Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Reportages

Un vaccin contre l'obscurantisme?

Propos recueillis par Elias Levy - 18/12/2015

Vacciner ou pas? La question ne devrait même pas se poser.

Le docteur Paul A. Offit est la bête noire du mouvement antivaccin aux États-Unis. Ce pédiatre, professeur et chercheur à l’université de Pennsylvanie, spécialiste de renommée internationale en vaccination, virologie et immunologie, poursuit un combat homérique pour convaincre un maximum de sceptiques de la nécessité des vaccins.
Il est aussi l’un des concepteurs du vaccin contre les rotavirus – le RotaTeq–, première cause de diarrhée grave chez les petits. Nous l’avons rencontré à Montréal, alors qu’il était invité par l’Université McGill, il y a quelques semaines.

De plus en plus de gens, surtout des parents de jeunes enfants, alertés par les réseaux sociaux, sont réfractaires aux vaccins. Cela vous surprend-il?

On peut comprendre que de nombreuses personnes, particulièrement des parents de bébés ou de jeunes enfants, éprouvent des craintes envers les substances qu’on introduit dans le corps. Surtout que, dans les premières années de sa vie, un enfant se verra administrer pas moins de 14 vaccins différents, et jusqu’à 5 inoculations en même temps. Comme tout médicament ou toute intervention chirurgicale, les vaccins ne sont pas exempts de risque. Mais aujourd’hui, ils ont fait l’objet de tests très rigoureux avant d’être approuvés par les autorités chargées de veiller à la santé publique, et ils ont tous fait leurs preuves. Les vaccins comptent indéniablement parmi les produits médicaux les plus fiables.

Quel argument employez-vous pour convaincre les parents?
Je ne cesse de leur expliquer que le risque de se faire vacciner est moindre que celui de contracter une maladie infectieuse grave. Surtout à une époque où de sérieuses maladies contagieuses sont en train de réapparaître en Amérique du Nord. Car il y a de nouveau chez nous des épidémies de rougeole, de grippe, de coqueluche, de varicelle, etc.
  Décider de vacciner ou non son enfant, c’est comme décider de l’asseoir ou non dans un siège d’auto spécialement conçu; et de le retenir ou pas au moyen d’une ceinture de sécurité. L’année dernière, dans l’hôpital où je travaille, cinq enfants sont décédés de la grippe H1N1. Aucun d’eux n’avait été vacciné contre cette maladie respiratoire impitoyable. Au printemps, un bébé de 11 mois dont les parents, pour des motifs religieux, avaient refusé qu’il soit vacciné à l’âge de 4 mois contre le pneumocoque a été terrassé par une méningite foudroyante. Son cerveau a été sérieusement endommagé. Une équipe médicale est parvenue in extremis à le sauver, mais cet enfant devra vivre avec de graves séquelles. Son espérance de vie ne sera que de 17 ou 18 ans. Ceux qui ont décidé de ne pas le faire vacciner ont fait un très mauvais choix.

Vous affirmez que les vaccins sont victimes de leur succès. Que voulez-vous dire?
Dans les années 1920 et 1930, mes parents ont vu la diphtérie se transformer en tueuse d’enfants et la poliomyélite entraîner une paralysie permanente chez nombre de petits. Dans les années 1950 et 1960, époque où les vaccins efficaces n’étaient pas légion, j’ai moi-même contracté la rougeole, la rubéole et la coqueluche.
  Aujourd’hui, beaucoup de gens n’ont plus peur de ces maladies. Mais c’est parce qu’ils ne les connaissent pas! Ils n’ont jamais été témoins de leurs conséquences, grâce justement à la vaccination qui a protégé contre elles des milliers et des milliers d’enfants. Jusqu’au jour où ils sont mis en face de la dure réalité…
  Récemment, dans le sud de la Californie, une vague de rougeole, dont un jeune visiteur du parc d’attractions Disneyland était porteur, s’est rapidement propagée jusqu’au Québec et en Colombie-Britannique. Au bout du compte, 158 personnes ont été infectées. Et, soudain, des parents affolés se sont rués vers les cliniques pour faire vacciner leurs enfants.

