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Reportages

La révolution biométrique

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, l’industrie de la surveillance est en plein essor. Mais pour notre sécurité, va-t-on trop loin?
Par Marine Corniou - 29/06/2011


Au premier étage de l’aéroport Montréal-Trudeau, dans la salle des arrivées, les hommes d’affaires pressés savent désormais comment échapper à la longue file d’attente des douanes canadiennes. Il leur suffit de se présenter à une borne automatique Nexus. Cet appareil ultramoderne photographie l’iris de leurs yeux, identifiant ainsi l’individu qui peut entrer sans autre formalité sur le territoire canadien.

Depuis sa mise en place, en 2007, le programme Nexus a permis à près de 400 000 voyageurs canadiens et américains de gagner de précieuses minutes en faisant les yeux doux à ces machines. Mieux qu’un passeport, c’est le corps qui sert désormais de pièce d’identité.

«Cette technologie facilite le passage à la frontière de voyageurs considéré comme étant à faible risque. Avant d’être enregistrés dans le système Nexus, ils se sont prêtés à une entrevue, et on a vérifié qu’ils n’avaient pas d’antécédents judiciaires, explique Marie-Géralde Georges, surintendante des Services frontaliers du Canada à l’aéroport Trudeau. Cela nous permet de consacrer plus de temps aux passagers à risque.»

Car ces technologies ont toutes le même but: s’assurer qu’un individu dangereux ne se fait pas passer pour un autre. Une borne Nexus est en effet difficile à duper. Si on peut mentir sur sa date de naissance ou sur son nom, les iris, eux, ne trompent pas. «La machine se base sur un algorithme qui utilise 244 points de référence dans chaque iris pour repérer l’individu dans une base de données, précise Ingrid Muzac, agente des Services frontaliers du Canada. Nous avons même deux vrais jumeaux inscrits au programme et la machine les distingue parfaitement.»

L'ère de la sécurité

L’emploi des technologies «biométriques», qui permettent d’identifier une personne grâce à ses caractéristiques physiques ou biologiques, a littéralement explosé depuis les attentats du 11 septembre 2001. Ce jour-là, les États-Unis sont entrés en guerre contre le terrorisme et ont mobilisé le monde entier autour du même objectif: la sécurité. Plus de 80 pays ont déjà doté leurs citoyens d’un passeport biométrique, dont la puce électronique contient une photo et les empreintes numérisées des deux index. Certains pays, comme le Mexique, vont encore plus loin. En janvier 2011, le président y a déclaré que tous les jeunes de moins de 17 ans devraient dé­sormais posséder des cartes d’identité biométriques (incluant les empreintes numériques des 10 doigts et de l’iris). Le Canada devrait lui aussi détenir ce genre de passe­port très bientôt.

Cette gestion policière des citoyens est justifiée, selon les gouvernements, par le caractère aussi insaisissable qu’imprévisible du terrorisme. Dans cette lutte où l’ennemi est partout, la science apporte des moyens puissants de contrôle, de repérage et d’identification des personnes.

Empreintes digitales, iris, mais aussi forme des mains, des veines, du visage ou même du squelette, chaque parcelle de notre corps peut être scannérisée, photographiée, numérisée et stockée dans des bases de données pour servir ensuite à prouver notre identité.

Cette obsession sécuritaire est soutenue par des ordinateurs toujours plus performants, des techniques photographiques d’une grande précision, une analyse quasi instantanée des données et une baisse des coûts de la technologie. Si bien que la biométrie fleurit partout: dans les prisons, les écoles, les hôpitaux, les banques et les entreprises. Au Japon, 80% des distributeurs automatiques de billets sont équipés d’un lecteur des veines de la main, permettant de s’assurer que la carte bancaire est utilisée par son propriétaire. Plusieurs pays, dont la France et les États-Unis, ont même installé des bornes de contrôle d’empreintes digitales dans les cafétérias scolaires, pour vérifier l’identité des jeunes clients. Il faut dire que la sécurité est un filon en or. En 2014, on prévoit que le marché mondial de la biométrie représentera 9,4 milliards de dollars: c’est trois fois plus qu’en 2009.

