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Reportages

L’abominable hum

Par Mélissa Guillemette - 22/09/2016


Un bruit étrange met sur les nerfs une partie de la population de Ranchlands, un quartier résidentiel de Calgary. Ce bruit, on l’appelle hum (prononcer «homme»).

Dana Negrey se souvient de la première fois qu’il l’a entendu, en 2008. Cet acteur spécialisé en narration travaillait dans son studio d’enregistrement, chez lui, quand un bruit de basse fréquence, accompagné d’une vibration, s’est mis à chatouiller son oreille. «Je croyais que ma femme avait activé le ventilateur à l’étage.» Mais non. Et le grondement ne s’est plus jamais arrêté.

Seule une partie de la population l’entend, a-t-il découvert à force d’en parler avec ses voisins, ce qui ajoutait au mystère. «Quand les pompiers sont venus chez moi pour déterminer la source du bruit, quatre d’entre eux le percevaient, mais pas leur capitaine, raconte Dana Negrey. Les premiers s’étonnaient: “Comment peux-tu ne pas entendre ça?”»

Les Calgariens ne sont pas les seuls à entendre ce drôle de vrombissement. Le hum de Bristol, au Royaume-Uni, est connu depuis les années 1970 – certains affirmaient à l’époque qu’il engendrait de l’insomnie, des maux de tête et même des saignements de nez! À Taos, au Nouveau-Mexique, on parle du mystérieux son depuis le début des années 1990. Puis il y a le hum de Kokomo, en Indiana, et celui de Largs, en Écosse. Chaque fois qu’un article sur le sujet est publié, les médias reçoivent des tonnes de témoignages (à suivre dans le prochain courrier des lecteurs de Québec Science?).

En réalité, le hum serait partout, si l’on se fie à une carte participative, appelée World Hum Map and Database, mise en ligne en 2012. Plus de 10000 points rouges y ont été ajoutés par des internautes.

Même le Québec n’échappe pas à ce bruit qui n’a rien à voir avec le mantra om des adeptes de yoga. «C’est comme si un titan marchait près de la maison», écrit un citoyen de Longue-Pointe, à Montréal, sur la World Hum Map and Database. Ou «comme un train interminable qui passerait sous ma maison», dit une femme de Magog. Ou encore «comme si un cellulaire vibrait sur une table», dit un homme de Sainte-Victoire-de-Sorel.

Pas étonnant que la plupart se plaignent d’avoir de la difficulté à s’endormir… D’autant plus que, en général, on entend mieux le hum à l’intérieur que dehors, où le bruit ambiant le masque.

Une énigme sonore

On en sait malheureusement très peu sur le phénomène. C’est d’ailleurs ce manque d’information qui a mené Glen MacPherson, un Britanno-Colombien qui entend le hum, à créer la carte participative pour, à tout le moins, donner une idée de son étendue. «Je ne prétends pas être un scientifique, dit l’enseignant en mathématiques au secondaire. D’ailleurs, tout ce que je souhaite, c’est que mon projet soit repris par des chercheurs. Car à ce jour, il n’y a pas eu de véritables études sur le sujet dans les universités. Il faut dire qu’il n’y a pas vraiment d’argent à faire là.»

L’aura de mystère qui entoure le hum n’aide pas à sa crédibilité. Les théories les plus loufoques ont toutes été déjà avancées: signaux extraterrestres, écho du big-bang, ondes délibérément émises destinées à contrôler les pensées des citoyens, etc.

Soyons rationnels. Un son envahissant est parfois tout simplement lié à un problème auditif. Le bruit ne provient alors pas de l’environnement, mais du corps. «Le premier réflexe de ceux qui l’entendent devrait être de consulter un médecin pour s’assurer qu’ils ne souffrent pas d’un problème de santé ou d’audition», dit Mike Smith, professeur au département de génie électrique et informatique à l’université de Calgary, qui supervise la création d’une application mobile pour enregistrer le hum.

