Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Reportages

Mémoire infidèle

Par Marine Corniou - 04/01/2018
-

Et si c’était la nature même de la mémoire d’être incertaine et malléable à merci ? Une instabilité que l’on commence à exploiter pour soigner certains troubles psychiques.

Un meuble à tiroirs. Un album photo poussiéreux. Une bibliothèque où chaque livre est un souvenir. C’est souvent en ces termes que l’on imagine notre mémoire : gardienne fidèle du passé, elle conserve précieusement les événements qui constituent notre histoire et notre identité. « Cette image est totalement fausse, lance d’emblée Signy Sheldon, professeure de psychologie à l’Université McGill. D’abord, il n’y a pas un endroit unique dans le cerveau qui corresponde à un souvenir donné. Ensuite, la mémoire est quelque chose qu’on construit en direct. Chaque fois qu’on se rappelle un souvenir, il devient sujet à interprétation. »

Au risque de décevoir les nostalgiques, la mémoire est donc instable par nature. « Le fait même de se souvenir de quelque chose rend le souvenir en question labile, fragile, vulnérable aux interférences », explique Karim Nader, professeur de neurosciences comportementales, dans son bureau de l’Université McGill. C’est lui qui a découvert et révélé cette propriété perturbante de la mémoire, dans une étude publiée en 2000 qui a fait l’effet d’une bombe auprès des neuroscientifiques.

« À l’époque, l’idée était que, lorsqu’un souvenir est inscrit dans le cerveau, il n’est jamais modifié », dit-il. Ainsi, on se représentait les souvenirs un peu comme des mots écrits dans un cahier : l’encre pouvait s’effacer légèrement avec le temps, mais le texte ne changeait jamais. C’est en assistant à une conférence d’Eric Kandel, célèbre biologiste ayant découvert le rôle des synapses dans l’encodage des souvenirs, que Karim Nader, alors étudiant au postdoctorat à l’université de New York, s’interroge : « Pourquoi un souvenir ne se consoliderait-il qu’une seule fois pour toutes ? Je n’étais pas spécialiste de la mémoire, ce qui m’a autorisé à aller au bout de cette idée à contre-courant. »

Personne ne le prend vraiment au sérieux, mais on le laisse mener ses expériences au cours de l’hiver 1999. Il apprend à des rats à craindre un « bip » en associant ce bruit à une décharge électrique. Si bien que les rats se figent ensuite à la seule activation du son. Le lendemain, il injecte dans le cerveau de certains de ces animaux une substance qui bloque la synthèse des protéines, puis il fait retentir le bip. Surprise! Ces rats sous médicament semblent incapables de se rappeler leur expérience. Le son ne les effraie plus. « Nos données démontrent que les souvenirs de peur, lorsqu’ils sont réactivés, retournent à un état labile qui requiert la synthèse de nouvelles protéines pour être reconsolidés », conclut l’étude publiée dans Nature. Autrement dit : « Chaque fois qu’on rappelle un souvenir, il est défait avant d’être reconstruit. S’il n’y a aucune nouvelle information à intégrer, il est reconstruit de la même façon. Sinon, de nouvelles expériences peuvent venir se tisser autour », explique le chercheur. Le souvenir se « recâble » donc chaque fois qu’on le réactive, en suivant des chemins neuronaux légèrement modifiés. Sans protéines pour se recâbler, il s’efface.

Si ces résultats renversants ont mis du temps à être acceptés par la communauté des neuroscientifiques (et sont encore débattus par certains chercheurs), ils n’ont pas étonné les psychologues qui avaient constaté depuis longtemps la fragilité de la mémoire.

Illustration: Wenting Li

>>> Lire la suite de ce reportage dans le magazine de Janvier-février 2018.

Afficher tous les textes de cette section