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Reportages

La reconquête de l’âme

Propos recueillis par Elias Levy - 18/02/2015
Arpenteur de l’âme humaine, le neuropsychiatre, psychanalyste et éthologue français Boris Cyrulnik vient de publier le deuxième
tome de ses mémoires, Les âmes blessées (Éditions Odile Jacob).
Il y raconte 50 ans de pratique psychiatrique. Spécialiste mondialement connu du phénomène de la résilience, dont il a été le premier théoricien, ce grand défenseur des enfants a consacré sa vie à aider des milliers d’« âmes blessées » affligées par le malheur, la pauvreté ou la guerre.


Pourquoi vous a-t-il fallu tellement de temps avant de raconter votre vie et votre expérience du malheur ?

Tous ceux qui ont vécu des situations comparables à la mienne ont éprouvé beaucoup de difficulté à en parler. L’idée de dire « je » m’a longtemps horripilé. Cela tient à la représentation qu’on se fait de soi sous le regard de l’autre. Je dois préciser que ce livre n’est pas une autobiographie. On y apprend très peu de choses sur ma vie personnelle, mis à part deux faits, déjà connus : que j’étais un enfant juif dans la France occupée par les nazis dans les années 1940 et que je suis psychiatre. Il s’agit d’un livre de témoignages. J’ai essayé de confronter ma mémoire à la mémoire des autres et aux archives.

C’est donc le devoir de mémoire qui vous a motivé à écrire ?

Ce n’est pas le devoir de mémoire, mais la contrainte à la mémoire qui m’a poussé à écrire cet ouvrage. Notamment le retour en force, ces dernières années en France, du négationnisme, le mouvement contestant la véracité du génocide des Juifs perpétré par les nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Au début des années 1970, vous avez retrouvé chez votre tante, qui vous a recueilli après la guerre, un texte rédigé en 1948 – vous aviez 11 ans – où vous exprimiez le souhait de devenir psychiatre. N’était-ce pas étonnant pour un gamin de cet âge ?

Pendant la guerre, j’étais un enfant juif persécuté par les nazis, qui vivotait dans un monde incroyable où des adultes incohérents le protégeaient, l’insultaient, l’aimaient et essayaient de le tuer. C’est peut-être ça qu’on appelait « folie ». Pour maîtriser ce monde chaotique et ne pas y mourir, il fallait comprendre; c’était ma seule liberté. Enfant dans de telles conditions, j’ai cru que la psychiatrie, science de l’âme, pouvait expliquer la folie du nazisme et l’incohérence des gens qui m’aimaient en souffrant. La nécessité de rendre cohérent ce chaos affectif, social et intellectuel m’a rendu complètement psychiatre, dès mon enfance. Et comme la médecine était alors dans ses 30 glorieuses, que la pénicilline commençait à faire des miracles, autour de moi, on expliquait la guerre et l’immense crime perpétré par les nazis en affirmant que Hitler était syphilitique. Dans mon esprit d’enfant, je pensais qu’il suffisait que je devienne médecin et psychiatre pour soigner la syphilis de Hitler et empêcher que la folie du nazisme revienne sur Terre.

La guerre a donc fait de vous un enfant précoce ?

Tous les enfants qui vivent dans des pays en guerre ou affrontent des situations graves de traumatisme familial, ou personnel, ont une maturation précoce. J’ai fait comme tous les enfants vivant dans des pays ou des familles en difficulté : j’ai mûri beaucoup trop tôt. Mais je ne suis pas le seul. Aujourd’hui, en France, les Maghrébines prennent en charge toute leur famille à 10 ans. Elles remplissent les papiers administratifs, font les courses et s’occupent de leurs petits frères. On les admire. On a tort, parce que ces fillettes ne vont plus à l’école, entravent leur développement et ont devant elles des perspectives de vie assez sombres.
Les négationnistes n’exploitent-ils pas, pour accréditer leur thèse, les défaillances de mémoire des survivants de la Shoah ?
Tous les criminels font ça. Quand un criminel est jugé, il cherche à mettre en doute le témoignage des autres. C’est son système de défense. Depuis que des scientifiques travaillent sur la mémoire, on a constaté que cette dernière ne cesse de changer, même chez ceux qui n’ont pas subi de traumatisme. On a fait de nombreuses expérimentations – j’en présente quelques-unes dans mon livre – qui démontrent que la représentation de notre passé change spontanément selon le contexte.

