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Reportages

L'origine des douleurs menstruelles

Par Mélissa Guillemette - 16/02/2017
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Quelle femme ne connaît pas ces crampes et ces spasmes qui reviennent tous les mois, irradiant parfois jusque dans le dos et les cuisses ?

Si les femmes y sont presque toutes sujettes, pour certaines, c’est un véritable calvaire; entre le tiers et la moitié d’entre elles ont des symptômes modérés ou graves.

D’ailleurs, de 5 % à 10% manquent l’école ou le boulot chaque mois à cause de ces douleurs, appelées « dysménorrhées primaires ». Ce serait la principale cause d’absentéisme au travail chez les femmes, rien de moins ! « C’est un gros problème de société », confirme Odette Pinsonneault, gynécologue-obstétricienne au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke et professeure à l’Université de Sherbrooke.
Pourquoi diantre ces femmes souffrent-elles autant en raison d’un phénomène aussi naturel ? « Pour ça, je n’ai pas la réponse ! » dit la docteure Pinsonneault, avant de nous renvoyer à Mère Nature pour des explications.

Si la science ignore pourquoi ces tiraillements accompagnent les règles, elle en étudie néanmoins les mécanismes. La douleur est principalement due aux contractions utérines qui facilitent l’évacuation des menstruations. Ces contractions intenses s’accompagnent d’une constriction des vaisseaux sanguins, ce qui réduit l’apport en oxygène dans les tissus de l’utérus. « Ce peut être douloureux, comme lorsqu’il y a un manque d’oxygène dans le cœur, lors d’un infarctus », explique la docteure Pinsonneault qui a rédigé la directive clinique de la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC) sur le sujet, en 2005, avec des collègues. En cas de douleurs importantes, le tonus de l’utérus est augmenté, de même que la fréquence et l’amplitude des contractions.

Plusieurs molécules déclenchent ces spasmes. Les plus actives sont les prostaglandines. Produites notamment par l’endomètre, le revêtement interne de l’utérus, elles forcent le muscle utérin à se contracter. Chez certaines femmes, le taux de prostaglandines est plus élevé. Il y aurait même une relation directe entre la quantité de prostaglandines relâchées et la sévérité des symptômes de dysménorrhée. « Cela peut générer des contractions très fortes, plus fortes que des contractions d’accouchement », assure la docteure Pinsonneault.

L’inflammation en cause ?
Cela étant dit, « il est possible que de multiples autres facteurs jouent un rôle dans la perception et la gravité de la douleur », selon la SOGC. On sait par exemple que d’autres molécules, comme les cytokines et les leucotriènes, sont impliquées dans la dysménorrhée.

Leur point commun ? Elles contribuent à l’inflammation, laquelle commence parfois avant les règles… C’est le fameux SPM (syndrome prémenstruel) qui toucherait 80 % des femmes. Il se manifeste par quelque 150 symptômes différents, dont les principaux (changement dans l’humeur; crampes abdominales et maux de dos; modification de l’appétit, gain de poids et gonflements; douleurs aux seins) auraient tous un lien avec l’inflammation, selon une étude publiée en 2016 dans le Journal of Women’s Health.

À partir de données recueillies auprès de plus de 3 000 femmes américaines d’origines ethniques diverses et âgées de 42 à 52 ans, l’équipe a constaté un taux plus élevé de la protéine C réactive dans le sang de celles ayant des symptômes de SPM. Cette protéine est produite par le foie à la suite d’une inflammation. « On ne sait toutefois pas si l’inflammation vient d’abord, et cause ces symptômes ensuite, ou si ces deux phénomènes sont concomitants, explique Ellen B. Gold, auteure principale de l’étude et professeure à l’université de Californie à Davis. Et peut-être que les symptômes eux-mêmes occasionnent l’inflammation, quoique ce soit moins plausible. »

Son équipe a aussi noté que les femmes issues de certaines communautés déclaraient moins souvent des malaises – c’est le cas des femmes d’origine chinoise et japonaise –, tandis que les Latino-Américaines étaient les plus enclines à en rapporter. « Peut-être que des différences ethniques influent sur l’inflammation, comme il y a en a pour beaucoup d’autres aspects de la santé, dit la professeure Gold. Il y a aussi un côté culturel à ne pas négliger : la littérature scientifique démontre que certaines cultures rapportent plus les symptômes prémenstruels, et d’autres moins. »

Mystère à percer
Par ailleurs, si des femmes souffrent pendant leurs menstruations, « certaines sont énergisées, tandis que d’autres ne ressentent aucune différence », souligne Gillian Einstein, neuroscientifique et professeure au département de psychologie de l’université de Toronto. On est donc loin d’avoir fait la lumière sur la question.

Cette méconnaissance reflète peut-être un manque de recherche dans le domaine. Pourtant, la dysménorrhée primaire est le problème gynécologique le plus fréquent. « Il y a eu plus d’études sur l’humeur des femmes [en lien avec le SPM] que sur les crampes menstruelles », reconnaît Gillian Einstein.

Selon une compilation effectuée par la chercheuse américaine Karen Berkley en 2013, seuls 0,1 % des articles scientifiques concernant la douleur présents dans les bases de données PubMed et ScienceDirect portaient sur la dysménorrhée. Ces études se retrouvent surtout dans des journaux dédiés à la santé féminine (28 %) et très peu dans les revues sur la douleur (3 %). Des chiffres qui suggèrent que le problème passerait sous le radar des spécialistes de la douleur, estime la professeure Berkley.

