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Jean-Francois Cliche

Le vrai climatoréalisme

14-02-2019

Illustration: Vigg

Comme à peu près plus personne ne prend au sérieux les gens qui nient l’existence des changements climatiques, les climatosceptiques se disent maintenant «climatoréalistes». Et ce sont désormais les conséquences du réchauffement qui sont niées, ou décrites comme bénignes, voire positives.

Serait-il possible que le réchauffement planétaire diminue la mortalité au lieu de l’augmenter, comme on l’entend souvent dans les médias ?

L’automne dernier, qui a fini de manière particulièrement froide, certains climatosceptiques québécois ont brandi sur Twitter une étude parue en 2015 dans The Lancet qui montrait que le froid est responsable de 18 fois plus de morts que la chaleur. C’est donc dire, concluaient-ils, que, même si des canicules plus fréquentes tueront plus de gens, le réchauffement sauvera davantage de vies qu’il en fauchera.

Ce cas illustre parfaitement la nouvelle mode dans les cercles climatosceptiques : comme à peu près plus personne ne prend au sérieux ceux et celles qui nient l’existence des changements climatiques ou leur origine anthropique, ils se disent maintenant « climatoréalistes ». Ce sont désormais les conséquences du réchauffement qui sont rejetées ou alors décrites comme bénignes, voire positives.

L’étude de 2015 existe bel et bien, elle est très vaste (74 millions de décès dans 13 pays entre 1985 et 2012) et elle conclut effectivement que 7,71 % de la mortalité est liée à des températures « non optimales », dont 7,29 % surviennent par temps froid et seulement 0,42 % par temps chaud. On trouve d’ailleurs des chiffres qui vont dans le même sens sur le site de Statistique Canada : d’un océan à l’autre, autour de 770 personnes meurent par jour, en moyenne, de décembre à mars, contre quelque 680 en juin, juillet et août.

Alors, les « réalistes » auraient-ils raison, du moins sur ce point ? Pas vraiment. Cette étude a seulement établi dans quel intervalle de températures la mortalité est à son plus bas dans près de 400 localités, puis attribué les décès supplémentaires au froid ou à la chaleur. Et elle a trouvé un surplus de mortalité en hiver, mais c’est un phénomène qui est connu depuis longtemps, m’a indiqué le Dr Pierre Gosselin, responsable de la recherche en santé au consortium Ouranos sur les changements climatiques.

La question importante, dit-il, et à laquelle la science a bien répondu ces dernières années, est celle-ci : ce surcroît de mortalité hivernale s’explique-t-il par le froid (auquel cas le réchauffement pourrait être salutaire) ou par le changement de saison ? C’est la seconde possibilité qui semble la bonne, enchaîne le Dr Gosselin.

La mortalité augmente en hiver parce que le corps s’adapte au temps plus froid le sang devient plus épais, par exemple, ce qui a des conséquences sur la mortalité cardiaque et parce que des virus comme celui de la grippe se répandent mieux qu’en été.

Or, on observe cette hausse des décès dans pratiquement tous les climats. Une revue de la littérature scientifique publiée en 2013 dans WIREs Climate Change signalait ainsi que « l’excès de mortalité hivernale est environ deux fois plus élevé en Angleterre et au pays de Galles qu’en Norvège », même si l’hiver est beaucoup plus rude en Scandinavie. En fait, mentionne le Dr Gosselin, on observe ce surcroît saisonnier de décès même dans des villes subtropicales comme Taiwan.

Alors, même si l’hiver québécois s’adoucit, il est difficile de croire que la Grande Faucheuse deviendra soudainement plus clémente.

Du côté estival de l’équation, poursuit le Dr Gosselin, « on prévoit qu’il y aura de trois à cinq fois plus de jours chauds au Québec d’ici 20 ans et, dans certains endroits tropicaux et subtropicaux, on est déjà aux limites de l’adaptation physiologique du corps humain [à la chaleur] ». En général, les canicules s’accompagnent d’un surplus de mortalité, surtout chez des personnes âgées, dont la santé est déjà chancelante.

Donc, en comptant les décès attribuables aux canicules en plus de ceux qui surviendront avec d’autres phénomènes estivaux susceptibles de devenir plus fréquents à l’avenir (inondations, ouragans, etc.), les modèles actuels prédisent clairement que le réchauffement augmentera la mortalité, conclut le Dr Gosselin. Soyons véritablement climatoréalistes…

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