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Reportages

La pampa disparaît sous l'eau

Par Anne Caroline Desplanques - 05/10/2017

Menacée par les inondations, la pampa argentine est en voie de disparition. Redessinant les cartes, l’eau fait naître de nouvelles rivières, engloutissant tout sur son passage: les vaches, les champs, les routes et les villages. Un phénomène hydrologique rare que pourraient freiner les gauchos, ces mythiques gardiens de troupeaux.

Photos: Pablo E. Piovano

«On s’est réveillés un matin et il y avait de la boue partout, à perte de vue. Tout était brillant autour de la maison, comme un miroir. On aurait dit une plage à marée basse », raconte Nora Luna Bosco en tirant nerveusement sur sa cigarette. Une image qui n’a rien d’idyllique : « Ça donnait envie de pleurer de rage », ajoute son époux Daniel Bosco, les yeux fixés sur la rivière qui a émergé en plein milieu de leur propriété, la coupant littéralement en deux.

Les Bosco exploitent 150 hectares de pampa, dans la province de San Luis, au cœur de l’Argentine. En une nuit, en septembre 2015, ils en ont perdu les deux tiers sous plus de 1 m de boue. Seuls leur maison et un maigre champ de maïs ont été épargnés. Pourtant, quand ils ont acheté cette propriété, il y a 20 ans, San Luis était une province semi-aride.

Aujourd’hui, 373 000 hectares de la province (près de 5 %) sont sous l’eau. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg : toute la pampa, cette vaste plaine fertile et plate couverte de steppe herbeuse, est dans l’œil du péril humide.

« Les inondations sont le plus important désastre naturel qui menace l’Argentine. Elles représentent 60 % des désastres actuels et 95 % des pertes économiques », signale la Banque mondiale dans un récent rapport sur l’état de l’environnement argentin.
Pourtant, « la dernière décennie n’a pas été particulièrement humide, elle a plutôt été dans la moyenne », indique Esteban Jobbagy, chercheur au CONICET, le Conseil national de recherche scientifique et technique de l’Argentine. Alors d’où vient toute cette eau ?

Avec le soutien de fonds canadiens du Centre de recherches pour le développement international(CRDI), M. Jobbagy et son équipe ont parcouru toute la pampa du nord au sud pour trouver la source de l’eau.

La piscine déborde

Leur conclusion ? La province de San Luis est confrontée à la hausse vertigineuse de la nappe phréatique. Déboisé et consacré presque exclusivement à la monoculture de soya et de maïs transgéniques, le sol particulièrement plat de la région n’absorbe plus l’eau. La moindre pluie submerge tout.

Plus que des inondations passagères, la hausse des nappes provoque la naissance rapide et imprévisible de lacs et de cours d’eau qui ne disparaissent plus. En se formant, ceux-ci charrient d’impressionnantes quantités de sédiments.

« C’est comme une piscine qui se remplit et qui, à un moment donné, commence à déborder. L’eau emporte alors avec elle la terre, les sédiments et tout ce qu’elle trouve sur son passage », explique l’ingénieur agronome Osvaldo Barbosa, de l’Institut national de technologie agricole (INTA), qui fait équipe avec Esteban Jobbagy.
Ce phénomène rare se nomme sapping. Certaines parties du Grand Canyon, aux États-Unis, sont nées ainsi, de même que certaines rivières asséchées de la planète Mars. Mais San Luis est le seul endroit au monde où il peut être observé en pleine action.

L’eau remonte partout, même en milieu urbain, provoquant une crise sanitaire. Dans le quartier le plus pauvre de la province, qui porte le nom de l’idole nationale Eva Perón, le phénomène est criant. L’eau envahit tout, répandant le contenu du système d’égout.

« Devant chez moi, la nappe est à 12 cm [sous la surface du sol]. Un camion s’est enfoncé juste là, la semaine dernière », raconte Jimena Robira, en montrant l’étendue d’eau grisâtre où flottent les immondices devant sa maison.



Une odeur pestilentielle enveloppe l’endroit. « On a des enfants très petits. Même si on ne les lâche pas d’une semelle, parfois ils nous échappent et ils vont jouer là-dedans », complète sa voisine Carina Soto avec dégoût.

À bout de nerfs, les mères de famille du quartier ont été les premières à sortir dans la rue pour réclamer l’intervention du gouvernement.