Ces dernières années, des médecins et des scientifiques opposés à la vaccination ont prétendu qu’il existe un lien entre l’autisme et les vaccins. Que doit-on en penser?
C’est une controverse inepte. Elle a éclaté en 1998 quand un gastroentérologue britannique, Andrew Wakefield, a publié dans la revue médicale The Lancet les résultats d’une étude mettant en cause la composante rougeole du vaccin RRO – Rougeole-Rubéole-Oreillons. Selon lui, cette composante provoquerait une réaction inflammatoire de l’intestin qui, en rendant plus poreuse la barrière intestinale, absorberait des substances toxiques, lesquelles attaqueraient ensuite les zones les plus névralgiques du cerveau. Andrew Wakefield affirmait avec une assurance déconcertante que l’autisme était causé par cette intoxication, alors que son étude ne s’appuyait que sur le cas de huit enfants à qui on venait d’administrer le vaccin RRO. Un échantillon bien insuffisant pour arriver à une conclusion catégorique sur une question aussi complexe.
  Depuis, l’hypothèse avancée par Andrew Wakefield a été réfutée par pas moins de 14 études scientifiques rigoureuses menées auprès de groupes beaucoup plus larges d’enfants autistes, dont seulement la moitié avait reçu le vaccin RRO. Andrew Wakefield a d’ailleurs été accusé de «mauvaise conduite professionnelle grave» par le General Medical Council du Royaume-Uni. [NDLR: En 2004, 10 des 13 chercheurs de l’étude dirigée par Wakefield se sont rétractés et, en 2010, The Lancet a carrément retiré l’article de ses archives.]
  En réalité, l’hypothèse défendue par Wakefield ressemblait plus à une croyance religieuse qu’à une certitude fondée sur la rationalité scientifique.

L’automne dernier, un groupe de chercheurs québécois a dénoncé la campagne de vaccination contre les infections par les virus du papillome humain (VPH). Ils estiment encore trop peu nombreuses les recherches fiables prouvant l’innocuité du vaccin et sa réelle efficacité. Où vous situez-vous?
Ce vaccin, qui protège actuellement contre 9 différentes souches de VPH, va prévenir annuellement environ 29 000 cas de cancer de la tête, du cou, de l’anus, de la vulve, du vagin, du pénis et du col de l’utérus, et éviter 5000 décès; et ce, rien qu’aux États-Unis. Depuis son homologation, environ un million de personnes l’ont reçu dans le cadre de tests pour vérifier son innocuité. Son seul effet secondaire, outre une douleur et une sensibilité au point d’injection, est l’évanouissement. Le vaccin contre le VPH est par ailleurs produit grâce à la même technologie que le vaccin contre l’hépatite B – par recombinaison de l’ADN –, qui existe depuis 25 ans. C’est peut-être une controverse culturelle, mais certainement pas scientifique.

Faut-il craindre le mercure contenu dans les vaccins?
Sept études médicales récentes ont démontré que la quantité de mercure contenue dans un vaccin n’est pas nuisible à la santé. La plupart des vaccins contiennent (à raison de 0,01% par dose) du thimérosal, un agent de conservation à base de mercure, utilisé pour prévenir la contamination du vaccin par des bactéries pendant sa production. Dans le corps, le thimérosal se transforme en éthylmercure, une forme de mercure non toxique, contrairement au méthylmercure qu’on retrouve dans certains poissons, comme le thon. Mais même si sa non-toxicité a été démontrée, dans bon nombre de pays, dont le Canada, il n’y a plus de thimérosal dans la majorité des vaccins pour enfants, à l’exception de ceux contre la grippe et l’hépatite B.

Aux États-Unis, les militants antivaccins vous accusent de collusion avec des compagnies pharmaceutiques. Que répondez-vous?
Ils me reprochent d’avoir vendu mon âme au diable en m’associant à la compagnie pharmaceutique Merck & Co. pour mettre au point le vaccin RotaTeq. En réalité, ces militants sont complètement déconnectés des réalités et des contraintes liées à l’univers médical du XXIe siècle. Établir un partenariat avec une firme pharmaceutique, ce n’est pas trahir la science ni se métamorphoser en hypercapitaliste cupide! Seules les compagnies pharmaceutiques ont les ressources et l’expertise nécessaires à l’élaboration de nouveaux vaccins ou médicaments, qui ne sont pas des préparations qu’on peut bricoler seul dans un coin de sa cuisine. RotaTeq sauve des millions de vies dans de nombreux pays. Je suis fier d’avoir participé à sa conception.

Pourquoi s’attaquent-ils à vous?
Parce que mes arguments sont fondés sur la science plutôt que sur des opinions culturelles. Mes contempteurs ne sont jamais arrivés à réfuter mes thèses scientifiques à partir d’autres thèses scientifiques. Un vieil aphorisme juridique dit: «Si la loi est de ton côté, tu plaideras tes arguments en te référant à la loi; si les faits sont de ton côté, tu plaideras tes arguments en te basant sur des faits; et si rien n’est de ton côté, il ne te restera plus qu’une option: attaquer ton opposant.» C’est ce que font aujourd’hui les membres du mouvement antivaccin.
 
Pour en savoir plus?:
Autism’s False Prophets. Bad Science, Risky Medicine, and the Search for a Cure, Columbia University Press, 2008, 298 p.
Deadly Choices – How the Anti-Vaccine Movement Threatens us All, Basic Books, 2011, 288 p.

 

Afficher tous les textes de cette section