N’est-ce pas alors un exercice ardu et même périlleux que de revisiter, 60 ans plus tard, votre mémoire d’enfant ?

Quand la mémoire est saine, une représentation de soi cohérente et apaisante se construit en nous. Mais une mémoire traumatique ne permet pas la construction d’une représentation de soi sécurisante, puisque, en l’évoquant, on fait revenir à la conscience l’image du choc. Dans une mémoire saine, la représentation de soi raconte la manière de vivre qui nous permet d’être heureux. Dans une mémoire traumatique, une déchirure insensée fige l’image passée et brouille la pensée. Toute représentation de soi est alors une chimère. Chacun des éléments qui la composent est vrai; il n’y a pas de mensonge dans ce complexe processus mémoriel. Les images enfouies dans la mémoire sont authentiques, mais la narration que nous faisons de notre passé est une recomposition qui évolue en fonction du contexte dans lequel nous vivons. La trace cérébrale d’un événement est inscrite dans notre mémoire, alors qu’on n’en a pas conscience. C’est pourquoi il est essentiel de faire une distinction entre la mémoire et le souvenir.

Comment les différencier ?

Le souvenir est une narration, une mise en scène théâtrale de soi. Ce n’est pas un mensonge pour autant ! Ce que le souvenir dit ne correspond pas forcément à la vérité des faits, mais à la vérité du sujet qui se souvient d’un événement à un moment précis de sa vie. Une personne ayant subi un traumatisme psychique choisira dans son souvenir les éléments qui légitiment le sentiment de malheur qu’elle éprouve. Pour ma part, j’ai essayé, dans ce livre, de revisiter, réinterpréter et corriger les erreurs contenues dans mes récits d’enfant. Ces failles avaient pour fonction de rendre mon récit cohérent et supportable. J’ai vécu, enfant, dans un réel complètement fou : c’était fou d’être condamné à mort pour une raison que je ne comprenais pas. Pour survivre, il y a eu des moments où j’étais obligé d’arranger des images, et ma mémoire en a gardé l’empreinte. Par exemple, j’ai cru un moment qu’un officier allemand m’avait laissé généreusement partir lors d’une évasion. J’avais besoin de croire ça – bien que ce n’était pas vrai – pour m’assurer que, dans l’univers infernal où je vivais, il subsistait encore quelques bribes d’humanité.

Qui sont les « âmes blessées » aujourd’hui ?

C’est vous, c’est moi, c’est tout le monde. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la psychiatrie offrait un modèle médical légitime qui traitait la folie, comme on disait à l’époque, et les maladies mentales. Le mot « maladie » était pertinent, alors, parce que les livres de psychiatrie se fondaient sur les conséquences psychiques de la maladie physique. On luttait fougueusement contre la méningite syphilitique; la méningite tuberculeuse; la folie urémique (comme on ne savait pas soigner les maladies des reins, l’urée intoxiquait le cerveau); le crétinisme (dû au manque d’iode, comme dans certaines régions montagneuses); les maladies génétiques; les maladies traumatiques, etc. Aujourd’hui, grâce aux grands progrès de la médecine, ces maladies ont complètement disparu. Et bien que certains continuent à chercher le modèle médical dans la maladie mentale, force est de constater qu’il est rarement pertinent. En revanche, les souffrances psychiques se sont terriblement amplifiées. C’est pour cela que les « âmes blessées aujourd’hui », c’est vous autant que moi. Personne n’échappe à la souffrance.

Est-ce à dire que les souffrances psychiques peuvent difficilement être traitées médicalement ?

La neuro-imagerie permet d’obtenir des descriptions très précises des troubles psychiques neuro-développementaux. On sait maintenant que l’immense majorité des souffrances psychiques est de nature neuro-développementale, affective relationnelle ou socioculturelle. C’est pourquoi, en psychiatrie, le modèle médical n’est presque plus pertinent. Les souffrances psychologiques affectives causées par un divorce, l’abandon ou la maltraitance, sont relationnelles. On attache de plus en plus d’importance aux explications sociales et culturelles de la souffrance mentale, comme la migration, le harcèlement moral, les changements très rapides de culture qui ne laissent pas aux gens le temps de s’adapter. On n’a plus aucune raison de médicaliser des souffrances psychiques d’origine relationnelle, développementale ou socioculturelle.

Pourtant, on a l’impression que la psychiatrie, particulièrement la bio-psychiatrie, médicalise encore la souffrance humaine.

