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Reportages

Les menstruations au temps de nos grands-mères

Propos recueillis par Mélissa Guillemette - 16/02/2017
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Encore aujourd’hui, parler de menstruations provoque un malaise. Mais ce n’est rien à côté de l’interdit qui entourait le sujet pendant la première moitié du XXe siècle au Québec, assure l’ethnologue Suzanne Marchand qui s’intéresse aux pratiques et croyances liées au corps humain.

Elle a fouillé dans des archives et des documents autobiographiques pour comprendre comment les Québécoises vivaient « l’arrivée du cardinal » entre 1900 et 1950. Ses trouvailles en disent long sur l’histoire d’un grand tabou.

Qui se chargeait d’expliquer aux adolescentes les changements qui survenaient dans leur corps au début du siècle dernier ?

Souvent, les filles n’avaient jamais entendu parler des menstruations quand elles y étaient confrontées. C’était le drame; certaines se croyaient gravement malades. Elles questionnaient leur mère qui les renvoyait parfois à la bonne ! Les explications étaient très succinctes, du genre : « Ça sert pour les bébés. »

Il ne fallait pas que ça se sache ni que ça se voie. Je me demande comment les femmes et les filles faisaient pour que cela passe inaperçu, alors que les familles étaient nombreuses et vivaient dans des espaces restreints. Des témoignages évoquent toute la difficulté à entretenir les guenilles [qui servaient à absorber le sang] en cachette. Le sang, ça tache ! Il fallait les laver à l’eau de Javel. Et les étendre pour qu’elles sèchent !

On trouve par ailleurs ce tabou en France, aux États-Unis et dans le reste du Canada aussi. Il dominait dans toutes les sociétés occidentales.

Qu’est-ce qui gênait tant les femmes, au point de ne pas être à l’aise d’en parler même entre elles ?

C’était certainement honteux; les menstruations n’étaient pas vues comme quelque chose de naturel. On utilisait d’ailleurs parfois des termes évoquant la maladie pour désigner les règles : être « dans ses mauvais jours » ou « indisposée ».

J’ai répertorié plusieurs autres expressions que les femmes utilisaient, probablement entre elles, pour désigner les menstruations de façon indirecte. Certaines ont un lien avec la couleur rouge : on disait « Les Anglais sont arrivés », car l’uniforme anglais était de cette couleur. Ou « le cardinal », dont l’habit sacerdotal était rouge. Des femmes disaient aussi « voir rouge », ou encore que « l’armée rouge est en ville ».

Il y avait le même tabou pour la grossesse ou l’accouchement; on ne disait pas les vrais mots. Ainsi, une femme n’était jamais enceinte; elle était « partie pour la famille ». Tout ce qui avait un lien avec la sexualité ne devait pas être nommé.

Pourtant, ce phénomène revient tous les mois…

Attention : les femmes étaient quasiment tout le temps enceintes ou allaitantes, à l’époque. On dit que certaines pouvaient compter sur les doigts de leurs mains le nombre de fois où elles avaient eu leurs règles au cours de leur vie !

L’Église était-elle pour quelque chose dans le maintien de ce secret ?

Probablement, oui. Elle prônait beaucoup la négation du corps; il ne fallait pas avoir de plaisir. Il fallait se contrôler. Or les menstruations représentaient un déséquilibre.

Les médecins avaient-ils une vision plus juste du phénomène ?

Pas vraiment. On a cru pendant longtemps que le sang menstruel servait à nourrir le fœtus de la femme enceinte et ensuite à produire le lait maternel. Le reste du temps, il fallait que ça sorte. Sinon, la femme pouvait s’empoisonner avec ce sang impur.
J’ai trouvé le témoignage d’une femme qui raconte que, à 17 ans, elle n’avait toujours pas ses règles. Sa mère l’a emmenée chez le médecin qui lui a dit que si elles n’arrivaient pas, elle en mourrait. Pas rassurant du tout !

La ménopause arrivait-elle comme une libération ?

Ce n’était pas nécessairement plus joyeux ! Quand les menstruations s’arrêtaient, on présumait que tout ça restait à l’intérieur. La femme pouvait devenir « contagieuse ».

Le sang menstruel était donc porteur de dangers.

Les relations sexuelles étaient à proscrire pendant les menstruations. On disait qu’un enfant conçu au cours de cette période naîtrait handicapé… ou roux. Quant à l’homme, il risquait de devenir chauve ou impuissant; de quoi décourager n’importe quel gars !

On attribuait d’autres pouvoirs néfastes au sang menstruel. La femme ayant ses règles pouvait détériorer la nourriture; « les gâteaux ne lèvent pas, les sauces se gâtent et les conserves surissent », disait-on, par exemple. Selon certains, le sang pouvait même servir à concocter des philtres d’amour !

Les serviettes hygiéniques jetables ont fait leur apparition au Québec dans les années 1920. Était-on heureuse de se débarrasser des guenilles ?

C’était très difficile de promouvoir ce produit. Il fallait en parler sans mentionner les menstruations ! Les publicités présentaient souvent des infirmières, dont la présence est rassurante. On utilisait la caution de la science pour passer le message.
Mais pour acheter les serviettes, il fallait avoir de l’argent. C’est pourquoi les femmes issues des milieux riches les ont d’abord utilisées. D’ailleurs, dans les publicités, l’infirmière est généralement aux côtés d’une femme aisée.

Trouver des serviettes était aussi difficile. Elles n’étaient pas vendues partout et, même quand c’était le cas, les boîtes étaient cachées. Les jeunes filles étaient gênées de les demander au comptoir du magasin général !

La Deuxième Guerre mondiale a beaucoup contribué à rendre la serviette hygiénique populaire. Désormais employées dans les usines, les femmes appréciaient leur côté pratique. Et elles pouvaient enfin se les offrir grâce à leur salaire.

Quant aux tampons, il a fallu 20 ans pour que les femmes les adoptent, finalement, dans les années 1960. Pourquoi ?

L’Église n’aimait pas ça. Perdraient-elles leur hymen ? Et si les femmes se mettaient à se masturber ? Mais en réalité, les tampons existaient depuis très longtemps sans être commercialisés; des femmes s’en fabriquaient depuis la nuit des temps. L’ethnologue Suzanne Lussier a recueilli le témoignage d’une femme qui se servait d’une sorte de bouchon de liège de la taille parfaite !

À quel moment les menstruations sont-elles devenues moins taboues au Québec ?

Avec la libération sexuelle des années 1960 et 1970, et le mouvement féministe. Les féministes ont beaucoup étudié la perception du corps des femmes et de leur santé. Dans les années 1970 et 1980, certaines familles ont commencé à souligner l’arrivée des premières menstruations. Comme un rite de passage.
Mais, encore aujourd’hui, on a une vision très négative des menstruations. À preuve : les publicités insistent toujours sur le fait qu’il ne faut pas que ça paraisse…


Photo: Renaud Philippe

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