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Sciences

Archéologie: les nombreuses vies d’Angkor

27-06-2019

Image : Damian Evans

Angkor, le centre de l’ancien Empire khmer au cœur de l’actuel Cambodge, est un lieu aussi magnifique que mythique. Mais des gens bien ordinaires y vivaient!

Le complexe d’Angkor est non seulement l’un des plus grands sites archéologiques actifs du monde, mais aussi l’une des destinations les plus courues en Asie. L’an dernier, 2,6 millions de touristes se sont photographiés devant la douve du temple Angkor Vat ou dans les racines envahissantes de Ta Prohm, où le film Tomb Raider a été tourné. Le site médiéval est tellement grand, avec ses 400 km2, qu’on peut acheter un laissez-passer valide plusieurs jours pour visiter les ruines des différents temples, reliés par des routes, et pour admirer les monuments et le réseau hydraulique sophistiqué.

C’était une autre histoire dans les années 1990 : seuls les Cambodgiens s’y aventuraient, alors que s’achevait la guérilla sanguinaire des Khmers rouges. « On s’y rendait en famille pour le culte et avec mes collègues de classe, au secondaire, j’allais souvent y faire du vélo et des pique-niques, se souvient Piphal Heng, qui est né dans la ville juste à côté, Siem Reap. Je me suis toujours demandé comment et pourquoi ces temples ont été construits et surtout qui les a construits. »

Ces questions ont façonné la carrière de l’archéologue, qui étudie depuis une quinzaine d’années le site témoignant du règne de l’Empire khmer, qui s’est étendu du 9e siècle au 15e siècle sur la majeure partie de l’Asie du Sud-Est. « Le récit d’Angkor [qui émerge des travaux antérieurs] laisse croire qu’on sait tout et que tout a été étudié parce que l’accent a été mis sur les rois, les élites et la religion, à partir des inscriptions sur les temples », explique Piphal Heng. Mais de quoi avait l’air ce grand complexe où l’on soupçonne que 750 000 personnes habitaient ? Où vivaient les serviteurs et les simples citoyens ? Et que faisaient-ils en dehors du culte ?

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Le Bayon, le temple central de l’ancienne cité d’Angkor Thom. Image: Shutterstock

Des excavations destinées à répondre à ces questions ont commencé en 2010, mais l’utilisation du lidar à partir de 2012 a fourni un tableau inédit de la cité. C’était la première fois que la télédétection par laser était utilisée au-dessus d’une vaste région en Asie, et l’exercice a révélé ce qui se cachait sous la végétation, mentionne Piphal Heng, qui est aujourd’hui directeur de projet à l’International Archaeological Research Institute à Honolulu. « Nous avons recouru à cette technologie pour produire une carte détaillée, ce qui nous a permis de localiser les temples, les étangs et les buttes… »

Des buttes ? C’est qu’à l’intérieur de l’enceinte des différents temples et même à l’extérieur, le sol a été travaillé : des habitations devaient se trouver sur ces monticules, pour résister aux saisons des pluies, tandis que les étangs recueillaient l’eau. « Avec les données du lidar, on a pu voir très clairement cet aménagement incroyablement bien organisé, et des sentiers. À Angkor Vat, ça a carrément l’air d’une gaufre ! On creuse donc dans ces buttes », raconte Alison Carter, professeure à l’Université de l’Oregon, aux États-Unis, qui a signé des articles scientifiques avec Piphal Heng. Ce système « en grille » est visible même à quelques kilomètres des temples, mais de façon moins dense.

Qui vivait donc autour d’Angkor Vat et de Ta Prohm, deux temples où l’équipe a fait des excavations ? Les scientifiques n’en sont pas certains, mais des inscriptions sur les murs de Ta Prohm laissent penser que des étudiants et des enseignants y habitaient, ainsi que des serviteurs, indiquent-ils dans un article du Journal of Field Archaeology de 2018. « Je crois que les gens qui vivaient dans l’enceinte travaillaient peut-être au temple, que ce n’était pas des membres de l’élite, dit Alison Carter. À Angkor Vat non plus, ça ne semble pas être des gens de haut rang, mais ce ne sont pas les plus pauvres non plus. »

Les artéfacts trouvés jusqu’à présent sont surtout des morceaux de céramique, qui servaient à cuisiner et à ranger des objets, et des tuiles. Des résidus végétaux sont aussi à l’étude pour déterminer ce que mangeaient les habitants.

