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Animaux: un monde d'intelligences

Par Marine Corniou - 21/07/2015
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Regardez un poisson rouge tourner en rond dans son bocal, les yeux vitreux, ouvrant et fermant la gueule. Comparez-le à un chimpanzé, capable d’imiter vos gestes et d’exé­cuter des tâches complexes. Pas difficile d’imaginer lequel des deux est le plus malin! Après tout, ne dit-on pas de quelqu’un qui a la mémoire courte qu’il a une «mémoire de poisson rouge»? Et pourtant…

Pourtant, des études récentes font mentir cette expression populaire. Les poissons, à qui on prêtait une mémoire d’à peine quelques se­condes, pourraient en fait se souvenir d’événements plusieurs mois après coup. Et ce n’est pas tout! Certains poissons peuvent même développer des traditions complexes, coopérer entre eux et utiliser des outils, à l’instar du labre à nageoires jaunes. Ce poisson de récif a été observé en 2011 alors qu’il jetait des palourdes sur des rochers pour les briser. Quant aux épinoches et aux guppys, ils s’en sortent aussi bien que les rats lors de tests dans un labyrinthe! Les poissons, si éloignés de nous sur le plan de l’évolution, seraient-ils donc moins idiots qu’ils n’en ont l’air?

Et que dire des oiseaux, dont les prouesses ne cessent, depuis une dizaine d’années, d’être révélées par les biologistes? Depuis le corbeau, plus performant qu’un enfant de six ans pour la résolution de tâ­ches complexes, jus­qu’au kéa, un perro­quet de Nouvelle-Zélande qui utilise des outils et bat les gibbons à plate couture dans certains tests tech­ni­ques, il y a de quoi perdre des plumes.

L'homme est un animal comme les autres

Il faut faire remarquer que, jus­qu’aux années 1990, les biolo­gistes se sont concentrés sur les primates, nos plus proches cousins, pour investiguer l’intelligence animale. Avec l’idée que les facultés intellectuelles du monde vivant pré­­sen­­tent un «agencement pyramidal», au som­met duquel trône Homo sapiens, suivi par les singes, puis les cétacés, puis d’autres mammifères; oiseaux, poissons et insectes étant d’emblée relayés dans les bas-fonds de ce classement anthropocentrique.

«La dichotomie entre les primates et les autres animaux n’a pas lieu d’être, assure Louis Lefebvre, éthologue et professeur de biologie à l’Université McGill, à Montréal. On pensait en effet qu’il n’y avait que le cortex des mammifères, organisé en six couches, qui permettait d’agir intelligemment. Ce n’est pas le cas. Le cerveau aviaire est très différent: il n’y a pas de cortex, pas d’organisation en couches et ça n’empêche pas les oiseaux de faire des choses incroyables!» À preuve, certains passereaux, comme le cassenoix d’Amérique, peuvent dissimuler plus de 30 000 graines dans 2 000 cachettes différentes et en retrouver près de 80%, plusieurs mois plus tard!

Au fait, c'est quoi l'intelligence?

Ces exploits relèvent-ils pour autant de l’intelligence? Et d’ailleurs, comment définit-on ce concept si abstrait?

«Pour moi, le terme “intelligence” ne veut rien dire d’un point de vue scientifique. Je ne pense pas que l’intelligence soit unique, même chez l’humain», indique Anne-Sophie Darmaillacq, biologiste à l’université de Caen, en France, et spécialiste des céphalopodes, qui préfère utiliser le terme «cognition». «La meilleure définition que je puisse trouver de l’intelligence est la capacité d’agir efficacement face à une situation complexe», explique de son côté Marciej Henneberg. Ce professeur de biologie évolutive à l’université d’Adélaïde, en Australie, mène depuis des années une croisade contre l’anthropocentrisme qui prévaut dans l’étude de l’intelligence animale.

