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Reportages

À vous glacer le sang

Par Guillaume Roy - 02/01/2017
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Que se passe-t-il quand le corps humain entre en hypothermie? Notre journaliste ne le sait que trop bien...
 

L’hiver semble s’installer à demeure dans le Parc national de la Gaspésie. On est à la mi-avril et il est encore tombé 30 cm de neige. Une dernière occasion cette année, peut-être, de profiter de la poudreuse dans le massif des Chic-Chocs.

Au terme d’une ascension d’une heure, mon copain Mathieu et moi atteignons le sommet du mont Hog’s Back. Je m’élance en premier sur ma planche à neige et je m’arrête à mi-parcours pour suivre la descente de mon ami avec la caméra.

Après quelques virages dignes d’un film de ski, une plaque de neige de près de 50 m de largeur cède, emportant Mathieu avec elle. Je l’aperçois d’abord à la surface mais, après quelques secondes, il disparaît.

Dès que l’avalanche s’arrête, j’accours. Je cherche une tuque, un gant, un ski – n’importe quoi ! –, mais je ne vois rien. Je crie son nom. Pas de réponse.

Après une vingtaine de minutes, je prends la décision la plus difficile de toute ma vie. Je laisse mon ami, pour aller chercher de l’aide.

37°C Mathieu est sonné par l’impact. Il est probablement inconscient pendant plusieurs minutes. Son corps, humide après avoir gravi la montagne, se refroidit rapidement. Dès qu’il plonge sous les 37 °C, la température normale, des récepteurs de chaleur envoient un message sous la forme d’influx nerveux jusqu’à l’hypothalamus, le centre de contrôle de la thermorégulation situé dans le cerveau.

Dès lors, toute une série de mécanismes physiologiques stimulent la production d’hormones (comme l’adrénaline et le cortisol) qui influenceront les systèmes nerveux, endocrinien, cardiaque et respiratoire afin de maintenir la chaleur du corps.

Je descends la pente rapidement pour atteindre la route au bas de la montagne. Une voiture me mène jusqu’au Gîte du Mont-Albert. La réceptionniste prend alors contact avec les secouristes et l’équipe de sauvetage s’organise. J’imagine le pire.

35°C Mathieu vient d’atteindre le stade d’hypothermie légère. À la surface de son corps, les vaisseaux sanguins se contractent pour limiter la perte de chaleur.
Puis, les artères se resserrent pour diminuer l’afflux de sang vers les extrémités et ainsi concentrer la chaleur près des organes vitaux. C’est le phénomène de vasoconstriction cutanée, initié par le système nerveux sympathique dont le rôle est de sonner l’alarme quand le danger nous guette. Les mains et les pieds de Mathieu se refroidissent alors rapidement, ce qui réduirait leur flexibilités’il tentait de les bouger.

Avec plus de sang concentré près des organes vitaux, sa pression et son pouls augmentent, car son cœur doit travailler plus fort pour envoyer du sang dans tout l’organisme. Son rythme respiratoire s’accélère également.

Même s’il est inconscient, Mathieu se met à frissonner car, en réponse au froid, le cerveau commande aux cellules de produire plus d’énergie. Résultat, les muscles se contractent et se relâchent à toute vitesse pour générer de la chaleur.
Ce sont les travaux de Gordon Giesbrecht, professeur à la faculté de kinésiologie de l’université du Manitoba, qui ont démontré l’importance du frissonnement pour la production de chaleur dans les années 1980.

Surnommé « Docteur Popsicle », il est devenu son propre cobaye en testant les effets de l’hypothermie sur son corps. Sa contribution a permis de repousser de deux degrés les limites des recherches effectuées sur des humains (de 33 °C à 31 °C). « Le frissonnement produit jusqu’à 500 watts d’énergie, alors que l’on produit environ 100 watts au repos, m’expliquera-t-il plus tard. C’est beaucoup plus que ce que l’on pensait. »

L’équipe de secours se réunit au pied du mont Albert. En plus du guide d’Avalanche Québec, six autres personnes ayant une formation de sécurité en montagne se sont portées volontaires. Tout se passe rapidement, mais les minutes filent. Ça fait déjà plus d’une heure que Mathieu est enseveli sous la neige.

