Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Reportages

Sexualité: au septième ciel avec mon robot

Par Joël Leblanc - 18/05/2017
-

Les automates s’immisceront bientôt dans nos chambres à coucher, pour le meilleur et pour le pire. Sommes-nous prêts à nous glisser sous la couette avec eux ?

Pas facile de discuter avec Samantha. À part quelques phrases plutôt banales, elle n’est pas très bavarde. Mais, de toute manière, ce n’est pas pour ça qu’on la fréquente. Samantha est là pour le sexe, toute la nuit s’il le faut. Il suffit de recharger ses batteries.

Oubliez l’image de la poupée gonflable. Malgré son immobilisme, Samantha est une machine dotée de microprocesseurs et de capteurs; elle perçoit les caresses – de l’épaule au vagin – et y réagit verbalement. Son « père », Sergi Santos, un ingénieur de Barcelone, l’a d’ailleurs programmée pour qu’elle exprime des envies sexuelles seulement si on l’a d’abord charmée. Et il l’a équipée d’un point G qui lui permet d’atteindre des « orgasmes ».

La belle brune de silicone, même si elle ne peut pas encore faire grand-chose, est la preuve que l’ère de la robotique sexuelle est à nos portes. Déjà, la compagnie américaine RealDoll est en train de mettre au point un  modèle qui peut tourner la tête, cligner des yeux et bouger les lèvres en parlant, alors que TrueCompanion vend, pour la coquette somme de 10 000 $US, la pulpeuse Roxxxy, dont la personnalité peut être programmée, tout comme Rocky, son homologue masculin. Dans le futur, d’autres robots suivront, toujours plus habiles, plus autonomes, plus intelligents. Plus humains…

Il reste à voir si nous les accueillerons à bras ouverts quand ils seront disponibles sur le marché et accessibles à toutes les bourses. En 2007, dans l’ouvrage Love and Sex with Robots, le spécialiste en informatique David Levy rappelait que les humains ont déjà démontré qu’ils peuvent s’amouracher d’objets inanimés, comme des voitures. Il prédisait d’ailleurs que les relations sexuelles entre humains et robots seraient chose normale d’ici 2050. Sept ans plus tard, le Pew Research Center ramenait plutôt cette date à 2025. À demain, quoi !

Amants improbables

La société est-elle prête pour ces nouveaux partenaires ? « Les sociétés ne sont jamais prêtes pour les changements qu’elles provoquent, selon la professeure de sociologie à l’Université du Québec à Montréal Chiara Piazzesi qui s’intéresse entre autres aux robots sexuels. Elles se reconfigurent, créent de nouveaux outils conceptuels pour répondre à chaque “surprise”. Ces outils se traduisent en normes, en cadres juridiques, en institutions, en pratiques, en représentations culturelles, etc. »

Dans le cas qui nous occupe, le terme « surprise » est pratiquement un euphémisme : l’idée qu’un humain copule avec une machine autonome est dérangeante et laisse peu de gens indifférents. Un sondage mené en 2013 par la firme YouGov auprès de 1 000 Américains révélait que seulement 9 % des répondants accepterait d’avoir une relation sexuelle avec un robot.

L’idée est si perturbante que, en 2015, les autorités de la Malaisie ont annulé la tenue de la seconde édition du congrès scientifique et industriel Love and Sex with Robots. L’annonce de l’événement avait provoqué une réaction épidermique des médias et de la population. Finalement, c’est Londres qui a accueilli le congrès en décembre 2016.
Il pourrait pourtant y avoir du bon dans ces avancées technologiques, la vie de plusieurs personnes pouvant même s’en trouver améliorée. « À la suite de l’émission que nous avons consacrée au sexe connecté, nous avons reçu des messages de gens handicapés qui disaient avoir bien hâte que tout cela se concrétise afin qu’ils puissent enfin avoir une vie sexuelle », raconte Matthieu Dugal qui anime l’émission radiophonique La sphère, sur ICI Radio-Canada Première.

D’autres suggèrent encore que les robots pourraient servir de soupapes d’échappement aux personnes ayant des déviances sexuelles, à commencer par les pédophiles. « Rien n’est moins sûr, tempère toutefois la sexologue Élaine Grégoire. Il n’existe aucun “traitement” efficace contre la pédophilie et on ignore si l’utilisation d’un faux enfant permettrait au pédophile d’évacuer ses pulsions ou si, au contraire, cela les entretiendrait. »

Prouesses surhumaines

Des sexologues avancent aussi que les robots, en permettant des ébats sexuels plus fréquents, auraient le potentiel de rendre plus heureux leurs propriétaires. En 2004, une étude américano-britannique parue dans The Scandinavian Journal of Economics révélait que, pour un adulte moyen qui a une relation sexuelle par mois, augmenter la fréquence à une fois par semaine ou plus lui procurerait autant de bonheur qu’une augmentation salariale annuelle de 50 000 $.

