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Reportages

Où se cache le virus Ebola?

Par Brïte Pauchet - 02/01/2017
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Chauve-souris, chien, cochon : une enquête internationale explore le rôle des animaux dans le maintien du virus au sein de la forêt africaine, entre les phases d’épidémie.

Plus de 11 000 morts, des centaines de villes et de villages décimés : le virus Ebola a semé la désolation pendant 2 ans en Afrique de l’Ouest, touchant la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone.

Alors que plusieurs essais vaccinaux prometteurs sont en cours, on en connaît encore très peu sur l’épidémiologie du virus Ebola. « Il est très difficile à étudier sur le terrain, témoigne Gary Kobinger, directeur du Centre de recherche en infectiologie de l’Université Laval. Lors des épidémies, il faut agir, les gens meurent. Ce n’est pas le moment de mener une enquête. »

Il est pourtant crucial de débusquer l’animal (peut-être même les animaux) qui permet au virus de persister dans l’écosystème. Jusqu’à maintenant, le suspect numéro un était la chauve-souris. En 2005, des chercheurs ont démontré que le sang de plusieurs espèces de chauves-souris frugivores contenait des anticorps contre le virus. Depuis, plusieurs études ont confirmé la présence du virus chez les chiroptères, suggérant que les chasseurs seraient contaminés en consommant leur viande ou en manipulant leurs carcasses infectées.

Mais plusieurs scientifiques mettent aujourd’hui en doute le fait qu’elle soit le «réservoir» principal de la maladie. Elle ne serait peut-être qu’un maillon de la chaîne. Singes, cochons sauvages, antilopes, et autres mammifères succombent aussi à cette terrible maladie. Et si, parmi les habitants de la forêt, il en était un qui permettait au virus de se multiplier ? Et si, parmi les animaux des villages, certains hébergeaient le virus sans que personne ne le sache ?

Dénicher les réservoirs

C’est pour répondre à ces questions qu’une grande enquête est en cours, financée par l’Agence américaine pour le développement international (USAID). Elle se concentre sur 14 pays africains dans lesquels se prépare une « photographie instantanée » de la présence du virus. Des chercheurs et des techniciens, locaux comme internationaux, vont effectuer des prises de sang dans la forêt et dans les villages sur des milliers d’animaux, domestiques ou sauvages, et sur des humains.

« On va échantillonner les moutons, les chèvres et les bovins, mais nos deux priorités, pour Ebola, ce sont le cochon et le chien. On ignore complètement leur rôle dans la transmission du virus », signale Guillaume Belot, vétérinaire épidémiologiste pour la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, qui coordonne tout le volet « animaux domestiques » du projet.

Chiens et cochons s’avèrent en effet de parfaits intermédiaires. Ils vagabondent entre la forêt et leur village, et mangent tout ce qui leur tombe sous le museau, y compris des animaux morts. Pour le cochon, en outre, depuis 2008, d’autres indices existent. Bien loin des forêts africaines, aux Philippines, on a découvert par hasard une souche d’Ebola dans le sang de porcs malades. Ebola Reston est la seule des cinq souches d’Ebola à ne pas causer de maladie chez l’humain. En fouillant un peu plus, les chercheurs ont découvert que certaines personnes, qui s’occupaient des cochons malades, avaient produit des anticorps contre Ebola Reston. La preuve que la transmission d’Ebola entre le porc et l’humain est possible.

Qui infecte qui?

La découverte a inquiété la communauté scientifique. Si Ebola Reston saute du cochon à l’homme, qu’en est-il des souches virulentes ? « À la suite de l’épisode des Philippines, nous avons réalisé une infection expérimentale chez le porc avec la souche la plus virulente, Ebola Zaïre », relate M. Kobinger qui travaillait à ce moment à l’Agence de santé publique du Canada. Loin de provoquer les symptômes hémorragiques fatals auxquels on s’attendait, le virus n’a causé chez les porcelets qu’une maladie respiratoire. Et vu leur comportement grégaire, ils se sont vite infectés entre eux.

Ces travaux ont aussi confirmé qu’Ebola saute la barrière des espèces : les porcs ont transmis le virus à des macaques installés dans des cages à proximité. « Ce n’est pas surprenant, explique M. Kobinger. Les conditions d’hébergement des animaux dans de hautes conditions de sécurité (nettoyage quotidien des cages, aération particulièrement soutenue, etc.) favorisent la formation de gouttelettes de matériel infectieux. Les singes ont probablement été contaminés par contact direct avec ces gouttelettes. »

Malgré tout, rien ne prouve pour l’instant que les porcs sont impliqués dans l’épidémie africaine. « À ma connaissance, sur le terrain, on n’a jamais trouvé de cochon porteur du virus ou même séropositif [NDLR : c’est-à-dire possédant des anticorps contre Ebola] », explique M. Belot. Certains se demandent même si c’est bien le porc qui infecte l’humain… ou si ce n’est pas plutôt l’inverse. Car, on l’oublie souvent, l’homme est un mammifère comme les autres. Il partage virus, bactéries et autres parasites avec de nombreuses espèces. Dans le monde, près de 75 % des maladies émergentes proviendraient des échanges continus entre l’humain et les animaux. Pour la fièvre Ebola, c’est la même chose.

Course contre la montre

Les collaborateurs de la FAO ne sont pas les seuls à profiter de l’accalmie entre l’épidémie de 2014 et celle qui va inévitablement suivre pour aller à la pêche aux informations. Parallèlement, des scientifiques travaillent sur la génétique du virus. Deux équipes internationales ont ainsi passé au peigne fin les génomes de plus de 1 000 virus prélevés chez des malades à plusieurs moments de l’épidémie. Les résultats, publiés dans Cell en novembre dernier, démontrent que certains variants ont rapidement acquis des mutations (trois mois après l’éclosion des premiers cas) leur permettant d’entrer plus facilement dans les cellules humaines, et donc de s’y multiplier plus efficacement. De quoi expliquer, en partie du moins, l’ampleur de la flambée épidémique.

Quel que soit son réservoir animal, la zoonose semble désormais parfaitement adaptée à l’humain.


Photo: Patrick Wallet

 

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