Devant l’ampleur du désastre, la province de San Luis a déclaré l’état d’urgence environnemental, en mai 2016. Elle s’est ainsi dotée d’une loi qui oblige les propriétaires à consacrer 5 % de leurs terres au reboisement. C’est à ce jour la seule province d’Argentine à avoir adopté une telle loi.

Partout, le long des routes, dans les parcs et sur les places publiques, les planteurs d’arbres sont à l’œuvre. Peupliers, frênes, ormes, saules, acacias, pins, la province compte planter 6 millions d’arbres en cinq ans. Au terme de la première année, lors du passage de Québec Science, plus de 700 000 plants avaient été mis en terre.
Mais « cette histoire d’arbres, c’est une opération de communication du gouverneur », critique Esteban Jobbagy. Au volant de son pickup, il fronce les sourcils en s’arrêtant en bordure de route où un groupe de planteurs creuse des trous, brindilles au coin des lèvres.

« Le gouverneur veut montrer qu’il fait quelque chose pour régler le problème, grogne le chercheur. Mais, dans l’état actuel, il faudrait planter des arbres sur la moitié de la superficie de la province pour que le reboisement ait un réel impact. »
Et ce n’est pas tout. En plus d’abaisser le niveau de la nappe phréatique, il faut se préoccuper de la salinisation des sols. L’eau venue du sous-sol charrie une importante quantité de sels dont les dépôts rendent les terrains incultivables.

Ce qu’il reste de l’exploitation de Daniel Bosco illustre bien la tragédie : une vaste étendue de terre lavée, salée, inexploitable, semée de squelettes de bovins. Pas moins de 80 de ses 150 vaches ont péri dans la boue. « C’était impossible de les dégager. Il a fallu qu’on en euthanasie plusieurs pour qu’elles ne souffrent pas », explique-t-il.

Les champs de maïs et de sorgo, les ballots de luzerne tout juste roulés, 200 de leurs 250 caisses de colonies d’abeilles, des kilomètres et des kilomètres de clôture de pâturage et une maison secondaire, tout a disparu.

La rivière qui divise la ferme Bosco n’a pas refait des siennes, mais tout indique qu’elle pourrait à nouveau se convertir en torrent de boue. « À tout moment, on pourrait perdre notre maison. Tu n’imagines pas combien nous sommes désespérés », confie Mme Bosco.



Mini Grand Canyon

Les Bosco ne sont pas au bout de leurs peines. En remontant la rivière qui ronge leur propriété, on découvre un véritable canyon.

Le gouffre de près de 40 m de profondeur s’est creusé sous les yeux d’Alberto Panza, dont les terres se situent à quelques kilomètres de la ferme Bosco. L’éleveur de bovins a ainsi perdu 150 de ses 480 hectares de pâturages. « L’eau a commencé à couler un dimanche. Je m’en souviens bien parce qu’on fêtait l’anniversaire de ma femme », raconte celui qui a une formation d’ingénieur agronome en montrant le paysage surréaliste qui l’entoure.

« Il y a eu une grosse pluie, un déluge. L’eau a emporté l’entrée de la propriété et a creusé une crevasse. Ça a été très impressionnant », poursuit M. Panza.
La rivière qui coule maintenant au fond du canyon a été baptisée Rio Nuevo (Nouvelle-rivière), et elle n’en finit plus de faire parler d’elle dans les médias. En plus d’engloutir les champs et les bêtes sur son passage, le Rio Nuevo a coupé en deux la route nationale 7, une voie de transport vitale pour le continent sud-américain puisqu’elle relie l’océan Atlantique au Pacifique en traversant l’Argentine et le Chili.

S’il est impossible de faire disparaître le Rio Nuevo, San Luis espère stopper la formation d’autres rivières de cette envergure à l’aide du reboisement massif. Son objectif à court terme est de fixer le sol grâce aux racines, pour freiner l’érosion, et faire baisser la nappe phréatique en plantant des essences grandes consommatrices d’eau, explique l’agronome Agustin Pitavino, l’homme à qui l’État a confié la tâche titanesque de planter 6 millions d’arbres.