Pourtant, plusieurs études, dont une publiée en 2016 dans le Journal of Obstetrics and Gynaecology Canada, ont révélé que les femmes qui éprouvent des malaises importants pendant leurs menstruations sont souvent plus sensibles à la douleur en général. Elles ont davantage de problèmes de douleur chronique que les autres femmes : syndrome du côlon irritable, maux de dos, cystite interstitielle, syndrome de la fatigue chronique, endométriose, maux de tête chroniques, fibromyalgie, douleurs à la mâchoire, douleurs pelviennes ou vulvodynie.

Ces douleurs sont-elles liées ? Peut-être, si l’on se fie aux travaux de Gillian Einstein : « Nous avons fait une revue de la littérature pour voir si les problèmes de douleurs chroniques suivaient le cycle menstruel des femmes. Nous avons constaté que les études cliniques sur le sujet démontrent bien une corrélation entre les niveaux d’œstrogène et de douleur. Quand le taux d’œstrogène est élevé, la douleur est moindre. C’est pourquoi, pour plusieurs affections, les hormones sont une bonne option de traitement. »

Cependant, en évaluant les dossiers médicaux d’une clinique de la douleur de Toronto, son équipe a constaté que les praticiens n’interrogeaient pas leurs patientes sur leur cycle ovarien. Ils ne leur demandaient pas si leur douleur variait pendant leur cycle menstruel ou si elles prenaient des anovulants. « Il faut plus d’études pour que cela se transpose dans les pratiques médicales », pense la professeure.

Cercle vicieux
Certaines douleurs chroniques résulteraient-elles du fait que les femmes ont leurs règles beaucoup plus souvent au cours de leur vie ? Après tout, celles-ci surviennent plus tôt, la ménopause arrive plus tard et les femmes portent moins d’enfants entre les deux. Ces changements sont survenus si vite au cours de l’évolution que le corps n’aurait pas eu le temps de s’adapter. C’est du moins l’hypothèse étonnante de chercheurs qui s’intéressent aux douleurs pelviennes chroniques, et qui a été publiée en 2016 dans l’American Journal of Obstetrics and Gynecology.

Selon eux, la dysménorrhée sévère rendrait les femmes un peu plus sensibles à la douleur chaque mois. « Le système nerveux devient hyperexcitable, c’est-à-dire qu’il répond plus fortement à un signal de douleur donné et alors un cercle vicieux s’installe », a expliqué Lars Arendt-Nielsen, coauteur de l’article et professeur à l’université d’Aalborg, au Danemark.

Il a d’ailleurs pu observer le phénomène à petite échelle, sur un groupe de 181 femmes ayant des douleurs pelviennes chroniques. Ces dernières se sont soumises à des tests de seuil de douleur (une pression exercée sur la peau). Celles qui ont souvent eu des douleurs menstruelles sévères dans leur vie ont éprouvé davantage d’inconfort à la pression.

Combattre le feu par les anti-inflammatoires
À défaut de pouvoir prévenir les douleurs menstruelles, il existe des moyens pour les combattre. Les anti-inflammatoires non stéroïdiens réduisent la production de prostaglandines, ces agents qui stimulent les contractions utérines. « Il faut prendre de l’ibuprofène ou du naproxène – pas du Tylenol ni du Myodol ! – avant le début des symptômes », dit la docteure Odette Pinsonneault. Sinon, il est trop tard, car les prostaglandines sont déjà en action.

Il faut également les prendre de façon régulière pendant toute la période qui est habituellement douloureuse. « S’il n’y a plus de douleur, ça veut dire que ça marche, ajoute la gynécologue-obstétricienne. Il faut continuer ! »

Malheureusement, ce ne sont pas toutes les femmes qui peuvent avoir recours à ces anti-inflammatoires et, pour certaines (environ 20 % à 25 %), le traitement n’est pas complètement efficace. Sinon, il y a la pilule contraceptive, reconnue pour sa capacité à réduire les douleurs menstruelles, en diminuant la production de prostaglandines.

Il reste que beaucoup de femmes ne consultent tout simplement pas, croyant qu’il est normal de souffrir mensuellement, déplore Gillian Einstein : « Aucune douleur ne devrait être considérée comme normale ou comme étant le lot des femmes. »

 
La fin d’un mythe ?
Les femmes deviennent-elles grognonnes ou pleurnichardes pendant le SPM ? Le mythe a la vie dure et, pourtant, rien n’est moins sûr, ont constaté Gillian Einstein, de l’université de Toronto, et des collègues après avoir complété une revue de la littérature publiée en 2012.

Au final, seules 15 % des 41 études parcourues établissaient un lien direct entre l’humeur et la période prémenstruelle. Même ces 15 % sont à prendre avec précaution, selon eux, car les participantes étaient généralement au courant du sujet de recherche, ce qui a pu biaiser leurs réponses en faveur du mythe.

Gillian Einstein a mené une étude similaire avec 19 participantes qui ne connaissaient pas le sujet de l’expérience. Elles devaient décrire leur humeur pendant six semaines, tandis que des analyses de leur urine permettaient de connaître leur cycle ovarien au jour le jour et de vérifier s’il y avait un lien avec leurs états d’âme. « En moyenne, les femmes n’étaient pas affectées », dit la neuroscientifique.

Il faudra néanmoins plus d’études de qualité pour trancher la question qui est encore controversée.
Il faut préciser que ces travaux ne nient pas l’existence du trouble dysphorique prémenstruel, un trouble de l’humeur qui toucherait de 3 % à 5 % des femmes. Celles qui en souffrent ne lui trouvent rien de mythique…


Illustration: Cornelia Li

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