32°C Quand Mathieu ouvre les yeux, il parvient à dégager la neige sur son visage avec son bras droit demeuré libre, mais impossible d’en faire plus. Il entend des camions circuler sur la route au bas de la montagne et se demande si quelqu’un viendra le secourir. Ses côtes et son dos le font souffrir, mais il ne ressent pas le froid. Il vient d’atteindre le stade d’hypothermie modérée.

À 32 °C, le corps cesse de frissonner, car il n’arrive plus à produire assez d’énergie et s’épuise. Il passe alors en mode ralenti, freinant le métabolisme et donc sa consommation d’énergie, pour préserver ses fonctions.

Le cerveau marche alors lui aussi au ralenti. Mathieu devient confus et légèrement somnolent. Il a de la difficulté à parler. « Pour chaque degré corporel en moins, le cerveau consomme environ 10 % moins d’oxygène », m’expliquera plus tard Charles Saint-Arnaud, intensiviste au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke et professeur adjoint à la faculté de médecine et des sciences de la santé.

Le rythme cardiaque ralentit, la tension chute, le cœur pompe moins de sang. Au même moment, les vaisseaux, qui maintenaient le sang près des organes, se relâchent, créant l’impression qu’une vague de chaleur parcourt le corps. Cette réaction mène parfois au « déshabillage paradoxal » alors que des gens en état d’hypothermie enlèvent leurs vêtements… avant de s’évanouir.

Cela fait près de deux heures que Mathieu est enfoui sous la neige. L’équipe de secours entame ses recherches. Au pied de la pente, tout le monde active son détecteur de victime d’avalanche – un outil électronique qui permet de localiser un individu enseveli. Après quelques minutes, quelqu’un aperçoit un ski dans la forêt.

29°C Mathieu est à la limite de l’hypothermie sévère, qui commence à 28 °C. Lorsqu’une personne atteint ce seuil, elle entre dans un état qui rappelle l’hibernation de certains animaux. Le froid ralentit tellement le métabolisme qu’il est possible de survivre avec une quantité minime d’oxygène. Cependant, les secours doivent agir rapidement car, à moins de 30 °C, les arythmies cardiaques sont fréquentes.

Mon ami entend justement les secouristes qui approchent et, tandis qu’il en est encore capable, tente un cri de désespoir. « Je suis ici ! » L’équipe le retrouve alors dans la forêt, plutôt qu’au milieu de la piste. L’avalanche était si puissante qu’elle a fait plier les arbres et a entraîné Mathieu à cet endroit. Les secouristes le sortent enfin de son piège de neige, l’enroulent dans une couverture pour le réchauffer, puis le couchent sur un traîneau. Après quoi, il s’évanouit.

Une ambulance l’attend au bas de la piste pour l’emmener à l’hôpital le plus proche. Il a sept côtes cassées, un poumon perforé et 1,5 L de sang dans les poumons. Mais il est maintenant en sécurité et au chaud. Il restera en observation pour quelques jours et, heureusement, ne conservera aucune séquelle liée à l’hypothermie.

C’était en 2005, mais cette histoire me hante toujours. Que serait-il arrivé s’il avait fallu quelques minutes de plus pour trouver Mathieu ? Jusqu’où la température corporelle peut-elle descendre, avant de provoquer la mort ? Difficile à dire, indique Gordon Giesbrecht : « On pensait jadis qu’il était impossible de survivre si la température du corps descendait sous 20 °C. Puis, on a ajusté la limite à 15 °C, mais avec l’expérience, nous avons appris qu’il vaut toujours la peine d’essayer de sauver une victime d’hypothermie, quelle que soit sa température. »

Par chance, Mathieu, lui, n’a pas eu à tester la limite du corps humain.

À lire aussi: Des cas extrêmes d'hypothermie

Paru dans notre numéro de janvier-février 2017.

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