L’entreprise montréalaise Technologies Excellium surfe allègrement sur cette vague. Depuis sa fondation, en 2006, le nombre de ses clients n’a cessé d’augmenter. La PME fournit des produits et services biométriques aux gouvernements, à la police, aux aéroports, aux gestionnaires d’immeubles et aux entreprises commerciales. «Nous gérons aussi l’accréditation des participants à de grandes réunions, comme le G8 et le G20 à Toronto en 2010», explique le président Jean-Claude Siew, au cours d’une visite pour le moins ludique.

Car chez Excellium, chaque porte est dotée d’un «gadget» différent. L’homme affable présente son visage à un système de reconnaissance faciale, et la porte s’ouvre instantanément. Pour franchir les sas suivants, il lui suffit d’effleurer les bornes avec son doigt. Ses empreintes ou le dessin des veines de ses mains, préalablement enregistrés dans la banque de données, sont aussitôt reconnus. De quoi faciliter la vie de nombreux utilisateurs, affirme cet entrepreneur énergique. «Plutôt que de porter sur soi des cartes et des documents falsifiables, ou de mémoriser des dizaines de mots de passe, on n’a besoin que de soi-même pour s’identifier: c’est beaucoup plus pratique», soutient-il.

Dérives sécuritaires?

Mais la biométrie peut aussi se montrer sous un jour plus inquiétant. «Il existe deux usages bien différents de ces technologies: celui qui permet d’authentifier les gens, c’est-à-dire de s’assurer qu’ils sont bien qui ils disent être, et celui qui permet de repérer les criminels et de les surveiller à leur insu», souligne Jean-Claude Siew. Cet usage, beaucoup plus controversé, fait pourtant l’objet de recherches très intenses.
D’ici quelques années, la reconnaissance du visage, de l’iris ou du squelette permet­tra probablement de repérer un criminel recherché dans une foule anonyme. La façon dont une personne bouge, parle ou tape sur un clavier d’ordinateur – ce que l’on appelle la «biométrie comportementale» – peut aussi trahir son identité.

Comme nombre de poseurs de bombes sont inconnus des services de police, on a tout intérêt à apprendre à dicerner les gens au comportement suspect ou faisant montre d’une nervosité inhabituelle. Dans ce domaine, les Israéliens ont pris une longueur d’avance. L’aéroport Ben-Gourion de Tel-Aviv, considéré comme l’un des plus sûrs au monde, est équipé de bornes d’enregistrement qui posent une série de questions au voyageur, et mesurent discrètement les variations de pouls, de température ou du rythme respiratoire. «Quand on dissimule quelque chose, notre corps réagit. Nos capteurs mesurent plus de 12 paramètres physiologiques à distan­ce, les analysent en quelques secon­des et peuvent repérer les personnes mal intentionnées», explique Ehud Givon, directeur général de l’entreprise qui a conçu les bornes, WeCU Technologies, située à Césarée, au nord de Tel-Aviv. Le système, affirme-t-il, est fiable à 97% et parvient à différencier les terroristes des phobiques de l’avion.

Au Canada, des chercheurs du ministère de la Défense nationale travail­lent aussi sur le repérage des comportements hostiles. Pas moyen d’en savoir plus : le Ministère a décliné nos demandes répétées d’entrevue. Le sujet est sensible… Cela ne surprend pas René Provost. Selon ce professeur de droit et fondateur du Centre sur les droits de la personne et le pluralisme juridique de l’Université McGill, «le contrôle des frontières est devenu le point névralgique de la réflexion sur les droits de la personne. Lorsqu’on se présente aux frontières, on doit, dans une certaine mesure, renoncer à la protection de nos droits fondamentaux, affirme-t-il. Depuis le 11 septembre 2001, les intérêts généraux de la société priment sur les droits de la personne.»

Ainsi, en 2008, le Royaume-Uni a été condamné par la Cour européenne des droits de l’homme pour avoir constitué une base de données contenant le profil ADN de 5 millions de personnes, dont 100 000 n’avaient été impliquées dans aucun crime ou délit! Quant aux militai­res états-uniens, ils ont ramené d’Irak des milliers de données biométriques de civils (empreintes digitales ou iriennes, photographies) collectées arbitrairement.

