Publicité
Santé

Pourquoi les hôpitaux ont-ils tourné le dos aux masques lavables?

29-05-2020

Des travailleuses du service d’ambulance de la Croix-Rouge de Washington lors de l’épidémie de grippe espagnole, en 1918. Photo: Wikimedia Commons

Devant la pénurie de masques médicaux survenue au début de la pandémie, plusieurs ont accusé les gouvernements et établissements de santé de ne pas avoir fait de provisions suffisantes ou de compter sur la production à l’étranger. L’histoire de la médecine suggère une autre cause : l’abandon du masque réutilisable.

Les masques jetables ont envahi le marché des soins de santé à partir des années 1960. Que s’est-il passé?  Thomas Schlich, historien de la médecine et professeur à l’Université McGill, a mené son enquête, avec son collègue Bruno J. Strasser, de l’Université de Genève. Le tout est raconté dans un texte publié dans la revue médicale The Lancet le 22 mai dernier.

«Ce travail est inspiré de la crise actuelle, nous raconte le professeur Schlich par vidéoconférence. Puisque toutes les conférences scientifiques auxquelles je devais me rendre sont annulées, je disposais de temps pour réaliser ce projet!»

Dans leur article, les chercheurs racontent que l’idée de se couvrir la bouche et le nez pour éviter de tomber malade remonte aux débuts de l’époque moderne en Europe. Le masque pouvait alors contenir des épices ou des herbes, comme c’était le cas avec le masque en forme de bec des médecins de peste du 17e siècle. «Mais ce n’était pas contre les bactéries, car on ne les connaissait pas, précise M. Schlich. C’était contre le mauvais air; on pensait que les gens tombaient malades quand l’air n’était pas bon. On se disait que si ça sentait bon, c’était forcément bon pour la santé.»

Mais l’histoire du masque médical tel qu’on le connaît aujourd’hui remonte plutôt à la fin du 19e siècle, quand le concept d’asepsie émerge. Carl Flügge, un bactériologiste allemand démontre que les gouttelettes respiratoires contiennent des bactéries, ce qui pousse son collègue chirurgien Johann Mikulicz, de l’Université de Breslau (aujourd’hui Wroclaw, en Pologne), à adopter le masque et à en faire la promotion. Le chirurgien Paul Berger fait de même, à Paris. «Au même moment, des médecins se sont mis à l’utiliser aussi pour traiter les patients atteints de tuberculose», ajoute le professeur Schlich, qui poursuit ses recherches sur le sujet.

Une analyse de 1000 photos d’époque de chirurgiens en salle d’opération aux États-Unis et en Europe a montré que vers 1935, le masque était omniprésent, rapportent les historiens. Par ailleurs, à partir des épisodes de la peste mandchoue (1910-1911) et de la grippe espagnole (1918-1919), les masques n’étaient plus réservés à la salle d’opération et au traitement de la tuberculose; on les retrouvait partout pour protéger les travailleurs de la santé et les patients, selon les chercheurs.

Marketing et hygiène

Les masques à usage unique sont apparus vers les années 1930 pour complètement dominer le marché quelques décennies plus tard. Les historiens ont trouvé des publicités dans les revues professionnelles vantant leur côté pratique.

Le même phénomène s’observait pour d’autres équipements et instruments médicaux. Le but était de réduire les risques de transmission, mais aussi «de réduire les coûts de main-d’oeuvre, de faciliter la gestion des stocks et de répondre à la demande croissante des travailleurs de la santé pour des masques jetables, nourrie par des campagnes marketing agressives», écrivent les chercheurs dans The Lancet, qui estiment que les soins de santé n’ont donc pas échappé à la culture de consommation.

En entrevue, Thomas Schlich affirme qu’il a l’impression que l’argument «gestion» (des stocks et des ressources humaines) a été plus important que celui de l’hygiène. Le duo a déterré une des dernières études sur l’efficacité des masques lavables pour prévenir les infections alors que des masques lavables industriels étaient encore utilisés en Occident. Elle date de 1975 et compare les modèles synthétiques et les modèles de coton à quatre plis. Ces derniers s’étaient révélés aussi efficaces quand le design et l’ajustement étaient adéquats.