Le mot « psychiatrie » renvoie à un objet qui ne peut pas exister en dehors de son contexte culturel. Il est vrai que le mot « maladie », dans le champ psychiatrique, est difficile à distinguer de la souffrance d’un être humain en bonne santé. Pour éviter la médicalisation des maladies psychiques, il faudrait impérativement que le développement de l’enfant soit psychologiquement surveillé, que les adultes s’efforcent ne pas provoquer de troubles affectifs chez lui et que nos politiciens prennent les dispositions nécessaires pour stabiliser les cultures dans nos sociétés. Il faudrait que les gens de culture conçoivent des rituels, des rencontres et des productions artistiques. C’est certainement un vœu pieux, mais si on table sur cette voie plus prometteuse, on n’aura presque plus de raisons de médicaliser la souffrance psychique. Par exemple, l’hyperkinésie [NDLR : l’équivalent du trouble de déficit de l’attention] qui affecte surtout les garçons en Occident, est probablement attribuable à l’immobilité physique, à l’école ainsi que devant la télé et l’ordinateur. La solution serait de réduire le temps passé devant les écrans et d’augmenter les activités extrascolaires.

Une « âme blessée » peut-elle s’affranchir de son statut de victime ?

Je n’utilise jamais le mot « victime ». J’emploie les termes « accident », « blessure », « choc », « troubles du développement ». Ce sont des blessures de la vie. L’enjeu de la résilience, c’est d’essayer de comprendre comment un être humain peut se remettre d’une blessure profonde ou d’un grave traumatisme. Il faut parvenir à ne pas se considérer comme une « victime », mais comme une « âme blessée ». Dans le terme « victime », il y a quelque chose de figé. On a démissionné, on s’est laissé abattre. Se considérer comme une « âme blessée », c’est reconnaître qu’il y a eu un coup, mais qu’il y aura aussi un « après-coup ».

Comment vivre en résilient dans une société comme la nôtre où l’anxiété est omniprésente ?

L’angoisse fait partie de la condition humaine. Tout le monde, un jour ou l’autre, fait l’éprouvante expérience de l’angoisse. Il est vrai que nous vivons aujourd’hui dans des sociétés très anxieuses. Mais ce n’est rien de nouveau. Les sociétés du Moyen Âge étaient terrorisées par la mort; elles y pensaient tout le temps. À chaque moisson, les gens étaient tourmentés par la pluie, parce que les récoltes, et par conséquent la survie de leurs familles, dépendaient d’elle. Maintenant, ce sont nos technologies qui agissent sur le réel. Elles nous font miroiter un avenir regorgeant de progrès et de bonheur – ce qui, en réalité, n’est que pure chimère. Alors, cette angoisse qui règne dans nos sociétés résulte-t-elle d’un état dépressif généralisé ou s’agit-il simplement de caprices d’enfants gâtés ? Au Congo, comme dans d’autres pays pauvres où on souffre énormément, les gens sont d’une gaieté surprenante. Je pense donc que l’anxiété qui sévit dans nos sociétés modernes est plutôt un trait culturel inhérent à celles-ci.

Cela expliquerait-il pourquoi de plus en plus de gens sont dépressifs et malheureux dans nos sociétés nanties ?

Le bien-être n’est pas le bonheur. Cette distinction est fondamentale. Par ailleurs, le mal-être n’est pas nécessairement synonyme de malheur. Pour être heureux, il faut un projet qui donne un sens à l’existence. La fable des casseurs de cailloux de Charles Péguy, que je trouve très belle, résume éloquemment la différence entre mal-être, bien-être et bonheur. La voici. Au cours d’un pèlerinage à Chartres, l’écrivain voit un homme exténué, suant, qui casse des cailloux. Il s’approche de lui : « Qu’est-ce que vous faites, monsieur ? » Ce dernier répond : « Vous voyez bien, je casse des cailloux. C’est un travail très dur; j’ai soif, j’ai chaud, j’ai mal au dos. Je fais un sous-métier; je suis un sous-homme. » Un peu plus loin, un autre casse lui aussi des cailloux. Péguy s’approche et demande : « Monsieur, qu’est-ce que vous faites ? » Son interlocuteur répond candidement : « Je gagne ma vie en cassant des cailloux. Je n’ai pas trouvé d’autre travail pour nourrir ma famille. Je remercie Dieu de m’avoir donné cet humble emploi. » Péguy poursuit son chemin et rencontre un troisième casseur de cailloux, celui-là souriant et radieux, qui lui déclare, avec fierté : « Moi, monsieur, je bâtis une cathédrale ! » Le travail est le même, mais le sens donné est totalement différent. L’attribution du sens est propre à chaque personne et au contexte social dans lequel elle vit. Quand on a comme dessein de bâtir une cathédrale, on ne casse pas les cailloux de la même manière que pour subvenir simplement aux besoins élémentaires de sa famille.

