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Reportages

Science et fraude : la recherche sous omerta

Marine Corniou - 21/10/2013
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Le dossier original est disponible dans le numéro de QS de novembre 2013. Il a été modifié ci-dessous pour faciliter la lecture en ligne.


Au téléphone, David Egilman fulmine. « Vous voulez savoir comment les universités gèrent les affaires de fraude en recherche? Elles les étouffent, tout simplement! » clame-t-il dans le combiné.

Ce professeur en médecine à l’université Brown, dans le Rhode Island, grand défenseur des travailleurs de l’amiante en Amérique du Nord, ne mâche pas ses mots. Il se bat depuis des années pour que l’Université McGill, à Montréal, reconnaisse le caractère biaisé des travaux sur l’amiante menés par l’ancien professeur John Corbett McDonald.

En février 2012, un reportage de Radio-Canada et de la CBC, diffusé à l’émission Enquête, lançait à son tour l’offensive contre McDonald. On l’y accusait d’avoir minimisé la nocivité du chrysotile pour plaire à l’industrie de l’amiante qui finançait ses recherches. De quoi jeter du même coup le discrédit sur l’Institut de la santé et de l’environnement de McGill, soupçonné d’avoir fermé les yeux sur ses manigances.

L’université se défend contre ces allégations. Mais, comme de plus en plus d’institutions, elle se trouve plongée malgré elle au cœur d’un débat touchant la crédibilité des travaux menés par ses chercheurs. Comment garantir l’intégrité et la qualité de la recherche? Et comment se prémunir contre les cas de fraude scientifique qui semblent se multiplier?

En octobre 2012, l’Université McGill a répliqué par une enquête interne. Sa conclusion : les accusations contre McDonald sont infondées. « Le rapport d’enquête est complètement biaisé et masque la vérité, s’insurge David Egilman, comme plusieurs autres médecins et chercheurs. Il ne se penche pas sur les vraies questions. » Ainsi, les noms des différentes mines d’amiante autour de Thetford Mines où McDonald a mené ses enquêtes épidémiologiques, n’ont jamais été dévoilés.

D’après ses résultats, certaines de ces mines étaient dangereuses, car contaminées par de l’amiante trémolite, alors que d’autres étaient sécuritaires, car uniquement riches en chrysotile. « Si McDonald n’a rien à se reprocher et possède cette information cruciale, pourquoi ne divulgue-t-il pas le nom des mines étudiées? Et pourquoi l’université n’a-t-elle retrouvé aucune de ses données brutes? C’est tout de même gros! » poursuit Egilman.

Une culture du secret

La controverse, encore vive même si les mines sont aujourd’hui fermées, met en lumière un point épineux : quand il s’agit de rendre compte des comportements douteux, voire ouvertement frauduleux de leurs chercheurs, les universités manquent de transparence. Pourtant, l’« inconduite » n’est pas si rare dans le monde de la recherche, à en croire les discussions tenues à la Conférence mondiale sur l’intégrité de la recherche qui a eu lieu à Montréal en mai 2013.

Falsification de données, plagiat, republication de données déjà publiées ailleurs ou encore invention pure et simple de résultats sont autant d’entorses à l’intégrité qui ternissent l’image des scientifiques et celle de la science. Rapportées lors de la conférence par James Kroll, directeur des investigations de la National Science Foundation, aux États-Unis, certaines excuses avancées par des chercheurs reconnus coupables de plagiat frisent le ridicule. Qu’on en juge : elles vont de « c’était dans le domaine public » à « c’est la faute de mon étudiant » en passant par « j’avais du reflux gastrique » ou « j’ai été distrait par les chants d’oiseaux ».

Toute loufoquerie mise à part, un autre cas de fraude survenu à la faculté de médecine de l’Université McGill démontre bien le malaise que provoquent ces situations. Un rapport d’enquête a bien été produit, mais il est resté confidentiel. «Impossible de commenter » est la seule réponse que Québec Science a obtenue au sujet de ce cas, celui d’une brillante chercheuse en immunologie qui, début 2013, s’est fait reprocher un « manquement à l’intégrité en matière de recherche ».

Elle avait cosigné un article dans la prestigieuse revue Nature, en 2006, qui contenait deux figures « falsifiées intentionnellement », selon le rapport du comité de McGill, que le blogue Retraction Watch s’est procuré. (Ce blogue traque depuis 2010 les éditeurs et les universités pour connaître les motifs, rarement divulgués, menant au retrait d’un article.)

Notre demande d’obtention du rapport d’enquête en vertu de la loi d’accès à l’information a été rejetée « pour protéger l’aspect confidentiel de l’enquête et la sécurité des renseignements. »

Si on peut comprendre que l’administration de McGill souhaite protéger la chercheuse (dont la responsabilité quant à la falsification n’est pas prouvée), elle aurait toutefois dû, selon son règlement officiel sur l’éthique de la recherche, transmettre ce rapport aux Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) qui ont financé en partie ses travaux. Or, selon un courriel envoyé par l’université à Retraction Watch, les IRSC n’ont rien reçu. Là encore, impossible pour nous d’obtenir un quelconque commentaire du bureau du vice-principal exécutif de l’université.

Des cas de plus en plus fréquents

Des exemples de ce type, il y en a des dizaines, au Canada comme ailleurs. Ils illustrent la désinvolture avec laquelle certains établissements traitent les cas d’inconduite. Désinvolture qui pourrait affecter la qualité des études publiées, alors que les allégations de fraude et de plagiat semblent à la hausse dans le monde scientifique.
 

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