De retour en 2020: «Peut-être qu’il y a une façon différente de fonctionner, avance M. Schlich. C’est bien ce que l’histoire peut nous apprendre: que les choses pourraient être différentes. Ce que nous avons aujourd’hui est le résultat d’un processus historique, de décisions faites dans le passé. Quand on retourne voir comment ces décisions ont été prises, on découvre parfois des idées à réintroduire.»

Parlons d’efficacité

Pourrait-on ramener les masques lavables prochainement dans les systèmes de santé? Serait-ce risqué? Ces derniers mois, on a bien compris que les masques de tissu que nous pouvons fabriquer nous-mêmes ou commander à des designers et couturières ne sont pas aussi efficaces que les masques médicaux et les respirateurs (masques de type N95), bien qu’ils permettent de réduire les risques de transmission de la COVID-19.

Les auteurs de l’article du Lancet affirment qu’il ne faut pas se fier aux études récentes qui se penchent sur ces masques artisanaux pour déterminer le potentiel actuel du masque lavable en milieu hospitalier.

Des pays en développement utilisent toujours des masques lavables en tissu. Des chercheurs se sont d’ailleurs tournés vers des hôpitaux du Vietnam, en 2015, pour faire la comparaison entre les versions jetable et lavable actuellement utilisées, dans un essai clinique randomisé incluant 1600 travailleurs de la santé et s’intéressant aux risques de contracter une infection respiratoire.

Ils ont trouvé que le masque médical protégeait davantage les travailleurs des infections que les masques de coton à deux couches. Ces derniers entraînaient 13 fois plus de risque d’infections. Voilà qui fait déchanter…

Ces résultats étaient peut-être liés au type ou à la fréquence de lavage des masques, souligne Raina MacIntyre, l’une des auteure de l’essai du Vietnam. «Toutefois, un bon masque doit être résistant à l’eau, et le coton est absorbant, ce qui n’est pas une caractéristique recherchée. Les masques chirurgicaux doivent empêcher un liquide d’entrer dans la bouche ou le nez.» Elle a d’ailleurs récemment publié une revue systématique qui montre que les respirateurs (masques de type N95) sont les plus efficaces. Viennent ensuite les masques médicaux, puis les masques de coton.

Son étude soulignait néanmoins que le masque de tissu pourrait être amélioré. Justement, une équipe de spécialistes en nanomatériaux est récemment parvenue à des résultats qui s’approchent de la performance des respirateurs N95 en combinant différents tissus (coton, polyester et spandex), ce qui permet de coupler filtration mécanique et filtration électrostatique.

Et il n’y a pas que le tissu qui soit lavable. En mars, le Journal of the American Medical Association a déclaré qu’il fallait plus de recherches pour tester la possibilité de laver et réutiliser les masques N95. Des innovations sont possibles, et qui sait où en serait les masques lavables s’ils n’avaient pas été largement abandonnés il y a 50 ans?

Il y a certainement une niche oubliée à explorer, alors que la gestion des déchets est un enjeu de taille à l’échelle mondiale. Un message qui a été du moins entendu en France par un secrétaire d’État auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire avec qui Bruno J. Strasser a eu l’occasion de discuter récemment. «Quand on prend une marche, ces temps-ci, on voit des masques partout, dit le professeur Schlich. Il y en a en dans les mers et océans; c’est terrible. Je pense qu’on a touché une corde sensible avec cet article, car il y a beaucoup d’intérêt, on en reçoit beaucoup d’échos.»

Notre couverture de la pandémie est réalisé grâce à une contribution du Facebook Journalism Project.

Publicité

À lire aussi

Santé

Les chiens font vivre les humains plus longtemps

Les chiens viennent s'ajouter à la liste des choses et habitudes qui augmentent l'espérance de vie.
Marine Corniou 20-11-2017
Santé

COVID-19: retour sur la saga de l’hydroxychloroquine

La chloroquine et son dérivé, l’hydroxychloroquine, pourraient avoir un effet antiviral contre le SRAS-CoV-2 et être utiles pour traiter les cas graves de COVID-19. Mais les données manquent.
Marine Corniou 16-04-2020
Santé

Combien de calories et de protéines consommer par jour?

Une experte répond aux questions entourant la consommation de calories et de protéines.
Maxime Bilodeau 17-05-2018