secteur. Ces espèces ont graduellement conquis l’habitat de l’omble de fontaine qui est resté pendant des millénaires la seule espèce de poisson peuplant plus de 80 lacs du parc.

Résultat, au cours du XXe siècle, les populations d’omble de fontaine ont diminué de 50 % par rapport aux valeurs historiques. Dans certains lacs, l’omble a carrément disparu.


Un travail de terrain colossal

Pour restaurer son habitat initial, il faut donc revenir 150 ans en arrière et faire disparaître les traces des draveurs. Lors du passage de Québec Science, un barrage s’élevait toujours sur le lac La Pipe. Des industriels forestiers l’ont érigé à la fin du XIXe siècle, puis l’ont rehaussé dans les années 1950. Désormais inutile, la construction sera démantelée pour abaisser le niveau du lac de 50 cm et « rétablir le débit de l’eau originel, ce qui aura un impact sur tout le bassin versant », estime Stephen Murphy, professeur à l’université de Waterloo où il enseigne la restauration écologique.

Avant de procéder, Guillaume Caron, un technicien de la faune qui travaille sur le projet depuis les débuts, analyse d’abord le terrain. « Je pense que l’ancien chemin passait par ici, dit-il en pointant un secteur plat, mais recouvert d’arbres. Et les roches du barrage proviennent sûrement des trous creusés de chaque côté de la structure. On va essayer de remplir les trous lors de la démolition », ajoute l’homme qui est passé maître dans l’art de lire le territoire recouvert de végétation.
Une fois le barrage détruit, les membres de l’équipe entameront le « dédravage ». Armés de gaffes et de « pics à pitounes » comme les ancêtres, ils retireront des dizaines de milliers de billes de bois qui ont coulé ou se sont échouées sur les berges des lacs. Depuis 2004, ce sont plus de 100 000 billes qui ont été retirées, dont 37 000 dans un seul lac où une entreprise forestière avait fait faillite !

Après ce nettoyage, ils pourront rétablir la faune précoloniale. Un travail moins physique, mais qui requiert de la patience. Dans les lacs grouille toute une population de poissons « exotiques », dont les scientifiques souhaitent se débarrasser pour ne conserver que les ombles. Ainsi, il leur faut d’abord capturer les quelques ombles qui sillonnent encore les eaux du parc, afin de les aider à se reproduire en captivité. Le but est de les réintroduire en grand nombre en deux vagues; une à l’été 2018, puis la seconde en 2019.

Au grand dam des techniciens de la faune, la pêche est rarement bonne. C’est le cas aujourd’hui. Installé la veille, un filet a récupéré 898 perchaudes, mais aucun omble de fontaine. La levée de cinq autres filets donne le même résultat.

Pas de chance non plus du côté des bourolles, des engins de pêche en forme de cylindre conique; une soixantaine de ces appareils n’ont réussi à capturer que 2 écrevisses, 1 musaraigne, 1 grenouille, 271 mulets à corne et (enfin !) 2 ombles de fontaine ! « Ces deux ombles-là valent très cher, les gars. Ne les échappez pas à l’eau », lance Marc-André Valiquette, soulagé de trouver quelques spécimens supplémentaires.

Entre le mois de mai et le mois d’août 2017, l’équipe de conservation a capturé plus de 51 000 perchaudes, 990 mulets à corne et seulement 302 ombles de fontaine dans le lac La Pipe, me confirmera Marc-André Valiquette plus tard au cours de l’été. « Sans intervention, cette population aurait disparu à moyen terme. Or on veut conserver la lignée génétique qui est unique à chaque lac », explique-t-il.

Impensable, donc, d’aller chercher des ombles en renfort dans d’autres lacs. « Les truites peuvent se disperser entre les lacs qui communiquent entre eux, mais pas entre les bassins versants. Ces conditions ont fait en sorte que les populations se sont différenciées au fil du temps, en s’adaptant aux conditions environnementales de chaque lac », mentionne Louis Bernatchez, directeur de la Chaire de recherche du Canada en génomique et conservation des ressources aquatiques à l’Université Laval.
Avec son équipe, le chercheur a réalisé une étude pour déterminer le nombre de poissons nécessaires à la conservation de la diversité génétique de chaque population. Résultat, il faut au moins 50 géniteurs de chaque sexe, un nombre qui a été retenu dans le plan de reproduction en captivité du salmonidé utilisé par le parc de la Mauricie.

Chaque semaine, un hydravion vient chercher les ombles capturés et conservés dans des cages de rétention du lac, pour les amener dans les bassins de pisciculture situés à Cap-Santé, dans Portneuf. D’ici 2 ans, ces géniteurs devraient produire plus de 15 000 alevins qui seront réensemencés dans les lacs d’où proviennent leurs parents.