Cette application sera justement une bonne façon pour les personnes touchées de prouver à leurs proches qu’il ne s’agit pas d’un acouphène et qu’elles ne deviennent pas marteau. «Il faut toutefois utiliser un micro externe, car ceux des téléphones ne sont pas sensibles à ces basses fréquences», indique Orchisama Das, une étudiante d’origine indienne qui a contribué à la conception de l’application.

Restera encore à trouver ce qui cause ce bruit. Est-ce un phénomène géologique? C’est ce qu’ont titré une panoplie de journaux et de magazines en 2015 quand une étude expliquant le «hum de la Terre» est parue dans la revue scientifique Geophysical Research Letters.

Éléonore Stutzmann, sismologue française et coauteure de l’étude, explique que les journalistes avaient tout faux! Le hum qu’elle étudie correspond à l’oscillation de la Terre causée par le choc de vagues de longue période sur la côte des continents. Mais pas moyen de l’entendre… à moins d’être un sismographe! «C’est le mouvement du sol, pas le mouvement de l’air, rappelle-t-elle. Et de toute façon, la fréquence est trop basse: entre 0,05Hz et 0,005Hz, très loin de la sensibilité de l’oreille.» Rappelons que l’humain perçoit les ondes sonores entre 20Hz (son très grave) et 20000Hz (son suraigu).

Autre explication logique, le bruit industriel; surtout que la plupart des victimes du hum vivent en ville. À Windsor, en Ontario, par exemple, le gouvernement fédéral n’a ménagé aucun effort pour trouver la source d’un bourdonnement infernal de 35Hz. Il a fait ses propres recherches en 2011 et commandé une étude à des chercheurs des universités de Western Ontario et de Windsor en 2013.

Résultat, il y a bien un hum et il semble venir de Zug Island, une île industrielle située en face de Windsor, sur la rivière Detroit. Le hic, c’est qu’elle se trouve dans l’État du Michigan, aux États-Unis. «On est bloqué, maintenant, explique Gary Grosse, un citoyen engagé qui administre la page Facebook Windsor/Essex County Hum. On sait que ça vient probablement de la chaudière d’une entreprise en particulier, mais elle réfute l’hypothèse, sans nous laisser entrer pour vérifier.» Là où il y a le hum, il y a de l’hommerie…

Dans Ranchlands, à Calgary, la cause est moins évidente. Marcia Epstein, professeure spécialisée en écologie acoustique à l’université de Calgary, a réalisé un sondage auprès de la population: «Trois groupes de maisons du quartier étaient touchés. Pour le premier, on a trouvé la source: un transformateur près d’un centre commercial alors que le très fort courant électrique fait vibrer l’appareil. Un hum électrique, d’ailleurs, est très caractérisé, continu, avec des aigus.» Mais pour les deux autres, où on entend plutôt des sons graves ressemblant au ronronnement d’un moteur de camion tournant au ralenti au loin, il fallait investiguer davantage.

Deux foyers ont accepté de tenir un agenda du hum. La chercheuse et des bénévoles ont alors pu comparer les manifestations du bruit avec les activités de la gare ferroviaire et celles de la station de pompage, à proximité. Il n’y avait pas de concordance. «En ce qui concerne la station de pompage, on nous a expliqué que, puisque les voisins ouvrent les robinets quand bon leur semble, il serait difficile de confirmer ou d’infirmer que le hum vienne de là. Pour en être sûr, il faudrait que tout le monde ouvre et ferme les robinets en même temps!»

Les ondes électromagnétiques coupables?
Les ondes radio de très basses fréquences (entre 3000Hz et 30000Hz) sont peut-être coupables, selon Glen MacPherson qui s’appuie sur un article de 2004 du géophysicien états-unien David Deming, publié dans le Journal of Science Exploration, une revue qui diffuse des articles sur des sujets non conventionnels. Il s’agit d’ondes électromagnétiques; nous ne sommes donc pas sensés les percevoir. Elles sont notamment utilisées pour la diffusion de signaux horaires et pour les télécommunications avec les sous-marins.

