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Reportages

Mille bélugas pour la suite du monde

Par Jessica Nadeau - 20/07/2012
L'homme se tient bien droit près du bastingage. Il épaule sa carabine, l’œil rivé sur la grosse masse blanche qui émerge des flots. Les bélugas sont là, aujourd’hui, au large de Tadoussac. Ils se promènent en troupeaux, surtout des femelles avec leurs petits, des veaux à la peau grisâtre. L’homme a choisi sa cible et n’a d’yeux que pour elle. Il se concentre. Il vise et tire. On entend le projectile déchirer l’air et passer à quelques centimètres du béluga qui replonge aussitôt, ne laissant, à la surface, qu’une puissante ondulation.



François-Olivier Hébert n’est pas un chasseur, mais un étudiant à la maîtrise en biologie évolutive de l’Université Laval et membre de l’équipe du GREMM, le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins. Et s’il tire sur les bélugas, c’est pour leur bien. En fait, sa carabine en est une de calibre.22 Long Rifle modifiée, dotée d’un moulinet de pêche. Importée de Nouvelle-Zélande, elle sert spécifiquement à effectuer des biopsies sur les mammifères marins. Quand on appuie sur la détente, une petite douille métallique contenant une aiguille est projetée; l’aiguille pénètre l’épiderme du béluga, en retire une couche de gras qui est ramenée sur le bateau grâce au moulinet. Les spécimens recueil­lis seront ensuite analysés par les chercheurs.

Sur le bateau du GREMM, on revit, en mode scientifique, un peu de l’épopée des grandes chasses aux bélugas dans le Saint-Laurent. Cette activité remonterait à plus de 1 000 ans. Jacques Cartier lui-même a témoigné de la présence de nombreux bélugas lors de son passage à l’île aux Lièvres, en 1535. «C’est une sorte de poisson, duquel jamais n’avons vu ni ouï parler. Ils sont blancs comme neige, et grands comme marsouins, et ont le corps et la tête comme lévriers; lesquels se tiennent entre la mer et l’eau douce, qui commence entre la rivière du Saguenay et Canada», écrit-il dans son journal de bord.

Isolé des populations de bélugas de l’Arctique, celui du Saint-Laurent est le seul cétacé à vivre à l’année dans le fleuve. Son aire de répartition s’étend du golfe au fjord du Saguenay, en passant par l’estuaire. Avec son éternel sourire, il est devenu le porte-étendard du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent et l’emblème de plusieurs groupes de conservation. Car l’espèce, considérée comme menacée en vertu de la Loi sur les espèces en péril du Canada, ne compte guère plus de 1 000 individus, aujourd’hui.

Pourtant, au début du XXe siècle, ils étaient plus de 10 000 à vivre dans les eaux du fleuve. Mais la population s’est mise à décliner à mesure que la chasse s’est intensifiée, dans les années 1920. On considérait alors le grand mammifère blanc comme une nuisance pour la pêche, principale activité commerciale de la région. On croyait, en effet, qu’il dévorait tous les stocks de morue et de saumon.

À cette époque, le gouvernement du Québec offrait une prime de 15 $ à quiconque tuait un béluga. On allait même jusqu’à bombarder les troupeaux à partir de petits avions pour déplacer les bêtes qui se retrouvaient dans les zones de pêche. Et c’est le gouvernement qui subven­tionnait l’utilisation des bombes.

Une enquête menée en 1944 par le pionnier de la recherche en biologie marine Vadim Vladykov, a permis de démontrer que le béluga n’était pas l’ennemi redouté puisqu’il se nourrissait principalement de capelans, de poula­mons et d’invertébrés. La chasse au béluga s’est néanmoins poursuivie jusque dans les années 1970.

Le cinéaste Michel Brault, lui, a découvert l’univers des chasseurs de bélugas, il y a exactement 50 ans. Dans sa maison du Vieux-Belœil, sur les rives du Richelieu, il se souvient de l’extraordinaire aventure qui a donné naissance à un des grands classiques du cinéma québécois, Pour la suite du monde, cosigné avec son complice Pierre Perrault. «On a sûrement contribué un peu à faire connaître le béluga du Saint-Laurent», concède-t-il.

À l’époque, jeune réalisateur, il apprivoisait les nouvelles techniques du cinéma-vérité. Jusqu’alors, le documentaire comportait toujours une mise en scène. On filmait dans un premier temps les personnages, puis on recréait les sons et les dialogues en studio, car il était impossible d’enregistrer le son et l’image en même temps. Les deux complices allaient révolutionner tout cela. Et ils avaient choisi leurs personnages.

Lire la suite dans le numéro de Québec Science d'Août-septembre 2012.

Crédit photo: Archives de la Côte-du-Sud


Couper dans le gras… du béluga
En sabrant dans la recherche, le gouvernement fait peser une menace encore plus grande sur l’espèce.

Le gouvernement fédéral a mis la hache dans les programmes de recherche scientifique à l’Institut Maurice-Lamontagne (IML) à Mont-Joli qui étudiait le lien entre les contaminants chimiques et les organismes marins du Saint-Laurent. Au réputé laboratoire d’écotoxicologie, 8 des 11 chercheurs ont été remerciés, dont celui qui dirigeait le programme sur le béluga.

La nouvelle est tombée, il y a quelques semaines, laissant les scientifiques pantois. «Pour le programme à long terme sur les bélugas, c’est une catastrophe», déplore Robert Michaud, directeur scientifique du Groupe de recherche sur les mammifères marins (GREMM) et cofondateur de l’Institut national d’écotoxicologie du Saint-Laurent.

Même si le GREMM n’est pas touché directement, c’est un pilier important de la recherche qui s’effondre. Car tout le monde travaille ensemble. En effet, l’Institut Maurice-Lamontagne reçoit les échantillons de carcasses récupérés par le GREMM et dépecés à Saint-Hyacinthe en salle de nécropsie. Les échantillons étaient par la suite transférés au laboratoire de Mont-Joli qui analysait les niveaux de contaminants dans les tissus des bélugas.

Robert Michaud est d’autant plus déçu que le GREMM s’apprêtait à démarrer cette année un projet avec l’IML pour tenter de faire le lien entre le niveau de contaminants chez les bélugas du Saint-Laurent et leur faible succès reproducteur.

Il espère que les données resteront disponibles, mais ce qui l’inquiète surtout, c’est qu’il n’y aura plus de suivi possible. Et ce, alors qu’on approche du but. Quant aux bélugas échoués, ils seront toujours récupérés par le GREMM qui maintient le programme à flot malgré le manque de financement. Mais les carcasses récupérées ne seront plus étudiées comme dans le passé.

L’Institut Maurice-Lamontagne scrutait également l’impact des hydrocarbures. Or, avec les projets d’exploration pétrolière dans le fleuve et dans l’Arctique, Robert Michaud craint le pire: «Si nous choisissons, comme société, d’aller de l’avant avec l’exploration des hydrocarbures dans le Saint-Laurent, il faut à tout le moins avoir des outils pour suivre les impacts potentiels de ces activités. Et là, le gouvernement fait exactement le contraire en sabrant dans l’information scientifique objective.»


 



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