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14-11-2019

Du couvert de neige au motif des flocons, la saison froide se transforme.

Dans le Grand Nord québécois, les Inuits assistent impuissants à la métamorphose de leurs hivers. Les vastes plateaux gelés ont laissé place avec les années à des couverts de neige moins uniformes qui rendent leurs déplacements en motoneige risqués. Les plans d’eau tardent à geler et la neige s’accumule différemment. Par endroits, elle ne supporte même plus le poids de leurs engins.

Esther Lévesque, professeure d’écologie végétale à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), recueille depuis une trentaine d’années les doléances des habitants du Nord à ce sujet. Elle parcourt aussi la toundra pour comprendre comment la transformation du climat se répercute sur sa végétation. Un travail loin d’être anodin parce que, si le couvert de neige se transforme, c’est avant tout à cause de ce qui se trouve en dessous !

Le principal coupable porte le nom de bouleau glanduleux. Cet arbuste apparaît dans la toundra sitôt que la forêt boréale lui cède sa place et il s’étend au nord sur des centaines de kilomètres. Il a toujours fait partie du paysage de la toundra, mais depuis quelques années il prend de l’expansion, alors qu’il se tenait plutôt près du sol auparavant. « C’est une espèce qui a toujours été contenue par le froid, explique Mme Lévesque, mais maintenant que les contraintes se dissipent avec le réchauffement, elle pousse différemment. »

En passant d’une posture ramassée à une forme érigée, le bouleau glanduleux s’extirpe progressivement la tête de la canopée plutôt basse au-dessus des lichens et des petits fruits. Ce faisant, il fait obstacle au vent l’hiver venu. « Au lieu d’être balayée et de durcir, la neige qui reste emprisonnée entre les branches ne se densifie pas », dit la spécialiste.

Le phénomène cause des maux de tête aux habitants du Nord, habitués de circuler à motoneige un peu partout. Désormais, ils doivent éviter les secteurs où les bouleaux glanduleux se sont dressés. Et cela vaut aussi en été : il faudrait entretenir les sentiers qui sont maintenant envahis de branches. « Et les petits fruits, si prisés, poussent moins bien à l’ombre des bouleaux », ajoute Esther Lévesque.

En plus de modifier les us et coutumes des habitants du Nord, le petit arbuste transforme l’écosystème qui se trouve à ses pieds. Par son pouvoir isolant, la neige prise entre ses branches « agit comme une doudoune », selon la chercheuse, et facilite la survie des microorganismes et des végétaux qui se trouvent en dessous. « On voit clairement que ça pousse davantage chaque été », indique Mme Lévesque. En plus de favoriser la conservation de la chaleur dans le sol, les arbustes accélèrent la fonte de la neige au printemps en absorbant la chaleur du soleil, précise la professeure. « Il y a des changements structurels majeurs qui s’opèrent actuellement », ajoute-t-elle.

Des effets sur le printemps…

Plus au sud, la transformation des hivers s’observe aussi. Spécialiste de la formation des glaces et de l’hydrologie, Christophe Kinnard, professeur au Département des sciences de l’environnement de l’UQTR, consacre ses travaux aux changements qui s’y produisent. Chaque hiver, le scientifique surveille d’un œil la formation de neige et de glace sur le territoire, et guette de l’autre le niveau d’eau dans les rivières.

De fait, le volume des précipitations et la vitesse de fonte de la neige sont appelés à changer en raison du réchauffement climatique. « Comme ailleurs dans l’hémisphère Nord, la couverture de neige devrait diminuer de trois à cinq pour cent par décennie au Canada dans les années à venir, note le spécialiste. Mais ce qui est intéressant au Québec, c’est qu’on prévoit au contraire une hausse des précipitations sous forme de neige au cours des 20 à 30 prochaines années, puis une diminution de cinq à sept pour cent par décennie d’ici la fin du siècle. »

Davantage de neige l’hiver, donc plus d’eau lorsqu’elle fond, gonflant d’un coup le lit des rivières. Le chercheur parle d’ailleurs d’une « intensification du cycle hydrologique ». Et celle-ci pourrait déjà être en marche. « C’est le genre de cocktail météo auquel on a droit depuis 2017, fait-il remarquer, et l’on voit que ça exacerbe les crues printanières. »

En plus de cette hausse des précipitations de neige, les habitants du centre-sud du Québec auront à s’habituer aux redoux de plus en plus fréquents en hiver, poursuit-il. Des cycles de gel et de dégel qui alimenteront également en eau nos rivières jusqu’à les faire déborder. « Tous nos modèles prédisent un accroissement des débits en hiver, avec des crues hivernales et des embâcles », souligne Christophe Kinnard.

… et sur les flocons

Mais il n’y a pas que la quantité de neige au sol ou sa fonte qui se transformeront au cours des prochaines années. L’aspect des flocons est en pleine métamorphose et pourrait avoir des conséquences sur la distribution de la neige au Québec.

C’est que « la forme des flocons est influencée à la fois par la température et par le taux d’humidité de l’air », explique Julie Mireille Thériault, professeure au Département des sciences de la Terre et de l’atmosphère à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Autour de -15 °C, la neige tombe généralement sous forme « dentrite ». « Ce sont les premiers flocons auxquels on pense avec leur forme plate faite de branches ramifiées qui prennent dans le vent », mentionne la spécialiste. Entre – 6 et -10 °C, les cristaux adopteront plutôt une structure polygonale qu’on appelle « bullet » ou « colonne » selon la configuration, « des particules plus denses », signale-t-elle. Puis finalement, lorsqu’on se rapproche du point de congélation, on trouve les flocons « graupel », des particules de neige givrées d’apparence hexagonale pouvant mesurer jusqu’à cinq millimètres de diamètre. Selon la chercheuse, les colonnes se substitueront progressivement aux dendrites dans le sud du Québec, avec des répercussions « encore difficiles à imaginer ».

Ce qui laisse moins place à l’incertitude toutefois, d’après Julie Mireille Thériault, c’est la fréquence des épisodes de verglas et de grésil qui nous pend au bout du nez en raison du réchauffement des températures hivernales. Et ce, tout le long de la vallée du Saint-Laurent, qui « canalise l’air chaud vers le nord-est ». En tombant sous forme de pluie plutôt que de neige, l’eau pourrait se répartir dans des bassins versants différents, la neige pouvant être emportée par le vent, alors que la pluie, elle, tombe sous son nuage. Mme Thériault assiste déjà au phénomène dans les Rocheuses, où elle mène des recherches.

« Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver », chantait Gilles Vigneault. Cette chanson pourrait résonner autrement dans les prochaines décennies.

Le Québec en 2050

« Dans 30 ans, nos hivers seront plus courts, mais s’accompagneront de chutes de neige plus abondantes, de l’ordre de 20 à 50 %. Les épisodes de verglas ne seront plus concentrés autour de la vallée du Saint-Laurent : ils s’étendront au nord. Les mutations observées l’hiver auront des répercussions sur la faune et la flore. Des espèces végétales migreront vers le nord. Le déplacement moyen récent est de 14 à 24 km par décennie. D’ici la fin du siècle, il atteindra de 300 à 700 km. Le même phénomène s’opérera chez des espèces animales. Déjà, le renard roux se déplace de plus en plus vers le nord, envahissant le territoire du renard arctique. »

René Laprise, professeur à l’UQAM

Un dossier spécial réalisé en collaboration avec le réseau de l’Université du Québec.

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