Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Reportages

Science et fraude : une pression de plus en plus forte

Marine Corniou - 21/10/2013
Le dossier original est disponible dans le numéro de QS de novembre 2013. Il a été modifié ci-dessous pour faciliter la lecture en ligne.

Pour faire avancer sa carrière, se faire connaître, financer son équipe, un chercheur doit publier ses résultats dans des revues scientifiques « à comité de lecture » (un groupe d’experts qui examine l’intérêt et la qualité des travaux, demande des précisions, etc.). Il existe plus de 25 000 revues couvrant tous les domaines scientifiques, mais certaines se détachent du lot. Lues par l’ensemble de la communauté scientifique et gages de reconnaissance, ce sont les «bibles» des chercheurs.

Tricher... ou périr

Publier dans Science, Nature ou Cell (la triade SNC pour les intimes) est presque devenu une fin en soi. « Dans certains domaines, comme les neurosciences, si aucune de ces revues ne publie vos travaux, vous n’avez aucune chance de décrocher un poste permanent de chercheur », souligne Charles Dupras, qui a obtenu une maîtrise en biologie moléculaire mais mène aujourd’hui un doctorat à l’Université de Montréal en bioéthique. « J’ai été découragé par le milieu de la recherche en biologie », affirme-t-il.

Même son de cloche pour Anne-Laure Nouvion qui ne mettra plus les pieds dans un laboratoire. « J’ai été dégoûtée : trop de compétition, trop de pression », déplore-t-elle. Plus personne ne peut échapper à l’ultimatum « publier ou périr ».

Certains pays, dont la Chine, offrent même des primes pouvant équivaloir à plusieurs années de salaire aux chercheurs qui écrivent dans les meilleures revues. La carotte est trop tentante. « Si on étudie un sujet important, on peut être sûr que quatre ou cinq autres labos dans le monde y travaillent aussi, et qu’ils peuvent nous scooper à tout moment. Alors la pression pour obtenir aussi vite que possible des résultats positifs, susceptibles d’être publiés dans un journal prestigieux, est énorme. Cela pousse à la falsification, car il est bien plus rapide de fabriquer un résultat que de mener une expérience », résume Julien Bergeron, chercheur au post-doctorat en biologie moléculaire à l’université de la Colombie-Britannique, à Vancouver. D’autant que les éditeurs de publications savantes, qui n’ont ni le temps ni les moyens de vérifier les données brutes, se contentent de faire confiance aux auteurs.

Une compétition malsaine

La compétition inhérente à la recherche, autrefois motivante, crée aujourd’hui un climat de travail de plus en plus malsain, à mesure que les budgets et le nombre de postes diminuent. Au cours des quatre dernières années, les investissements du gouvernement fédéral en science et technologie ont chuté de près de 13%, selon Statistique Canada.

Plutôt que de jeter la pierre aux individus pris en défaut, le monde universitaire dénonce les vices du système. « La tricherie est inexcusable, mais c’est le signe que les conditions de recherche, très précaires, ont des effets pervers. Le système fonctionne mal, et la situation est très préoccupante », souligne Charles Dupras.

Comme lui, de nombreux scientifiques tirent la sonnette d’alarme, désireux de briser l’omerta et de remettre la science dans le droit chemin. Sur la toile, les blogues qui traquent les articles frauduleux, les photos trafiquées ou les textes plagiés fleurissent. Sur l’un d’eux (aujourd’hui fermé pour raisons légales), Paul Brookes, chercheur à l’université de Rochester, aux États-Unis, a recensé en 6 mois plus de 500 images suspectes dans 300 articles, grâce à des dizaines de délateurs, anonymes pour la plupart.

« C’est très difficile, si on est un simple étudiant ou un jeune chercheur, de dénoncer ouvertement les mauvaises pratiques des autres sans mettre en péril sa carrière, surtout lorsqu’ils ont présenté des résultats importants », affirme Anne-Laure Nouvion. Selon plusieurs études, près de la moitié des cas d’inconduite ne sont jamais rapportés aux autorités de l’institution. « Les enquêtes sur les fraudes sont menées à l’interne par les universités qui n’ont aucun intérêt à perdre un ponte de la recherche, même s’il a triché, qui récolte chaque année plusieurs millions de dollars de bourses », commente Paul Brookes.

L’absence de sanctions

Comme tous les lanceurs d’alerte, il déplore le manque de transparence des investigations internes et l’aspect « dérisoire » des sanctions. Au Canada, les trois organismes fédéraux de la recherche (le CRSH, le CRSNG et les IRSC) ont créé en 2011 le Groupe sur la conduite responsable de la recherche (GCRR) et rédigé un cadre de référence prônant les bonnes pratiques, auquel toutes les universités sont obligées d’adhérer.

Ces dernières doivent faire part des allégations de fraude qu’elles reçoivent et soumettre leur rapport d’enquête au GCRR qui peut aller jusqu’à mettre fin au financement ou demander le remboursement des fonds versés. « L’obligation de respecter le cadre de référence incombe aux chercheurs, mais aussi aux établissements. Nous n’avons pas le droit de faire notre propre enquête, mais nous pouvons demander des précisions au comité d’investigation. Et nous exigeons également qu’au moins un membre de ce comité soit externe à l’université », précise Susan Zimmerman, directrice du Secrétariat sur la conduite responsable de la recherche.

« Les universités sont les mieux placées pour régler les cas d’inconduite, assure de son côté Denis Mayrand, vice-recteur à la recherche à l’Université Laval. Et nous n’avons pas intérêt à perdre la confiance des gens. »

Hélas, le système n’est pas infaillible. « Le conflit d’intérêt des universités est évident et l’absence de comité indépendant avec pouvoir d’enquête, comme cela existe aux États-Unis, est une lacune structurelle », avance Bryn William-Jones, bioéthicien à l’Université de Montréal et spécialiste de l’intégrité de la recherche et des conflits d’intérêt.

Comme Susan Zimmerman, ce chercheur insiste sur l’importance de la prévention et de la promotion de l’intégrité, sur lesquelles le Canada, dit-il, est « très en retard ».

Mais avec la prise de conscience du problème, les choses pourraient commencer à changer.
 


Afficher tous les textes de cette section