« Jusqu’à maintenant, c’est un succès; 90 % des plants ont pris racine », se réjouit Alejandro Pedernera, un superviseur de plantation rencontré en bordure de route.
Resté en retrait, Esteban Jobbagy affiche une moue perplexe en avalant une feuille de luzerne cueillie sur un plant égaré en bord de route. À son avis, cette petite feuille verte pourrait être une solution au problème qui se dresse devant lui : un immense champ de soya qui s’étend à perte de vue derrière les minuscules arbres tout juste plantés. « Ça ne sert à rien de cacher les champs derrière les arbres si on ne change pas notre modèle agricole, notre façon d’utiliser le sol », dit-il.

Le scientifique voit d’un meilleur œil l’autre volet de la loi d’urgence qui impose la rotation des cultures. C’est d’ailleurs son groupe de recherche qui a convaincu le gouverneur d’introduire cette mesure.

Désormais, il est prohibé de planter du soya et du maïs année après année, car ces espèces n’absorbent pas assez d’eau. Les agriculteurs doivent les alterner avec d’autres, comme le tournesol, le seigle ou le blé. Il leur est de plus interdit de laisser les sols à nu en hiver. Ils doivent y planter des cultures de couverture, comme la luzerne, pour protéger le sol et assurer une absorption constante de l’eau.

Le retour du gaucho

Pour régénérer les sols et les protéger à long terme, l’équipe du CONICET et de l’INTA préconise aussi un retour à l’élevage extensif de bovins en pâturage. Une pratique traditionnelle de la pampa, celle qui a contribué au mythe du gaucho, ce cow-boy gardien de troupeaux.

« Dans les années 1980, partout en Argentine, c’était 50 % d’élevage et 50 % d’agriculture, en alternance. On ne fertilisait presque pas. Les sols se régénéraient naturellement grâce au bétail , explique Esteban Jobbagy. Dans les années 1990, le prix du soya a explosé et la technologie agricole a fait un bond en avant avec le semis direct du soya “Roundup Ready”  [NDLR : semence modifiée génétiquement pour être insensible à un herbicide appelé glyphosate]. Le prix de la viande a plongé. Résultat, on est passé à 100 % d’agriculture. »



L’élevage traditionnel a ainsi presque disparu parce qu’il est devenu beaucoup plus rentable de planter du soya pour nourrir les porcs et les poulets chinois. Aujourd’hui, les bovins sont confinés dans les parcs d’engraissement, où on produit de grands volumes de viande rapidement sur des surfaces réduites. Conséquemment, le soya occupe beaucoup plus d’espace que les vaches, dans les champs comme dans la balance commerciale du pays.

Selon la Banque mondiale, la viande de bœuf ne compte plus que pour 5 % des exportations argentines, alors que le soya en représente 28 %. Pour le planter, 20 % de la surface forestière de l’Argentine a été coupée à blanc entre 1990 et 2015, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation (FAO).

Le phénomène inquiète jusqu’à la Banque mondiale qui craint pour la santé des milieux naturels argentins. « Le changement structurel d’une production traditionnelle en pâturage à la culture intensive de soya a exacerbé l’impact négatif sur les actifs naturels du pays. Ce virage structurel a engendré des conséquences environnementales à grande échelle », indique-t-elle dans un rapport datant de 2016, citant la déforestation, la contamination des sols et de l’eau par les pesticides, et les inondations.

Mais le retour à l’élevage est un virage long et coûteux. Alors qu’un agriculteur peut, d’une année à l’autre, passer de la production de bœuf à celle de soya, il lui faut un minimum de cinq ans pour faire le processus inverse, car un veau prend beaucoup plus de temps à devenir rentable qu’une graine de soya. Le risque financier est donc bien plus grand, explique Esteban Jobbagy. Selon lui, l’État devrait offrir des incitatifs financiers massifs à l’élevage, comme des crédits pour l’achat de bétail.

« Le défi est politique. Il nécessite que les producteurs, la population et les gouvernements soient capables d’accepter la réalité qui exige une vision et des actions créatives », martèle le scientifique. Maintenant qu’il a documenté et compris le problème, Esteban Jobbagy consacre son travail à la quête de solutions dans le but de guider les décideurs.

« Les politiques nous disent tout le temps que c’est la faute du climat, mais c’est faux. Ils disent cela pour éviter d’admettre qu’ils n’ont pas fait leur travail, qu’ils n’ont pas pensé à long terme. Et la nature nous rend la monnaie de notre pièce », souffle Nora Luna Bosco.
 
Le projet de recherche décrit dans cet article et la production de ce reportage ont été rendus possibles grâce au soutien du Centre de recherches pour le développement international.

 

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