Alison Carter a également un projet inusité concernant les toilettes de l’époque ! « L’élite écrit toujours l’histoire, mais le pouvoir de l’archéologie est justement de reconstituer la vie de ceux qui n’ont pas pu l’écrire, à travers ce qu’ils ont laissé comme traces. Ce sont les personnes “ordinaires” qui composaient le gros de la population, ce sont elles qui ont construit le réseau hydraulique, qui ont fait fonctionner les temples, qui ont fabriqué les céramiques qu’on découvre ! »

Les circonstances mystérieuses entourant la chute d’Angkor ajoutent au mythe de la cité. Certains croient que son abandon a été rapide au 15e siècle, en raison d’enjeux climatiques causant de graves problèmes au réseau hydraulique et de l’invasion des troupes thaïes du royaume d’Ayutthaya. Une étude récemment publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences avance plutôt que le déclin a été graduel et que le tournant démographique s’est même amorcé au siècle précédent.

Une image d’Angkor Vat obtenue par lidar. On y voit la structure en «gaufre» enfouie sous la végétation. À gauche, une vue aérienne du même site. Image: Damian Evans

C’est une carotte de sédiments de 70 cm prélevée au fond de la douve de la cité royale d’Angkor Thom qui a informé l’équipe internationale derrière ces travaux. L’analyse du pollen qu’elle contient a permis de définir l’environnement des différentes époques, dont celle correspondant à la « fin » de l’Empire. « On peut voir quand les populations ont défriché le territoire, quand elles ont commencé à produire du riz et quand la production de riz a stoppé et que la forêt a recommencé à croître », explique Damian Evans, l’un des auteurs de l’étude qui a aussi participé aux travaux menés avec le lidar.

Ces données montrent que les activités sur le site ont commencé à décliner dès les premières décennies du 14e siècle et que la douve a même cessé d’être entretenue au cours de ce siècle. La désertion d’Angkor par la noblesse n’est peut-être donc pas due à l’échec du système hydraulique. Ce serait l’inverse, en fait : l’élite aurait choisi de s’installer près du Mékong et du Tonle Sap, et a cessé d’entretenir le réseau hydraulique, qui s’est dégradé.

Mais des agriculteurs sont restés. « Cela nous conduit à revoir notre conception d’Angkor et cette idée qu’il fallait une élite pour l’administrer, dit M. Evans, chercheur à l’École française d’Extrême-Orient de Paris. Les citoyens pouvaient s’arranger : les petites fermes étaient des structures résilientes. » À qui la ville ?

Carrière d’avenir

Les archéologues sont très recherchés au Cambodge, selon Sokrithy Im, qui est employé par l’Autorité pour la protection du site et l’aménagement de la région d’Angkor. Plusieurs centaines d’archéologues cambodgiens travaillent sur ce site, en recherche, conservation ou tourisme. « Il y a également des lieux archéologiques dans toutes les provinces du Cambodge, donc les diplômés trouvent tout de suite un emploi », affirme l’archéologue, qui enseigne aussi à la Royal University of Fine Arts, à Phnom Penh.

Ses travaux portent sur les routes historiques reliant Angkor à d’autres régions du monde. Il s’intéresse par le fait même aux activités économiques de l’Empire. « Beaucoup de chercheurs croient que l’Empire khmer était un état agraire. Mais si c’était le cas, pourquoi y aurait-il eu une route allant jusqu’à la mer ? Il existe des preuves que l’Empire faisait aussi le commerce de diverses marchandises locales, comme des objets travaillés en fer de bonne qualité, ainsi que de produits de la forêt, de médicaments traditionnels, d’épices et de minéraux. Nous trouvons aussi des céramiques importées témoignant d’échanges. » On n’a pas fini d’en apprendre sur cet empire mythique !

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