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Reportages

À la recherche des langues perdues

Par Marine Corniou - 16/02/2017
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Quelques textes venus du fond des âges résistent encore et toujours au décryptage. Comment les déchiffrer ? Informaticiens et linguistes planchent sur la question.
 

Du haut du mont Djebel Barkal, la vue sur le Nil est imprenable. Le fleuve légendaire serpente au milieu du désert ocre qui s’étend à perte de vue. À l’ouest, se dresse une grappe de pyramides majestueuses. Ce sont des tombeaux royaux qui témoignent d’une époque révolue depuis plus de 2 000 ans.

Car c’est sur ce site, dans l’actuel Soudan, que fut érigée la métropole religieuse de Napata, au cœur du « pays de Koush ». Ce dernier correspond à un territoire situé au sud de l’Égypte, sur lequel a régné la civilisation koushite pendant presque 3 000 ans, entre le XXVe siècle avant notre ère et l’an 400.

Grâce à leur position stratégique, entre la mer Rouge et l’Afrique subsaharienne, les « pharaons noirs » contrôlaient les voies commerciales où circulaient or, ivoire, ébène, bétail, peaux de fauve ou plumes d’autruche. Profitant d’une agriculture prospère, d’armées redoutables et d’une administration structurée, ils maîtrisaient aussi l’écriture, que l’on appelle « méroïtique » (du nom du royaume de Méroé, le dernier de la civilisation koushite).

Mais cette écriture, même si elle peut être déchiffrée, reste désespérément incompréhensible. « Il s’agit d’une écriture phonétique : les textes peuvent donc être lus, mais pas traduits. C’est comme si on vous donnait à lire du hongrois : vous pourriez le déchiffrer, mais pas en saisir le sens », explique Claude Rilly, égyptologue et linguiste au Centre national de la recherche scientifique en France.

Seul spécialiste au monde de l’écriture méroïtique, ce chercheur essaie depuis 30 ans de percer le secret de la langue. Mais, à l’exception de quelques noms de rois, de dieux et de lieux, la langue des Koushites, qui ont pendant un temps régné sur l’Égypte, reste impénétrable. « On connaît environ 140 mots en méroïtique, la plupart empruntés à l’égyptien. Or, pour comprendre une langue, il faut en connaître 2 000 », indique-t-il.

Une poignée de mystères

Des mystères comme ceux-là, il en subsiste quelques-uns. Et, forcément, ils fascinent et frustrent les historiens, comme autant de fenêtres sur le passé qu’ils sont incapables d’ouvrir. Comment restituer une langue parlée il y a quatre millénaires et dont on a tout oublié ? Le défi est de taille, c’est peu dire.

Prenons l’étrusque, par exemple. Comme le méroïtique, cette langue résiste farouchement au décryptage. Elle est celle d’une civilisation raffinée, centrée sur la Toscane actuelle, ayant existé avant l’Empire romain. L’écriture est empruntée au grec ancien, et on parvient donc à en lire les lettres; la langue, en revanche, est une énigme. Elle n’appartient à aucun groupe linguistique connu. « C’était la langue dominante en Italie, puis elle a été remplacée par le latin pour des raisons socio-politico-économiques, précise Claude Rilly. C’est la même chose pour le méroïtique : il a disparu sans descendance. » Ainsi, la langue est morte avec le pays de Koush, lorsque celui-ci a été envahi par les Nubiens de l’ouest du Soudan vers l’an 350, en y imposant leur propre langue. Rien de très original, là : des milliers d’autres dialectes ont disparu sans laisser de traces au fil de l’histoire (notons que, encore aujourd’hui, une langue disparaît sur la planète tous les 15 jours).

Contrairement à l’égyptologue Jean-François Champollion qui s’est aidé de la pierre de Rosette, où figure le même texte rédigé en égyptien et en grec ancien, pour déchiffrer les hiéroglyphes au XIXe siècle, personne n’a trouvé de clé bilingue afin de comprendre le méroïtique ou l’étrusque.

« Mais il y a des défis encore plus grands : ce sont les textes dont on ne connaît ni l’écriture ni la langue », indique le Britannique Andrew Robinson, auteur de plusieurs ouvrages sur les langues et les écritures perdues. « En effet, là, pour déchiffrer, c’est mal parti. En comparaison, je m’estime presque chanceux ! » s’amuse Claude Rilly.

Des flopées d’archéologues se sont ainsi creusé les méninges sur le disque de terre cuite de Phaistos, trouvé en Crète en 1908, sur lequel sont gravés 241 symboles en spirale. Ou encore sur le linéaire A, une écriture composée de 85 signes, utilisée aussi en Crète par les prédécesseurs des Grecs et retrouvée sur quelques tablettes en argile. Dans ces deux cas, on n’a aucune idée de la langue parlée par les « scripteurs ».

Mais l’énigme préférée d’Andrew Robinson reste le rongo-rongo de l’île de Pâques, dont on connaît 26 textes gravés sur des tablettes en bois. « Cette écriture est exquise sur le plan artistique et totalement déconcertante. A-t-elle été introduite par les premiers Polynésiens qui ont colonisé l’île, inventée indépendamment, ou créée après l’exposition des habitants à l’écriture européenne en 1722 ? Personne ne le sait », indique cet ancien professeur invité au Wolfson College, à Cambridge.

Lire la suite dans notre numéro de mars 2017, présentement en kiosque.
 

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