S’ils ne sont pas tous d’accord, les biologistes s’entendent quand même sur le fait que certaines espèces font preuve de comportements flexibles, d’une capacité à innover, à résoudre de nouveaux problèmes et à faire face aux changements de l’environnement que l’on pourrait, par facilité, qualifier d’intelligence «globale». Mais voilà, si définir l’intelligence n’est pas chose facile, la jauger, la quantifier et la comparer pose un défi encore bien plus grand!

Des tests remis en question

D’abord, tous les représentants du vivant ne se prêtent pas au jeu de la science. «Les primates et les oiseaux se laissent bien observer, fait remarquer Louis Lefebvre. C’est donc sur eux qu’on a le plus de données.» Ensuite, il va de soi qu’on ne peut pas tester les capacités mentales d’un poulpe ou d’un pinson de la même manière que celles d’un ouistiti. Enfin, affirme sans ambages Arthur Saniotis, chercheur en neurosciences et collègue de Marciej Henneberg à l’université d’Adelaïde: «La façon dont les humains testent l’intelligence animale est problématique.» Jugeons-en.

Pour établir un classement des animaux les plus «évolués», l’éthologie s’est longtemps fondée sur des tests universels, dont celui du miroir, inventé dans les années 1970 et censé révéler si un animal a conscience de lui-même ou non. Après l’avoir habitué à se regarder dans un miroir, on l’anesthésie, on lui dessine une marque colorée sur le front, puis on le met de nouveau face au miroir. S’il tente de toucher la tache, c’est qu’il est capable de se reconnaître, qu’il a conscience de sa propre identité. Singes, mais aussi éléphants, dauphins et même pies entrent dans cette catégorie. «Or, le test du miroir est complètement biaisé, surtout lorsqu’on le fait passer à un animal dont le sens dominant n’est pas la vision, commente M. Saniotis. Ainsi les chiens, qui utilisent surtout l’ouïe et l’odorat, réussissent mal cette épreuve. Que peut-on en conclure pour autant? Ce biais existe pour tous les tests, nous ne pouvons pas y échapper.»

Autre problème, les études sur la co­gnition sont difficiles à reproduire, faute de grandes cohortes animales à évaluer. Ainsi, les publications scientifiques se sont longtemps fondées sur des anecdotes, relatant les exploits d’un seul corbeau ou d’un seul chimpanzé, savant et bien entraîné.

Intelligence au naturel

«Aujourd’hui, on essaie plutôt d’évaluer l’intelligence globale d’une espèce, reprend Louis Lefebvre. Ce n’est pas facile, car nous-mêmes définissons notre intelligence de plusieurs façons. Quelqu’un qui comprend la théorie de la relativité ou qui a un quo­tient intellectuel de 140 sera perçu comme intelligent. Mais, dans un autre environnement – la jungle par exemple –, le plus intelligent sera celui qui parvient à survivre dans la nature! Avec les animaux, il faut donc avoir deux appro­ches: étudier les manifestations de leur intelligence en les obser­vant dans la nature et leur faire effectuer certaines tâches complexes en laboratoire. Quand les deux convergent et qu’on réussit à démontrer qu’une espèce qui ne fait pas telle chose dans la nature se met à la faire en captivité, par exemple utiliser un outil, c’est la preuve qu’elle a une bonne intelligence générale.»

À mesure que les biologistes affinent le prisme à travers lequel ils jugent les «bêtes», il devient évident que, au cours de l’évolution, l’intelligence a émergé plusieurs fois, dans des branches parfois très éloignées d’un point de vue phylogénétique.

Cerveau et opportunisme

Le point commun entre les Einstein à poils, à plumes ou à écailles? D’abord, la taille du cerveau. «C’est sûr que la taille du cerveau est corrélée à l’intelligence. Mais ce n’est pas une corrélation parfaite, de sorte que certains animaux à petits cerveaux ont des capacités inattendues», nuance toutefois Louis Lefebvre. C’est le cas du goéland, par exemple, qui malgré sa petite cervelle est très innovateur et parvient à tirer profit d’environnements variés.

