Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Reportages

Quand les chiens dépistent le cancer

Par Maxime Bilodeau - 16/11/2017

La compagnie québécoise Cancerdogs recourt au flair exceptionnel des chiens pour dépister les cancers de manière précoce. Ses propriétaires sont convaincus de l’efficacité de leur approche; la science, pas mal moins. 

Glenn et Donna Ferguson ont beau habiter dans un petit jumelé sans prétention d’Aylmer, en banlieue de Gatineau, leur salon ressemble à s’y méprendre à un laboratoire. Des milliers de petits flacons verts transparents parsèment la pièce. Chacun contient un masque chirurgical dans lequel a respiré pendant 10 minutes l’un des 27 000 pompiers recrutés par CancerDogs depuis 2010. L’autre élément discordant dans ce décor est la présence de Buster, Indie, Romeo, Jenkins, Ozzy et Jasper, six beagles croisés avec des bassets. Les CancerDogs, ce sont eux. Leur mission: renifler la signature olfactive de tous les types de tumeurs malignes à même les échantillons fournis par les soldats du feu.

« Nos chiens peuvent détecter le cancer plus tôt et de manière plus précise que les tests de dépistage conventionnels », me dit Glenn Ferguson (photo ci-dessous), alors que je visite ses installations. C’est après avoir vu un documentaire de la BBC, Can dogs smell cancer?, diffusé en 2008, que ce designer graphique autodidacte et ancien kayakiste a décidé de fonder CancerDogs. « Je ne comprenais pas pourquoi nous ne recourions pas déjà aux chiens pour dépister le cancer et sauver des vies », raconte-t-il. Peu après, il cogne à la porte de la faculté de médecine d’une université locale afin d’établir un partenariat. Rapidement, il coupe néanmoins court à la conversation. « Je voulais être traité d’égal à égal. J’ai plutôt senti qu’on me considérait de haut », explique-t-il. Qu’à cela ne tienne, les Ferguson quittent leur emploi – lui, dès cette époque; elle, l’année dernière – afin de se consacrer au projet. Première étape, recueillir par leurs propres moyens des échantillons auprès d’individus sains ou atteints d’un cancer pour entraîner leurs chiens à discriminer les odeurs.


En 2011, ils décident d’offrir les services de leurs chiens à des pompiers, une population chez qui la prévalence du cancer est élevée. Selon une étude des Centers for Disease Control publiée en 2013, 68 % des pompiers américains développent une forme ou une autre de cancer au cours de leur vie, comparativement à 22 % pour la population. Les responsables de ces maladies professionnelles ? Les fumées toxiques et les nanoparticules auxquelles ils sont exposés, des carcinogènes reconnus. CancerDogs a débuté ses activités avec le personnel d’une caserne de pompiers de Chicago en 2013. Depuis, le bouche-à-oreille a fait son œuvre et les services d’incendie sont de plus en plus nombreux à frapper à sa porte. La compagnie incorporée reçoit chaque semaine des centaines d’échantillons à analyser depuis les quatre coins des États-Unis. Lors de mon passage, une enveloppe provenant du Texas venait d’atterrir dans la boîte aux lettres. Jusqu’à maintenant, seule une caserne canadienne, à Port Coquitlam en Colombie-Britannique, fait affaire avec CancerDogs. . Des discussions seraient en cours avec quelques-unes au Québec, me dit-on. « C’est la preuve que nous sommes utiles », estime Glenn Ferguson qui demande 20 $ pour chaque échantillon à analyser.

« Détecteurs sur quatre pattes »

Les chiens possèdent un sens de l’odorat plus développé que celui de l’homme, c’est bien connu. Grâce à leurs 200 millions de cellules olfactives disséminées dans leur muqueuse (contre 5 millions pour l’homme), ils peuvent sentir des odeurs dont la concentration n’excède pas une partie par milliard – l’équivalent d’une goutte de sang dans le volume d’eau de deux piscines olympiques ! Cet odorat, environ 10 000 à 100 000 fois plus puissant que le nôtre, est exploité depuis longtemps aux douanes ou dans la police.

L’idée voulant que les chiens puissent flairer le cancer est par contre un peu plus surprenante. Elle a été soulevée pour la première fois en 1989 dans les pages du prestigieux journal médical The Lancet. Les auteurs y font état d’un border collie croisé avec un doberman qui reniflait avec insistance un grain de beauté situé sur la cuisse gauche de sa propriétaire de 44 ans. Alertée par ce manège incessant, elle finit par consulter. Le diagnostic : un mélanome, que la femme se fait immédiatement retirer. « Peut-être que les tumeurs malignes, à cause de la prolifération anarchique de cellules qui les caractérisent, émettent une odeur unique facilement décelable par les chiens », écrivent-ils alors, tout en prenant soin de souligner le caractère anecdotique de leur observation.

