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Sciences

Et si l’ennui était bénéfique?

09-07-2020

Illustration: François Berger

L’humain a horreur de l’ennui. Or, ce sentiment de vide et d’insatisfaction nous a drôlement rattrapés ces derniers temps. Peut-être n’est-ce pas une si mauvaise chose, nous disent les chercheurs.

Avec le Grand Confinement, nos activités sociales ont disparu. Envolées, nos distractions favorites. Nous manquions cruellement de temps et voilà que l’ennui s’est installé à demeure. Et cela n’est pas pour nous plaire. Nous abhorrons l’ennui, si bien que nous aimons encore mieux recevoir de légers chocs électriques que de rester immobiles, sans tâche précise, comme le montrent une série d’expériences menées en 2014 par des chercheurs américains. C’est dire. Pourtant, l’ennui est un sentiment fort complexe, riche d’enseignement et qui peut être même constructif.

De grands penseurs des 19e et 20e siècles ne se sont-ils pas échinés à cerner sa mystérieuse dualité ? Schopenhauer, Kierkegaard, Heidegger et Sartre l’ont habilement décortiquée, l’associant à un incontournable mal de vivre. Nietzsche déplorait, lui, que « presque tous les habitants des pays civilisés préfèrent encore travailler sans plaisir plutôt que de s’ennuyer ».

L’ennui a attiré l’attention des historiens, surtout après la Deuxième Guerre mondiale. Leur perspective a permis de mieux saisir toute la charge politique derrière l’ennui. Sinon, pourquoi les autorités politiques et religieuses se seraient-elles inquiétées de l’usage que feraient les travailleurs de leur temps libre dans la foulée de la réduction des heures de travail ? Et si le peuple s’adonnait au vice ? Et s’il avait le temps d’imaginer un monde meilleur, plus juste, avec de meilleurs salaires ?

Depuis les années 1980, c’est au tour des psychologues et des neuropsychologues d’apprivoiser l’ennui, qu’ils avaient jusque-là jugé trop fuyant, trop discret, trop… existentiel. Ils rattrapent d’ailleurs le temps perdu à la vitesse grand V. Le nombre d’études sur le sujet a fait un bond significatif, passant de 11 par année en 1980 à 95 pour l’année 2019 dans la seule banque de données PubMed. Leurs découvertes sont étonnantes, comme le montre cette expérience au cours de laquelle des participants, laissés à eux-mêmes pendant 15 minutes dans un laboratoire vide, ont choisi de s’autoadministrer de petites décharges électriques plutôt que de s’abandonner à l’ennui. Publiés dans Science, les résultats avaient étonné les chercheurs, convaincus que les possibilités de notre cerveau pouvaient suffire à nous distraire. Hélas non, constatent leurs collègues neuropsychologues. « Les zones qui sont actives lorsque nous nous adonnons à une tâche intéressante ont tendance à se refermer lorsque nous nous ennuyons. Nous commençons à percer les mystères de l’ennui, mais il y a encore tant à découvrir », souligne James Danckert, neuropsychologue à l’Université de Waterloo. Il cherche à faire le lien avec d’autres émotions qui accompagnent, entravent ou aggravent cet état. Certaines observations intriguent : ainsi, l’ennui peut provoquer une accélération du rythme cardiaque et une hausse de la température de la peau. La frustration liée à l’ennui expliquerait en partie ces symptômes.

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Pour mesurer l’ennui, plusieurs chercheurs recourent à la Boredom Proneness Scale, adaptée en France sous le vocable d’Échelle de disposition à l’ennui. Conçu en 1986 par deux chercheurs américains, le document de 28 affirmations visant à jauger la susceptibilité des participants à l’ennui reste une référence. Exemples : « La plupart des choses que je fais me procurent un certain plaisir » ou « La plupart du temps, j’ai l’impression de travailler en dessous de mes capacités ». L’outil permet de départager les individus qui s’ennuient de façon chronique de ceux qui s’embêtent de temps en temps.

Mais comment définir cet inconfort ? Le psychologue clinicien John D. Eastwood et ses collègues du Boredom Lab, à l’Université York, établissent les caractéristiques suivantes : une difficulté à se concentrer ; un mécanisme de stimulation déréglé ; le sentiment que sa vie manque de sens et qu’on n’a pas de maîtrise sur elle ; et une relation particulière au temps (les minutes se traînent).