Faire place nette

Les ombles ainsi mis à l’abri, l’équipe faunique peut passer à la phase « épuration ». Le plan est de tuer tous les poissons du lac avec un poison d’une efficacité redoutable, la roténone, une molécule que l’on retrouve dans plusieurs plantes.
Elle est de loin le piscicide le plus utilisé sur la planète, car c’est un poison sélectif qui se dégrade en moins de 20 jours et qui supprime toutes les espèces qui ont une respiration branchiale. Au Québec, plus de 300 lacs ont été traités avec de la roténone entre 1970 et 2010, principalement pour augmenter les rendements au bénéfice de la pêche sportive dans les ZECs et dans les pourvoiries.

Mais dans le cadre d’un plan de conservation, éliminer tous les poissons avec un produit toxique est-ce vraiment la meilleure solution ? Il n’y en a pas d’autre, estime Pierre Magnan, directeur du Centre de recherche sur les interactions bassins versants – écosystèmes aquatiques et professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Les recherches ont démontré les limites des autres méthodes : la pêche électrique des espèces envahissantes ne fonctionne que dans de petits cours d’eau et le retrait massif de poissons est inefficace à long terme, en plus d’être coûteux, mentionne l’expert.

Stephen Murphy, qui est aussi rédacteur en chef de la publication scientifique Restoration Ecology, croit que cette technique « extrême » est totalement justifiée et acceptée par la vaste majorité des biologistes qui travaillent sur de tels projets. « L’équipe de Parcs Canada a réalisé une évaluation environnementale très rigoureuse qui a démontré que c’était la meilleure approche pour se débarrasser des espèces envahissantes », note le spécialiste.



« C’était le statu quo ou la roténone, renchérit Marc-André Valiquette. Il y aura quelques effets collatéraux sur les insectes au stade larvaire et sur le zooplancton, mais les recherches ont observé que les populations retrouvaient leur équilibre à peine quelques semaines après le traitement. »

Pour assurer l’efficacité d’une telle opération, les lacs La Pipe, Isaïe et Loubal, qui communiquent entre eux, doivent être traités en même temps pour éliminer complètement la compétition, tout comme les petits cours d’eau du bassin versant. Les ruisseaux doivent d’abord être caractérisés par GPS, puis leurs rives débroussaillées pour faciliter le passage des travailleurs lors du traitement. « On doit marcher le long de chaque embranchement de cours d’eau, soit près de 40 km, pour s’assurer qu’il n’y a pas d’interconnexion avec d’autres cours d’eau dans les montagnes », explique Louis-Joseph Blais, un des techniciens de la faune qui travaille sur le projet.

Pour réduire les coûts et la quantité de roténone utilisée, les traitements-chocs se déroulent habituellement à la fin de l’été, car les précipitations y sont les plus faibles et les cours d’eau au plus bas, mentionne Marc-André Valiquette.

Ainsi, peu à peu, les écosystèmes se transforment pour retrouver leur apparence d’autrefois, avant l’arrivée des Européens. Il reste encore au moins une quarantaine de barrages de drave à mettre en pièces et une quinzaine de lacs à réensemencer d’ombles de fontaine. En tout, une vingtaine d’années de boulot pour l’escouade de restauration, si le financement le permet. « C’est un peu comme grimper une montagne sans jamais arriver au sommet, mais au moins, on sait où l’on va », illustre Albert Van Dijk. Surtout, son équipe en récolte déjà les fruits. « Les visiteurs en profitent, car ils ont désormais accès à des plages à l’état naturel et ils peuvent vivre l’expérience d’un lac intègre, observe-t-il. En enlevant les barrages, les lacs sont désormais plus stables et deviennent plus résilients et résistants face aux changements climatiques. »
 
Faire parler les billes de bois

Fait inusité, le projet de restauration écologique permet aussi de découvrir une partie méconnue de l’histoire forestière de la région, mentionne Pierre Cloutier, archéologue de Parcs Canada. « On retrouve des écluses, des estacades, des digues, des glissoires, des ponts, des rampes et toute une panoplie d’ouvrages complexes qui nous permettent de comprendre le système d’exploitation forestière de l’époque », souligne l’expert, enthousiaste à l’idée de faire parler les billes de bois retrouvées dans les structures de drave ou échouées sur les berges. Avec des techniques de dendrochronologie, les archéologues sont en mesure de dater précisément l’année où l’arbre a été récolté en comparant ses cernes de croissance avec d’autres arbres ayant poussé à la même époque.
Et ces recherches amènent leur lot de surprises. Par exemple, les experts ont retrouvé des billes de bois coupées en 1803, soit près de 50 ans plus tôt que ce qui était documenté. « On avait une méconnaissance historique sur le sujet, note Pierre Cloutier. Les données récoltées nous permettent d’identifier les différentes vagues de coupes industrielles dans la région et de dresser un meilleur portrait de la foresterie au Québec et dans l’ensemble de l’Amérique du Nord. »
 
Quelques chiffres
19 barrages démantelés
98 000 billes de bois retirées des cours d’eau
43 500 alevins élevés en pisciculture et remis à l’eau
37,7 km de berges nettoyées
4 160 ombles de fontaine relocalisés
10 lacs de nouveau occupés par la truite mouchetée





>>> Reportage publié dans le numéro de décembre 2017.

Photo: Guillaume Roy

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