L’hypothèse de la signature olfactive marque tout de même les esprits et incite d’autres chercheurs à s’y intéresser. En 2004, une étude parue dans le British Medical Journal rapporte que six chiens de races mélangées ont départagé des échantillons d’urine qui provenaient de patients souffrant du cancer de la vessie et ceux de sujets sains, et ce, à des taux de réussite significatifs. L’urine des personnes atteintes du cancer était, semble-t-il, dotée d’une odeur caractéristique, probablement dégagée par les cellules cancéreuses.

Au fil des années, le principe est validé pour de nombreux cancers et par l’entremise d’une multitude de « canaux » (sang, sueur, etc.). Par exemple, une étude publiée en 2011 dans la revue savante Gut conclut qu’un Labrador a senti la présence d’un cancer de l’intestin dans 33 des 36 sacs d’échantillonnage respiratoire (92 %) qui lui ont été présentés. Dans un nombre semblable de prélèvements d’excréments, le taux de réussite était encore meilleur à 97 % !

Aux yeux de Cynthia Otto, professeure à l’école de médecine vétérinaire de l’université de Pennsylvanie, c’est clair : les chiens sont capables de sentir les effluves de cancers dans une grande variété de fluides corporels. « Je pense qu’il y a assez de données publiées dans des journaux scientifiques depuis les 10 dernières années pour affirmer que les chiens sont des détecteurs sur 4 pattes », souligne la directrice du Penn Vet Working Dog Center, une institution universitaire qui entraîne des chiens renifleurs de cancer, mais aussi de drogue, d’explosifs et de maladies comme le diabète, l’épilepsie et le stress post-traumatique.

La vétérinaire n’est d’ailleurs pas la seule à avoir foi en l’odorat exceptionnel des chiens. Plus tôt en 2017, le très sérieux Institut Curie, en France, rapportait que le projet Kdog, un test préliminaire simple, non invasif et réputé peu coûteux visant à mettre au point une détection précoce des cancers du sein par le seul odorat d’un chien, a démontré un taux de réussite avoisinant les 100 %. Au Royaume-Uni, neuf chiens détecteurs de cancers de la prostate entraînés par l’association Medical Detection Dogs sont actuellement mis à l’essai dans le cadre d’une étude financée par le National Health Service, le système de santé publique du pays.

Loin de la coupe aux lèvres

Déclarer que le meilleur ami de l’homme sent le cancer est une chose; déterminer ce qu’il renifle exactement en est une autre. En gros, les scientifiques l’ignorent. Ou plutôt, ils soupçonnent que des milliers de « composés organiques volatils » sont émis par les cellules cancéreuses, mais ignorent lesquels et dans quelle proportion.

Autrement dit, impossible d’affirmer exactement ce que les toutous détectent. « Contrairement à la banane, dont il est facile d’isoler l’acétate isoamyle, l’unique composé chimique responsable de son odeur, le cancer possède une “empreinte digitale chimique” infiniment plus complexe », dit Cynthia Otto. Ou plutôt les cancers, puisqu’il est probable que chaque type soit doté de sa propre signature, même si on ne peut l’affirmer avec certitude pour l’instant.



Ce manque de données probantes pose des problèmes de taille, estime Simon Gadbois, professeur au département de psychologie et de neuroscience de l’université Dalhousie. « Il est facile de valider les détections d’un chien lorsqu’on sait s’il y a présence ou non d’un cancer dans la poignée d’échantillons qu’il sent, comme c’est le cas dans les études publiées sur le sujet. Par contre, c’est une autre histoire dans un contexte clinique. Détecte-t-il vraiment un cancer ou une autre chose que l’on confond avec un cancer ? Signale-t-il comme positif des échantillons qui ne le sont pas, et vice versa ? Plus important encore : quel comportement renforce-t-on lorsqu’on le récompense pour son travail ? On l’ignore », tranche le directeur du Canid Behaviour Research Laboratory.

Alain Tremblay en sait un bout sur les limites des capacités des chiens renifleurs de cancer. Le professeur de médecine à l’université de Calgary et spécialiste en dépistage du cancer des poumons a été approché il y a deux ans par Clever Canines, une entreprise de Calgary qui offre des services de détection du cancer, pour réaliser une étude sur le sujet. Lorsque confrontés à des échantillons d’haleine de gens sains ou souffrant de cancer des poumons, les trois chiens mis à l’épreuve par le docteur Tremblay ont atteint un impressionnant taux de succès supérieur à 80 %. Or, lorsque le pneumologue a introduit des échantillons provenant de fumeurs, leur efficacité a plongé à moins de 50 %. « Ils confondaient les gens plus à risque de développer le cancer avec ceux qui en étaient atteints », analyse le docteur Tremblay.