Sans compter que les machines pourraient être bien meilleures que nous au lit : elles nous supplantent déjà en conduite automobile, à l’analyse de tests d’imagerie médicale et aux échecs…

Cette performance sexuelle pourrait-elle se retourner contre l’humanité ? Avec de telles prouesses, ne risque-t-on pas une perte d’intérêt pour les partenaires de chair et d’os ? C’est ce que craignent les détracteurs de ces joujoux sexuels grandeur nature.

Kathleen Richardson, chercheuse en éthique et robotique à l’université De Montfort, à Leicester au Royaume-Uni, a lancé la Campaign Against Sex Robots [Campagne contre les robots sexuels]. Sur toutes les tribunes, elle souligne les dangers qui nous guettent. « Les robots aux formes féminines ou enfantines présentent un danger potentiel et vont contribuer aux inégalités dans la société, avance-t-elle. Les femmes et les enfants sont déjà trop souvent rabaissés au rôle d’objet sexuel, entre autres par la prostitution. Les robots ne feront qu’accentuer cette perception. »

La professeure craint aussi un déclin de l’empathie : « Le développement des robots humanoïdes réduira le niveau d’empathie humaine, parce que celle-ci peut seulement se développer par l’expérience de relations mutuelles entre humains. Ils renforceront les relations de pouvoir, les inégalités et la violence. Ceux qui croient qu’ils permettront une réduction de l’exploitation sexuelle et de la violence envers les personnes prostituées se trompent. L’association de la technologie avec le marché du sexe ne fera que créer plus de demande pour le corps humain. »

Pour Chiara Piazzesi, il est encore trop tôt pour évaluer les impacts des robots sexuels. « Tous les scénarios sont possibles. Les effets seront-ils bénéfiques ou pervers ? Assurément les deux ! Il y aura de belles histoires et d’autres inacceptables. La sexualité humaine est trop complexe pour essayer de généraliser. Il faut attendre de voir ce qui se passera. J’ai confiance en notre capacité à trouver des stratégies pour “rester humain”. Les questionnements éthiques pourront être résolus en temps opportun, à mesure que les cas surgiront. »

Larmes de métal

Et qu’en pensent les robots, eux ? Car oui, il se trouve des philosophes pour réfléchir au bien-être des machines ! Dans le milieu de l’intelligence artificielle circule l’expression « émotions artificielles », laissant présager que les automates éprouveront un jour des sentiments. « Ces émotions seront différentes des nôtres, mais elles seront réelles, indique Alain Beauclair, professeur de philosophie à l’université MacEwan d’Edmonton, en Alberta. Et si on réalise un jour que des machines peuvent souffrir, on ne pourra plus faire n’importe quoi avec elles. En tant que société, il faudra leur donner des droits. »

On imagine déjà la complexité de tout cela. Un humanoïde maltraité pourra-t-il porter plainte ? Autrement dit, les robots seront-ils un jour l’égal de l’homme ? « Au-delà du sexe, c’est à notre relation générale avec les robots du futur qu’il faut réfléchir, explique Alain Beauclair. Sommes-nous prêts à leur laisser une place dans notre humanité ? »

Pour le moment, Samantha ne semble pas trop malheureuse; ni très intelligente. Mais à mesure que les travaux progresseront en intelligence artificielle, ses congénères et elle gagneront en humanité. À moins, comme le prédisent les adeptes, que ce soit l’inverse : c’est peut-être la demande pour les poupées intelligentes qui servira de moteur à la recherche en intelligence artificielle…
 
La libido techno
Les technologies numériques sont partout, y compris dans l’univers de la sexualité humaine. Voici quelques exemples.

La porno en réalité virtuelle
En enfilant un casque de réalité virtuelle pour visionner son film, l’utilisateur a l’impression d’être en présence d’un ou d’une partenaire qui lui prodigue des caresses ou s’agite devant lui. Les casques comme l’Oculus Rift ont la cote, mais des versions bon marché, dans lesquelles on insère son propre téléphone intelligent, ont démocratisé le genre. Ces films sont tournés avec des caméras spéciales à plusieurs lentilles, encore assez coûteuses.

La sexualité en réalité augmentée
Ici, les amants sont équipés de lunettes qui permettent de voir le réel, mais auquel l’ordinateur ajoute des « extras », comme un décor plus exotique ou des accessoires – harnais, latex, maquillage tribal, etc. Tout est permis. Les seules limites sont celles de l’imagination des programmeurs et de la puissance graphique des dispositifs.

Télédildonique
Plutôt destinée aux femmes, cette technologie offre principalement de petits vibrateurs discrets et sans fil, connectés à un ordinateur. Ils peuvent donc être actionnés par un partenaire dans la pièce voisine, ou un inconnu de l’autre côté du globe.

Relation sexuelle à distance
Les partenaires sont équipés de dispositifs au niveau des organes génitaux et de la bouche, ou de combinaisons plus complètes. Les gestes de l’un sont ressentis par l’autre et inversement. Encore assez expérimental, le concept nécessitera de surmonter de nombreux défis de conception.
 


Article paru dans le numéro de juin 2017.

Photo: Prototype de la compagnie RealDoll

 

Afficher tous les textes de cette section