L'ensemble de la société est en fait aux prises avec une redéfinition de la «sphère pri­vée». Au Royaume-Uni, par exemple, il est difficile de se promener incognito dans la rue. Deux millions de caméras scrutent la population en continu, si bien que chaque citoyen peut être filmé 70 fois par jour! Et la grande majorité de ces caméras appartiennent à des sociétés privées, qui gèrent les données comme elles l’entendent. Car la technologie a avancé plus vite que les lois, et le développement fulgurant de la biométrie s’est fait sans garde-fous juridiques.

Or, il y a des problèmes. Les machines ont beau être très perfectionnées, chaque technique peut conduire à de faux rejets ou à de fausses acceptations.
«Jusqu’à quel point peut-on tolérer les erreurs? s’interroge Stéphane Leman-Langlois, chercheur en criminologie à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en surveillance et construction sociale du risque. Dans un casino privé, si le droit d’entrée est refusé à tort, les conséquences sont minimes. En revanche, dans le service public, une erreur est bien plus grave, car elle peut bafouer les droits des citoyens.» Et que se passera-t-il, par exemple, si une personne est reconnue à tort comme faisant partie d’une liste de criminels recherchés? Bénéficiera-t-elle de la présomption d’innocence? «Il y a des risques de dérapage, c’est sûr, surtout dans des pays où les droits de la personne sont bafoués, comme la Chine. Ce qui est important, c’est que la biométrie demeure un outil. Les machines ne doivent en aucun cas prendre la décision finale», avertit René Provost.

Quant à savoir si la biométrie tiendra ses promesses de lutte contre le terrorisme, rien n’est moins sûr. D’une part, le lien entre le contrôle des frontières et la prévention des attaques terroristes est loin d’être établi; d’autre part, «les événements terroristes étant objectivement rares, on ne dispose pas de suffisamment de données statistiques pour évaluer l’efficacité de ces mesures», souligne Stéphane Leman-Langlois.

Ni pour mesurer les dérives de cette industrie florissante…


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Voir l'ensemble des techniques biométriques ici.
 
Au bout des doigts
Emblématique des films policiers, la prise des empreintes digitales est la plus ancienne mesure biométrique, et demeure encore la plus répandue. Les empreintes (ou dermatoglyphes) se forment avant la naissance, entre la dixième et la vingt-quatrième semaine de grossesse. Elles sont façonnées par les gènes, mais aussi par l’environne­ment dans lequel se développe le fœtus, notamment par les mouvements du liquide amniotique, les frottements des doigts entre eux ou contre les structures utérines. Si bien qu’elles dessinent un motif unique à chaque doigt et à chaque individu.

Fiable et peu coûteuse, la prise d’empreintes ne se fait plus en pressant son doigt sur un tampon imbibé d’encre, mais grâce à des capteurs optiques ou électroniques. En pratique, on pose le ou les doigts sur une surface de verre, et un appareil photo muni de diodes capture l’image en illuminant les crêtes et les sillons digitaux. L’image est numérisée puis un algorithme la «traduit» en code mathématique, en tenant compte des coordonnées d’une centaine de points (points de bifurcations des lignes, terminaisons, boucles, etc.). Pour comparer deux empreintes entre elles, il suffit ensuite de vérifier une quinzaine de points. Statistiquement, il est impossible de trouver deux individus – même des jumeaux – qui ont en commun 12 points caractéristiques.
 
À visage découvert
Depuis des décennies, douaniers et policiers comparent les visages des gens à leur photo d’identité. D’où l’idée d’automatiser la «reconnaissance faciale». En matière de surveillance, il n’y a pas plus prometteur. La reconnaissance du visage pourrait être utilisée à distance et permettre de repérer un criminel recherché dans une foule, à l’aide de caméras postées dans la rue ou les aéroports. La technique, encore expérimentale, n’est utilisée pour le moment qu’à des fins d’authentification, pour reconnaître une personne déjà enregistrée qui présente docilement son visage à la caméra. Un logiciel en extrait un ensemble de points peu susceptibles de varier dans le temps (écartement des yeux, distance nez-bouche, etc.), afin de créer un modèle graphique, en deux ou trois dimensions. Ce modèle peut dès lors être comparé à la photo du passeport biométrique, comme c’est le cas depuis 2007 dans les principaux aéroports d’Australie ou du Royaume-Uni.




 

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