«L’intelligence a aussi coévolué avec la sociabilité, la capacité de dispersion et l’opportunisme, c’est-à-dire la capacité à modifier rapidement son comportement alimentaire. Les animaux solitaires, très spécialisés, qui ont un régime alimentaire strict et un petit cerveau ne sont généralement pas très inventifs», explique le biologiste.

Une vaste étude, menée en 2014 sur 36 espèces de mammifères et d’oiseaux – depuis l’écureuil jusqu’au diamant mandarin, en passant par le chimpanzé et la gerbille –, corrobore ces observations. Au total, les scientifiques (d’une vingtaine d’universités dont celles de Duke, Stanford, Yale et McGill) ont évalué la capacité d’autocontrôle de 567 animaux, en leur faisant exécuter divers exercices. Dans l’un deux, par exemple, on avait caché de la nourriture dans un cylindre opaque; si l’animal voulait l’atteindre, il devait donc passer par les extrémités ouvertes du cylindre. Puis, le cylindre opaque a été remplacé par un cylindre transparent: si l’animal préférait passer par l’extrémité ouverte plutôt que d’essayer d’attraper la récompense à travers les parois vitrées, on le considérait comme capable de s’autocontrôler, c’est-à-dire d’inhiber un comportement naturel mais contreproductif. Et donc de «raisonner» pour résoudre un problème.

Les chercheurs ont réussi à démontrer que les espèces dont le cerveau était le plus volumineux (dans l’absolu et non pas par rapport à la taille de leur corps) s’en sortaient mieux que les autres. Les grands singes en premier, bien sûr. La variété du régime alimentaire, qui traduit l’opportunisme, était éga­le­ment un facteur prédictif de réussite au test.

«Pourquoi y a-t-il une telle variation dans la taille des cerveaux? C’est un grand mystère de l’évolution. Pourquoi certains primates, par exemple, ont-ils eu besoin de neurones supplémentaires, alors que les abeilles peuvent accomplir énormément de choses avec de tout petits cerveaux?» s’interroge Simon Reader, spécialiste de l’innovation et de l’apprentissage social chez les animaux, à l’Université McGill, et l’un des auteurs de cette immense étude.

«La taille du cerveau, qu’est-ce que ça signifie? demande Louis Lefebvre. En soi, pas grand-chose! En réalité il faut compter les neurones, évaluer le nombre de synapses, la complexité des connexions, des neurotransmetteurs, et voir ce qui fonctionne à quel moment dans la prise de décision.», explique le biologiste qui a commencé à mener ce type d’analyse sur son modèle d’étude, un petit pinson de la Barbade (voir l’encadré ci-dessus).

Pas de finalité

Quant à savoir quel est l’animal le plus futé… Les éthologues sont passés à autre chose, et s’intéressent davantage aux différentes facettes de la cognition. «Il y a de nombreuses formes d’intelligence et d’habiletés. Nous, les humains, sommes bons surtout dans deux domaines: le langage et la fabrication d’outils, parce que cela nous a aidés à nous adapter à notre environnement, rien de plus. Les autres animaux ont déve­loppé d’autres adaptations pour améliorer leurs chances de survie. Il n’y a pas de finalité dans la nature, pas d’infériorité, pas de supériorité; juste des variations. Ce qui fonctionne, la nature le conserve», résume Arthur Saniotis.

Anne-Sophie Darmaillacq acquiesce: «Les animaux trouvent des solutions à des problèmes nouveaux auxquels ils doivent faire face dans leur milieu; ils s’adaptent. C’est peut-être sim­plement ça, être intelligent.»

Ce qui est sûr, c’est que chez les animaux comme chez les humains, l’intelligence a un prix. «On part du principe que l’intelligence est quelque chose de bon. En affaires, ceux qui innovent prennent des risques. Chez les animaux, c’est pareil: l’innovation a un coût», précise Simon Reader qui a prouvé que les espèces de primates les plus créatives ont plus de parasites transmis par l’environnement que les espèces plus conservatrices! «Le cerveau, c’est lent à se développer; la gestation doit être plus longue et cela coûte cher sur le plan métabolique», ajoute Louis Lefebvre.
 
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