Glen MacPherson a fabriqué une boîte métallique, assez grande pour qu’un humain puisse s’y enfermer, laquelle est censée bloquer les radiations électromagnétiques. C’est le professeur Deming qui avait évoqué cette méthode pour éprouver l’hypothèse. «Il me faut tester la boîte dans un endroit où le bruit ambiant n’est pas trop élevé, car ce dernier masque le hum, dit le Britanno-Colombien. Je vais déménager bientôt avec ma famille dans un coin reculé et je pourrai installer la boîte dans le garage pour faire le test sous de bonnes conditions», raconte-t-il, totalement absorbé par son projet.

Dominic Grenier, professeur au département de génie électrique et de génie informatique de l’Université Laval, est pour le moins sceptique. «Une onde électromagnétique, c’est complètement différent d’une onde acoustique qui est une onde de pression. Comment la première pourrait-elle produire la seconde? Car pour faire vibrer un tympan, on n’a pas le choix: il faut une pression.»

Il est vrai qu’un haut-parleur réussit à convertir un signal électrique en onde de pression en faisant vibrer une membrane. L’onde électromagnétique devrait donc agiter un objet conducteur pour créer une onde sonore. «Mais il faudrait de très grandes puissances pour y arriver, ajoute le professeur. Et théoriquement, si la source est à 3000Hz, ce qui est par ailleurs une très basse fréquence pour produire une onde électromagnétique, elle ne pourrait pas faire autrement que de faire vibrer le conducteur de 3000Hz et produire un son à cette fréquence», lequel serait audible pour tous, sans équivoque. On serait alors très loin d’un hum à 35Hz.

Marcia Epstein, qui prépare justement un livre sur l’audition et le bruit, estime qu’il ne faut tout de même pas négliger cette hypothèse. Des ondes électromagnétiques, ou encore des infrasons ou des ultrasons (respectivement trop graves et trop aigus pour être perçus par l’oreille humaine), réussissent peut-être à stimuler le nerf auditif de certaines personnes. «Ce serait le même principe qu’un acouphène, dit-elle; le bruit serait interne. Il faudrait que des audiologistes collaborent avec nous et fassent des tests pour vérifier l’activité du nerf auditif de personnes qui entendent un hum.»

Au fil de ses recherches, elle a découvert que les oreilles diffèrent d’une personne à l’autre: «J’ai fait mesurer mes canaux auditifs et j’ai appris, à ma grande surprise, qu’ils sont tout en courbes, très différents des dessins anatomiques. Tout le monde a des oreilles différentes, de la même façon qu’on a des yeux différents.» Marcia Epstein avance que la taille et la forme du canal ont peut-être une influence sur la capacité à entendre les bruits de basses fréquences, à développer des acouphènes ou à percevoir les ondes électromagnétiques.

Mike Smith, de l’université de Calgary, et un groupe d’étudiants ont pour leur part tenté de trouver une solution pour masquer complètement le hum, du moins la nuit. Ils ont mis au point le SSSH! (SHARC based Sound Suppression System for the Home), une technique qui requiert un système de cinéma maison. «On s’inspire de ce qui se fait dans les voitures de luxe pour réduire les bruits dans l’habitacle; c’est ce qu’on appelle le contrôle actif du bruit», explique le professeur Smith.

En résumé, il s’agit de produire un son inverse de celui qui agresse le dormeur: une onde de la même amplitude et de la même fréquence, mais déphasée d’une demi-période. Le résultat de la rencontre entre les deux ondes sera le silence, dans un espace défini: 1m3 autour de l’oreiller.

Mais – disons-le – cette solution n’est pas simple. Imaginez une chambre à coucher dans laquelle une armée de micros capte le bruit embêtant, pour le transmettre à un processeur qui détermine ensuite le son à diffuser dans une série de haut-parleurs disposés pour annuler le hum.

«Il y a plusieurs étapes pour y arriver. Ça risque donc d’en décourager plusieurs, reconnaît Mike Smith, indiquant qu’il s’agit avant tout d’un exercice théorique. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il y a plusieurs hums, et que je suis bien heureux de ne pas en avoir un chez moi…»

Illustration: Michael Byers

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