Vous avez été témoin de l’avènement de la psychiatrie moderne. Dans Les âmes blessées, vous dites fonder beaucoup d’espoir sur les jeunes psychiatres d’aujourd’hui.

L’objet scientifique est lui aussi un produit imaginaire. Une idée naît dans un esprit quand il n’est plus soumis à la routine, et elle prend forme en affrontant d’autres idées, nées dans d’autres esprits. Toute nouvelle idée se renforce au sein de groupes où se rencontrent ceux qui partagent la même vision du monde, jusqu’au moment où ces théories s’éliminent d’elles-mêmes parce qu’elles ne sont plus adaptées au réel qui n’a cessé d’évoluer. Par bonheur, les jeunes psychiatres d’aujourd’hui savent faire bouillonner les idées. Je les trouve moins dogmatiques que leurs aînés. Plus que jamais, on sent dans leur travail leur plaisir de comprendre et leur bonheur de soigner les âmes blessées. Le Québec est très avancé en psychiatrie, dans la compréhension des enjeux relationnels et dans la réflexion scientifique sur la psychiatrie. Des études majeures menées par de jeunes psychiatres québécois nous servent souvent de modèle.

Mais les jeunes psychiatres ne sont-ils pas contraints d’exercer leur métier dans un cadre régi surtout par des impératifs budgétaires ?

Ce triste constat est inéluctable en Occident. On voit par exemple réapparaître l’administration excessive de médicaments. C’est qu’il n’y a pas assez de psychiatres. Or, les psychiatres prescrivent très peu de médicaments, comparativement aux généralistes. Humainement, intellectuellement, il est indéniable que les jeunes psychiatres ont une grande ouverture d’esprit et sont beaucoup moins sectaires que leurs aînés. Mais je ne suis pas sûr que les politiciens veuillent améliorer l’outil psychiatrique, essentiel pour bien soigner les âmes blessées.

Quel regard portez-vous sur notre monde, où les progrès scientifiques les plus prometteurs côtoient la misère la plus ignoble ?

Quand j’étais gamin, on croyait tous résolument à l’idéologie du progrès. C’est-à-dire qu’on pensait que les médicaments allaient guérir toutes les maladies, que les droits de l’homme allaient supprimer toutes les injustices, que la société ne ferait que des progrès. Aujourd’hui, il nous faut déchanter. Les médicaments ont beau être très efficaces, ils ne peuvent pas guérir toutes les maladies, et on ne les prescrit pas toujours comme il le faudrait. L’organisation de nos sociétés méprise une chose fondamentale : les tranquillisants naturels – l’affection, la familiarité, l’action.

Ces « tranquillisants naturels » sont-ils indispensables ?

Absolument. Le non-recours à ces tranquillisants naturels explique certainement la montée de l’angoisse dans nos sociétés. Par exemple, l’immobilité devant les écrans et à l’école fait que beaucoup d’enfants deviennent anxieux parce qu’ils ne bougent pas assez. Pourtant, l’action a toujours été un très bon tranquillisant. Puis, le développement des hautes technologies et des ordinateurs fait qu’on s’envoie de plus en plus de messages, mais qu’on se parle de moins en moins.
Or, et c’est un secret de polichinelle, la parole a aussi une fonction tranquillisante, surtout quand on est en famille. Dans nos sociétés, les tranquillisants naturels – la parole, l’action, l’affection, la culture – sont mis de côté. Ainsi, les organisations qui accueillent les jeunes en dehors de l’école – scoutisme, sport de petit niveau, activités sociales ou caritatives, etc., ce que, en France, on appelle « patronage » – sont durement critiquées, parfois même méprisées. On constate aujourd’hui que ces rituels d’accueil permettaient aux enfants de se rencontrer. Pour se tranquilliser, il ne leur reste donc plus que les médicaments. C’est une victoire chimique, mais pas une victoire humaine.
 

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