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Reportages

Immunothérapie: le nouvel espoir

Par Marie-Pier Elie - 19/09/2014
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Quelques jours avant de mourir, Clément avait une obsession: le Maryland. Son foie ne fonctionnait plus. Son cerveau, juste assez pour lui permettre de dire à son amoureuse, dans ses rares et brefs moments de lucidité: «On s’en va au Maryland. Fais nos valises, on sort d’ici !»

«Ici», c’était l’étage des soins palliatifs de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, à Montréal. Là où vont mourir ceux qui, comme lui, ont reçu l’ultime diagnostic: «Il n’y a plus rien à faire.» Dans son cas, plus rien à faire pour freiner les métastases qui envahissaient ses poumons, ses os, son pancréas, son foie. Sauf peut-être aux États-Unis, dans l’État du Maryland.

Parce que, à 33 ans, on ne veut pas que la vie s’arrête. On a trop d’attaches, trop de projets, on n’a pas assez vécu. On veut se battre jusqu’à la fin, même si c’est peut-être en vain. Lorsqu’il a appris que le mélanome qu’il croyait disparu ne lui laissait même pas quelques mois à vivre, Clément a écrit une lettre à Steven Rosenberg, celui qui lui dirait peut-être qu’il y avait  quelque chose à faire: «I am not asking for a miracle, I am not asking for someone to tell me he’ll save my life with 100% certainty, but I desperately need someone to tell me he’s willing to try something

Je connaissais Clément Sauvé. Comme amie et comme journaliste, j’ai voulu savoir ce qui aurait pu se passer. Je suis allée au Maryland, à sa place en quelque sorte, voir comment on aurait pu le garder en vie s’il avait eu un peu plus de temps devant lui.

«Quel était son nom?» Le docteur Rosenberg a ce regard à la fois impassible et bienveillant de ceux qui combattent la mort du matin au soir. Il ne se souvient pas précisément de la lettre de Clément; des appels comme celui-là, il en reçoit tant… De désespérés prêts à se soumettre aux traitements expérimentaux d’immunothérapie – toujours pas reconnus, parfois même jamais encore tentés – qu’il a mis au point au département de chirurgie du National Cancer Institute, à Bethesda, au Maryland. Mais comme ils n’ont plus rien à perdre, ces mourants sont prêts à s’offrir comme cobayes, contribuant peut-être ainsi à faire avancer la recherche. «Une infime minorité rencontrent les critères d’inclusion de l’un ou l’autre de nos essais cliniques et se retrouvent hospitalisés ici», dit le chirurgien qui, à 74 ans, fait encore quotidiennement la tournée de ses patients de la dernière chance.

Si son foie ne l’avait pas laissé tomber si vite, Clément se serait peut-être retrouvé parmi ceux que nous visitons, ce lundi matin-là, avec tous les membres de l’équipe du docteur Rosenberg. Le traitement qu’il aurait reçu n’a rien à voir avec la chimiothérapie, où l’on injecte littéralement un poison dans les veines pour freiner la prolifération du cancer. «Avec les traitements conventionnels comme la chirurgie, la chimio ou la radiothérapie, on applique une force externe, explique Steven Rosenberg, qu’il s’agisse d’un scalpel, de médicaments ou de radiations. Tandis qu’avec l’immunothérapie, on met à profit les défenses naturelles du corps humain.»

L’idée n’est pas nouvelle. Dès la fin du XIXe siècle, un chirurgien du nom de William Coley, aux États-Unis, a pressenti le potentiel anticancéreux du système immunitaire – encore bien mal compris à l’époque –, lorsqu’il s’est intéressé au cas de Fred Stein, condamné par un sarcome de la joue qui résistait à toute forme d’intervention. L’immigrant allemand s’était mis à aller de mieux en mieux peu de temps après avoir contracté une infection cutanée postopératoire. Se pouvait-il que son système de défense, en déployant la grande artillerie pour combattre les microbes responsables de l’infection, se soit mis du même coup à combattre son cancer? Une quarantaine de cas semblables ont fini par convaincre Coley que oui. Pour en avoir le cœur net, il a volontairement contaminé ses patients à l’aide de cultures bactériennes, provoquant des fièvres carabinées qui en ont mené plusieurs à la mort, mais quelques-uns à la rémission totale. La mixture de toxines inactivées qu’il a ensuite mise au point a même été commercialisée à partir de 1923.

Aujourd’hui, dans les laboratoires du monde entier, à défaut d’infecter délibérément les patients, on déploie toutes sortes de tactiques pour apprivoiser l’armée immunitaire. Enrhumé, Steven Rosenberg aimerait bien neutraliser momentanément la sienne. «Ce n’est pas le virus qui provoque les symptômes de mon rhume, mais bien la réaction immunitaire, et c’est ce qui protège mon corps. De la même façon, on peut exploiter le système immunitaire pour diriger sa puissance contre les cellules cancéreuses», souligne en réprimant une légère toux celui qui recevait justement en 2011 le William B. Coley Award, nommé d’après son illustre prédécesseur. Et c’est ce qu’il a fait; avec, à ce jour, un succès inespéré chez plusieurs patients atteints d’un mélanome métastatique, une forme de cancer qui, normalement, ne pardonne pas. Celle qui a tué Clément.

Lire la suite dans notre numéro de novembre 2014.

Photo: David Scharf/Corbis

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