L’ennui serait-il donc un mélange de plusieurs émotions ? Dans une étude publiée en 2016, des chercheurs britanniques ont demandé à des centaines de participants de mettre en relation l’ennui et d’autres émotions dites négatives, soit l’état dépressif, l’anxiété, la frustration, la colère, le dégoût, la culpabilité, la honte, la déception et le regret. Il s’agissait de savoir si telle ou telle émotion provoquait une réaction intense, un désir d’agir, un état d’éveil, un sentiment d’inutilité, etc. « Bien qu’il soit associé à la colère, la frustration, la tristesse et un sentiment de dépression, l’ennui occupe bel et bien une place à part dans la sphère des émotions négatives. L’élément existentiel − sentiment de vide − est beaucoup plus persistant dans l’ennui que dans les autres émotions qualifiées de négatives », mentionne l’un des auteurs, Wijnand Van Tilburg, rattaché à l’École de psychologie du King’s College et à l’Université de l’Essex, à Londres.

Moteur de changement

Ce sentiment de vide nous pousse à l’action. James Danckert l’a expérimenté : pendant le confinement, et même s’il poursuivait ses activités universitaires, l’ennui l’a fréquemment rattrapé et conduit, entre autres, à mettre ses talents culinaires à l’épreuve. Le gâteau au café qu’il a confectionné ne marquera pas la mémoire de ses enfants, mais, dit-il, l’activité lui a redonné le sentiment qu’il avait un peu de contrôle sur sa vie !

Ainsi, l’ennui nous envoie un signal, de la même manière que la douleur nous enjoindra de retirer illico notre main d’un rond de cuisinière chaud, explique John D. Eastwood. « L’esprit qui s’ennuie n’est pas sollicité ; il n’est engagé dans aucune tâche ou activité et il s’en trouve profondément insatisfait », résume celui qui a coécrit avec James Danckert un ouvrage grand public sur le sujet paru début juin, Out of My Skull: The Psychology of Boredom. L’ennui traduit un désir emprisonné. Nous désirons quelque chose, mais nous ne savons pas quoi au juste. Tolstoï ne disait-il pas que l’ennui est le désir de désirer ?

L’idée que l’ennui puisse déclencher le changement fut proposée en 1993 par les chercheurs en psychologie W. L. Mikulas et Stephen Vodanovich. « Nous avons aussi observé que les gens qui s’ennuient sont à la recherche de solutions qui donneraient un sens à leur vie, indique Wijnand Van Tilburg au cours d’un entretien téléphonique. L’ennui peut conduire à la rêverie, puis aux réminiscences nostalgiques qui, à leur tour, mènent à vouloir renforcer des liens d’attachement avec des proches ou des communautés d’intérêts. » Pensons aux écrivains romantiques du début du 19e siècle, dont la sensibilité créative était alimentée par la rêverie mélancolique. Les héros romantiques de Stendhal ou de Chateaubriand avaient une manière bien à eux de cultiver l’ennui. Tout leur était indifférent, sauf l’être aimé, de préférence inaccessible, dont ils s’ennuyaient avec délectation.

L’oeuf ou la poule?

Illustration: François Berger

Dans une étude publiée en 2012, John D. Eastwood a relaté une expérience où l’on a démontré que les personnes qui accomplissent une tâche moyennement intéressante, mais qui sont distraites par le bruit d’un téléviseur dans la pièce voisine étaient plus vulnérables à l’ennui que celles qui pouvaient mieux se concentrer sur leur tâche. Pour le neuropsychologue de l’Université York, cette expérience, associée à d’autres plus récentes, permet d’associer l’ennui au déficit d’attention. «Les personnes aux prises avec un trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité sont plus sensibles à l’ennui, car elles éprouvent de la difficulté à se centrer sur une tâche. » Ou alors, est-ce l’inverse : la propension à l’ennui mènerait-elle à un déficit d’attention? «Il nous est difficile de dire laquelle de ces caractéristiques vient en premier. »

À ce chapitre, les philosophes tirent les mêmes constats de l’ennui. « Lorsque vous vous ennuyez, vous cherchez à faire autre chose ; vous ne savez pas quoi exactement, mais le pouvoir de motivation de l’ennui est très fort », note Andreas Elpidorou, professeur adjoint au Département de philosophie de l’Université de Louisville, au Kentucky, qui a publié l’article « The Good of Boredom » en 2017 dans la revue Philosophical Psychology. L’ennui peut ainsi nous amener vers de nouveaux horizons, ajoute-t-il. L’écrivain Dany Laferrière ne dit pas autre chose lorsqu’il attribue à l’ennui sa bienheureuse découverte de la littérature.

Pour Mark Kingwell, professeur au Département de philosophie de l’Université de Toronto, une certaine tolérance à l’ennui est indispensable pour s’interroger sur les « objectifs motivants dont on a tous besoin dans la vie ».

