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Sciences

COVID-19: faut-il se préoccuper de la multiplication des sondages en ligne?

10-09-2020

Image: Andreas Breitling/Pixabay

Déjà bien amorcée avant la pandémie, la migration des sondages vers le web s’est accélérée à la vitesse grand V au cours des derniers mois. Faut-il s’en inquiéter? Québec Science en a discuté avec deux experts.

Port du masque, satisfaction envers le gouvernement, santé mentale… Les coups de sonde pour connaître l’opinion publique sur les effets de la COVID-19 sur nos vies se sont multipliés depuis mars. Et comme le reste de nos communications, ils se rapidement numérisés.

Distanciation physique oblige, les enquêtes en personne ont perdu en popularité. Même chose pour les sondages téléphoniques. « Les enquêtes au téléphone se faisaient généralement dans une salle d’intervieweurs », souligne la professeure au Département de sociologie de l’Université de Montréal et présidente sortante de l’Association mondiale pour la recherche sur l’opinion publique, Claire Durand.

Les sondages web, pratiques en mode télétravail, ont un autre avantage : ils sont plus rapides à administrer. « Ce serait impensable de ne pas utiliser cet outil, même si on a encore des questionnements sur le plan méthodologique », affirme François Pétry, professeur émérite au Département de sciences politiques de l’Université Laval et fin connaisseur des sondages.

Justement, peut-on se fier aux résultats des enquêtes web? En général, oui, disent nos experts. Mais il y a des nuances. Plusieurs types d’enquêtes numériques existent et leur qualité varie selon la méthodologie. Pour s’y retrouver, il faut donc lire – et comprendre – les paragraphes contenant ces renseignements. Ça tombe bien, on l’a fait pour vous!

Marge d’erreur inconnue

« Questions posées en ligne à un échantillon non probabiliste – marge d’erreur inconnue. » Une formulation du genre accompagne généralement les sondages menés auprès d’un panel web. Mais que signifie-t-elle? Comme l’échantillon n’a pas été sélectionné au hasard parmi toute la population, mais parmi un groupe de répondants identifiés par une maison de sondage comme étant disposés à répondre à ses questionnaires en ligne, la marge d’erreur ne s’applique pas. Les résultats en sont-ils moins précis et représentatifs que ceux des sondages aléatoires? Si des chercheurs comme François Pétry s’en inquiétaient il y a une dizaine d’années, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Claire Durand s’est récemment penchée sur la question. « Le mode d’administration du sondage ne fait plus une grande différence dans les résultats », confirme-t-elle.

Il faut tout même surveiller certains éléments :

  • L’échantillon. Moins il y a de répondants, moins les résultats sont précis. « Pour le Canada, on essaiera d’avoir un échantillon d’environ 1500 personnes », explique Claire Durand. Pour la même raison, François Pétry indique qu’il est important de connaître le nombre de répondants pour chaque sous-groupe ou sous-région couverte par le sondage, car un faible nombre de participants pourrait leur donner une influence disproportionnée.
  • La formulation des questions. Un bon sondage possède des questions claires, mais aussi neutres. Une question bien formulée sera donc facile à comprendre et inclura une position et son contraire. Sur la question du port du masque, par exemple, la question pourrait ressembler à : « Êtes-vous en faveur du port du masque ou en défaveur du port du masque? » François Pétry ajoute que la question peut aussi contenir une justification pour chaque position exprimée. Selon nos experts, les questions biaisées diminuent la qualité d’une enquête et dénotent parfois l’intérêt du commanditaire d’influencer l’opinion publique. Claire Durand estime que le thème de la COVID-19 comporte moins de risques de biais que d’autres questions sensibles, comme la taxation des compagnies minières. Mais François Pétry se questionne, notamment en raison des implications budgétaires de la crise : « Pourrait-on découvrir les intentions du gouvernement en étudiant les questions de ses sondages ? » Impossible à dire sans une analyse minutieuse.
  • La source des sondages. Plus rapide à vérifier que la formulation des questions, elle informe sur les intérêts des groupes qui commandent les enquêtes. « Les associations ont tendance à vouloir que le sondeur pose des questions qui font leur affaire », illustre Claire Durand. Si on reprend l’exemple de la taxation des compagnies minières, on peut imaginer qu’une enquête commandée par un groupe environnementaliste pro-taxation pourrait donner des résultats complètement différents d’un coup de sonde commandé sur la même question par un regroupement de gens d’affaires anti-taxation. Mais pour en être certain, il faudrait – encore – analyser les questionnaires.
  • Le nombre de sondages sur une même question. « Plus il y a de sondages, mieux c’est », s’enthousiasme l’experte. C’est que plus on tire d’échantillons d’une population, plus la moyenne de ces échantillons devrait se rapprocher de celle de la population. « Et on peut aussi penser que si chaque sondage comporte des biais méthodologiques, en faisant leur moyenne, ça va s’équilibrer », ajoute-t-elle.

Attention à l’initiative d’approche participative

Quand le sondage indique qu’il est fondé sur une « initiative d’approche participative », cela indique que n’importe quel internaute a pu répondre au questionnaire. Ce type d’enquête pose plusieurs problèmes, à commencer par le fait qu’il n’y a pas d’échantillon. Les résultats ne peuvent donc pas être extrapolés à toute une population. Et François Pétry ajoute que cette méthode rejoint des gens déjà préoccupés par le sujet à l’étude. « La grande majorité des citoyens n’est donc pas représentée », déplore-t-il.

Bref, le citoyen qui veut évaluer la qualité de l’enquête web dont lui parle son journal préféré a du pain sur la planche. « Mais ce n’est pas une raison pour ne pas le faire », conclut François Pétry.

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