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Reportages

Le prochain Einstein sera africain

Propos recueillis par Mélissa Guillemette - 02/01/2017
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L’Afrique est riche en cerveaux. Mais pour que ses chercheurs puissent faire des découvertes qui changeront le monde, la communauté scientifique internationale doit les aider.

Les prochaines grandes percées scientifiques se feront en terre africaine, d’après Thierry Zomahoun, président-directeur général de l’Institut africain des sciences mathématiques (AIMS). Présent dans six pays, cet établissement a été rebaptisé par ses étudiants « l’Institut africain pour le manque de sommeil», un clin d’œil à son programme phare, une maîtrise intensive d’une durée de 10 mois.

Les différents programmes de l’Institut ont tous pour but de propulser les jeunes vers les plus hauts sommets, afin qu’ils trouvent des solutions aux maux de l’Afrique. « Et du reste du monde aussi ! » dit M. Zomahoun.

Québec Science l’a rencontré à Washington, au cours de l’édition 2016 du congrès de l’Association américaine pour l’avancement des sciences, où il appelait à la mobilisation des scientifiques.


Pourquoi croyez-vous que le prochain Einstein sera africain ?

L’Afrique est le plus jeune continent et le restera pendant tout le XXIe siècle. En 2050, plus de 4 enfants sur 10 dans le monde seront africains, selon les Nations unies.

En même temps, la jeunesse africaine a soif de connaissances scientifiques et techniques. Même avec très peu de ressources, les jeunes font déjà des découvertes phénoménales dont on n’entend pas parler, parce que ce qui intéresse les médias, ce sont les actualités brûlantes : la corruption, Boko Haram, etc. Il ne reste plus de temps pour montrer le génie africain.

Couplez le boom démographique à la soif des jeunes d’embrasser les sciences et, mathématiquement, la probabilité est très forte pour que le prochain Einstein vienne d’Afrique !

L’enseignement des sciences dans les écoles et universités africaines est-il de bonne qualité ?

Si vous m’aviez posé la même question il y a 10 ans, la réponse aurait été non. L’Afrique a hérité de très faibles infrastructures scientifiques et techniques de l’époque coloniale. C’était une stratégie délibérée des puissances européennes, afin de ne pas permettre l’accès à la science. Le seul domaine dans lequel on formait les Africains, c’était en administration, pour servir le maître de l’époque. Pas étonnant que nos sociétés soient très bureaucratiques, aujourd’hui.

Dans les années 1960, beaucoup de pays africains ont accédé à l’indépendance. Malheureusement, les leaders ont fait ce qu’ils pouvaient avec le peu de ressources qu’ils avaient, et n’ont pas effectué une rupture avec cette tradition.

Ensuite, la Banque mondiale, par le biais de ses politiques d’ajustements structurels des années 1980 et 1990, a demandé aux États africains de rétablir les équilibres macro-économiques. Pour y arriver, les gouvernements ont sabré les budgets dans les secteurs de l’éducation et de la santé. Ils ont aussi été incités à investir dans l’éducation de base, et pas dans l’enseignement supérieur qui coûte plus cher.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

On change de paradigme depuis une dizaine d’années. Tout le monde réalise qu’on ne peut pas faire d’un pays une grande nation avec seulement 10 ans de scolarité. Il faut de la recherche scientifique, du progrès technique. La Banque mondiale finance désormais des projets menés aux études supérieures. Autre élément encourageant : les États réinvestissent dans la formation des enseignants au primaire et au secondaire. Toutefois, le retard accumulé pendant 40 ans ne peut pas être rattrapé en une décennie.

Quelles sont les conséquences de ce retard ?

Des milliards de dollars sont versés chaque année en salaire à des expatriés installés en Afrique. On aura toujours besoin d’expatriés, tout comme le Canada aussi aura toujours besoin de compétences scientifiques venues d’ailleurs. Mais à cette échelle, c’est trop. Si la moitié de ces milliards allaient aux jeunes Africains, ce serait déjà mieux.

Malheureusement, on ne bénéficie pas encore d’une masse critique de professionnels en science, génie et mathématiques. Et la plupart de ces travailleurs qualifiés vivent ailleurs qu’en Afrique. Il y a plus d’ingénieurs africains aux États-Unis que dans tout le continent africain. Il y a plus de médecins béninois à Paris que dans tout le Bénin.

Y a-t-il un phénomène d’exode des cerveaux chez les chercheurs aussi ?

Oui, mais comment leur en vouloir ? Les jeunes scientifiques qui partent le font parce qu’ils ont besoin de laboratoires bien équipés et d’un cadre de travail épanouissant. Ils souhaitent que leurs recherches soient de calibre international.

Si, tout en étant au Bénin, au Sénégal ou au Ghana, ils avaient la possibilité de participer à de grands forums scientifiques à l’étranger, avaient accès aux ressources qui existent dans les pays développés et pouvaient forger des partenariats avec d’autres scientifiques dans le monde, ils n’éprouveraient aucune envie de déménager à Berlin ou à Paris.

Ce qui est frustrant, c’est que les jeunes scientifiques, souvent, sont déjà en contact avec leurs collègues étrangers sur les réseaux sociaux. Ce sont les problèmes dans l’attribution des visas qui les empêchent de sortir.

Des institutions comme l’AIMS sont en train de créer un cadre pour permettre à ces jeunes d’étudier, de s’épanouir, de faire valoir leur talent, tout en travaillant avec des personnes du monde entier. Nous tentons aussi de favoriser les passerelles entre le milieu scientifique et le monde de l’entreprise.

Les diplômés de l’Institut restent-ils en Afrique ?

Environ 70 % des étudiants que nous avons formés sont encore en Afrique et y travaillent. Les 30 % restants complètent leur doctorat ailleurs dans le monde. Nous pensons que plusieurs d’entre eux rentreront au bercail. Nous y veillons : afin de faciliter leur retour, nous avons créé un programme pour qu’ils deviennent titulaires d’une chaire de recherche pendant cinq ans.

Vos établissements, soutenus par des donateurs à l’international, ne font-ils pas concurrence aux universités déjà existantes ?

Nous sommes complémentaires. D’ailleurs, nous avons des partenariats avec des universités africaines qui nous envoient des chercheurs et des étudiants. Mais nous créons aussi un grand réseau international. Nous avons des partenariats avec des universités de partout dans le monde, dont des canadiennes : l’université de la Colombie-Britannique et l’université d’Ottawa. On aimerait en avoir au Québec aussi.

C’est grâce à ce genre de mobilisation que le continent pourra réaliser son rêve de devenir un acteur respecté à l’échelle mondiale. À l’AIMS, nos étudiants à la maîtrise rencontrent plus de 50 professeurs en 10 mois, issus d’Afrique et d’ailleurs : ils ont donc des mentors et des contacts partout.

Nous apportons également une autre manière de faire la science : plus interactive, plus dynamique, plus participative. Cela rompt avec l’approche pédagogique traditionnelle de l’enseignant qui connaît tout et inculque son savoir à un apprenant qui ne connaît rien.

Ce type d’enseignement est-il un autre héritage de l’époque coloniale ?

C’est à la fois un héritage colonial, mais aussi un trait qui nous est propre. Dans beaucoup de nos cultures, la hiérarchie est importante. Regarder un aîné dans les yeux est un manque de respect. À l’AIMS, ça nous prend une semaine – maximum – pour renverser cette tradition. Rapidement, nos étudiants débattent avec leurs professeurs. J’en ai même vu tenir tête à des récipiendaires de prix Nobel !


À lire aussi, notre visite au centre sud-africain de l'AIMS.
 

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