La principale force de cette étude est son réalisme : confrontés à des conditions d’expérimentation proches de celles qu’on retrouve dans la réalité, les chiens ont été incapables de répéter leurs exploits. « Cela n’avait jamais été fait auparavant, à ma connaissance. La recherche souligne l’importance d’avoir des échantillons diversifiés, ce qui manque actuellement dans les études réalisées sur le sujet », pense-t-il. Malheureusement, ses conclusions ne seront jamais publiées, puisque Clever Canines s’est retiré du projet avant la fin. « Je pense que les résultats n’allaient pas dans le sens souhaité. Ils sont venus nous voir avec bonne foi, dans l’intention ferme de prouver leur point, mais ils sont repartis déçus. » Ou, sans mauvais jeu de mots, avec la queue entre les jambes.

Plusieurs questions, peu de réponses

De retour à Aylmer, j’assiste à la journée de travail des « pitous » de CancerDogs. Tour à tour, Buster, Indie et compagnie défilent sur une plateforme construite par les Ferguson. À la hauteur de leur museau se trouvent 17 orifices dans lesquels ils hument des séries d’échantillons présentés par Glenn qui se tient debout devant eux. Pour les « échauffer », l’homme commence par les exposer à des masques chirurgicaux dont il connaît l’identité. Lorsque le chien pose une patte sur un orifice, c’est qu’il en a repéré un dans lequel a respiré un cancéreux. S’il s’assoit, c’est que tous les échantillons sont issus de sujets sains. Une bonne réponse lui vaut une récompense, sous forme de biscuits. Une mauvaise, et c’est une réprimande de son maître. Voici, en somme, les règles du jeu mis au point par le Gatinois.

Des règles qui, comme me l’explique le chercheur Simon Gadbois, sont susceptibles de biaiser le travail du chien. « En général, les bonnes études sur le sujet utilisent minimalement la méthode en double aveugle, dans laquelle le chien et le maître ne savent pas quel échantillon correspond à quelle variable étudiée. La raison est simple : un expérimentateur qui sait où se situe la bonne cible va inconsciemment induire un biais chez le chien par l’entremise de mouvements subtils. Pis encore, le comportement de la bête sera renforcé en ce sens », déplore-t-il. Cet effet est connu depuis le début du XXe siècle. On le doit à un cheval nommé Hans le Malin apparemment capable d’additionner, de soustraire, de multiplier et de diviser, mais qui, en réalité, excellait plutôt à interpréter les signaux corporels envoyés inconsciemment par son maître.



Mais ça, Glenn Ferguson l’ignore; à moins qu’il ne se ferme délibérément les yeux… C’est ce qui me trotte dans la tête alors que je l’interroge sur plusieurs aspects de son modus operandi qui me semble presque relever de la sorcellerie. Sur quoi se base-t-il pour prétendre que les milliers de masques chirurgicaux qui lui servent d’échantillons captent et conservent durablement les composés organiques volatils expirés par les pompiers ? Alors qu’on ignore la nature de la signature olfactive du cancer et qu’on sait encore moins si tous les cancers partagent la même signature, ne doute-t-il pas des « lectures » de ses chiens ? Ne craint-il pas des recours contre lui ? Après tout, il promeut et vend des services de dépistage, ce qui est strictement interdit par le Collège des médecins du Québec. D’autant plus que sa méthode n’est pas approuvée par Santé Canada ni par la Food and Drug Administration (FDA).

Surtout, ne trouve-t-il pas cela fort en café de contrevenir à un principe phare en science, celui de partage des connaissances, en refusant de se plier à ses codes (publications, évaluations par les pairs, etc.) ? À toutes mes questions, il répond de manière posée, quoique fort peu convaincante, versant par moments dans un discours populiste anti-establishment. Selon lui, les médecins et les scientifiques sont « trop lents à agir ». « Contrairement à nous, ils passent leur temps à justifier leur salaire, pas à sauver des vies », pense-t-il d’ailleurs. Paradoxalement, c’est probablement de ce même establishment que les réponses proviendront. Dès l’année prochaine, une vaste étude clinique pilotée par l’Institut Curie se mettra en branle en France. Son objectif, valider la sensibilité du projet de dépistage précoce du cancer du sein Kdog auprès d’un groupe composé de 1 000 femmes volontaires recrutées lors de mammographies de dépistage.

Cette étude d’envergure permettra notamment de confirmer que les performances des chiens renifleurs sont indépendantes de leur race et de la relation avec leur maître, explique Aurélie Thuleau chef du projet Kdog de l’Institut Curie. « À terme, nous souhaitons exporter cette méthode dans les pays moins développés qui ne disposent pas des moyens techniques suffisants pour dépister rapidement les cancers du sein. Surtout, nous voulons l’étendre à tous les types de cancer, plus particulièrement à celui de l’ovaire », explique l’ingénieure en biochimie. Les premiers résultats sont attendus en 2021.
D’ici là, pour Glenn Ferguson, les chiens aboient, la caravane passe…


>>> Reportage paru dans le magazine de décembre 2017.

Photo: Jessica Deeks

Afficher tous les textes de cette section