« Malheureusement, nous nous distrayons frénétiquement sur Facebook, Instagram, Twitter et autres applications afin de déjouer, sans succès, un ennui sans cesse renouvelé. La peur de l’ennui conduit à la dépendance à l’égard des applications qui éveillent des désirs de consommation sans fin et, donc, des insatisfactions toujours plus grandes », déplore-t-il, faisant écho à son ouvrage paru l’an dernier, Wish I Were Here: Boredom and the Interface.

Le philosophe Bertrand Russell, en 1930, observait pour sa part que « nous nous ennuyons moins que nos ancêtres, mais nous craignons plus l’ennui ». Faisant une distinction entre l’ennui fécond et l’ennui abrutissant, l’auteur concluait « qu’une génération incapable de supporter l’ennui sera une génération d’hommes médiocres, d’hommes qui ont rompu à tort avec le lent processus de la nature, d’hommes dont toutes les impulsions vitales se fanent lentement comme s’ils étaient des fleurs coupées dans un vase ».

Les pièges de l’ennui

En revanche, si l’ennui persiste, il peut entraîner des comportements à risque. Les travailleurs qui s’ennuient courent plus de risques de se blesser ou de commettre des erreurs, en accordant moins d’attention à leurs tâches. De nombreuses recherches ont démontré que l’ennui chronique peut mener à l’abus de drogue ou d’alcool ou encore au jeu compulsif. En clair, il joue un rôle non négligeable dans les comportements qui dénotent une accoutumance et serait une cause de rechute chez les toxicomanes, qui éprouvent la plus grande des difficultés à remplacer l’objet de leur dépendance par quelque chose d’agréable, au-delà du sevrage.

À l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, de l’Université McGill, Thomas Brown dirige une équipe qui étudie le comportement des récidivistes de l’alcool au volant. « La réponse au stress de ces conducteurs est plus basse que celle d’un groupe témoin. Ils sont à la recherche d’expériences fortes et tentent de combattre l’ennui chronique », signale le professeur associé du Département de psychiatrie. Son équipe a prélevé des échantillons de cortisol salivaire chez les sujets au repos, puis à la suite d’activités dites stressantes, comme répondre à des énigmes mathématiques afin de remporter des prix. Le taux de cortisol des conducteurs à risque est resté bas, contrairement à celui du groupe témoin. Les résultats de l’étude ont été publiés dans PLOS ONE en 2016. « D’autres expériences en neuro-imagerie fonctionnelle ont permis de voir que les conducteurs à risque essaient d’activer leur système de dopamine afin d’augmenter l’intensité de leur stimulation », dit-il.

L’ennui peut donc mener à la délinquance. D’ailleurs, en temps de confinement imposé pour des raisons sanitaires, ceux qui ne respectent pas les consignes invoquent l’ennui. C’est ce que révèlent plusieurs recherches effectuées au Canada et aux États-Unis dans la foulée de l’épidémie du syndrome respiratoire aigu sévère en 2003. Des chercheurs avaient alors examiné l’adhésion à la quarantaine imposée à quelque 15 000 personnes dans la grande région de Toronto. Aujourd’hui, des chercheurs de partout sur la planète ont commencé à scruter nos comportements pendant cet exceptionnel printemps 2020. Ils accumulent des données sur les conséquences de l’ennui qui nous a étreints et nous a restreints.

Mais le confinement a été inégal. Si certains se sont bien ennuyés, d’autres ont traversé une période étourdissante. Demandez aux travailleurs de la santé et aux parents effectuant du télétravail avec des enfants à la maison. Parions que, pour ces derniers, l’ennui, lorsqu’il viendra, sera un luxe à savourer.

L’ennui en hausse chez les jeunes filles?

Les adolescents s’ennuient davantage aujourd’hui qu’en 2007. Et cette hausse est plus marquée chez les filles, du moins aux États-Unis. C’est ce que nous dit une étude américaine publiée à l’automne 2019 dans The Journal of Adolescent Health. «J’ai été étonnée de constater que la hausse de l’ennui chez les filles vient plus tôt – à 14 ans – et est plus prononcée que chez les garçons», a commenté Elizabeth Weybright, chercheuse spécialisée dans le développement des adolescents à l’Université de l’État de Washington.

Pendant 10 ans, de 2008 à 2017, 106 784 jeunes (différents élèves de différentes régions) de 14 à 18 ans ont répondu à la question «Ressentez-vous souvent de l’ennui ? » L’ennui chez les garçons atteint son sommet à 16 ans, celui des filles à 14 ans. L’étude révèle une légère baisse de l’ennui entre 2008 et 2010, mais la courbe s’inverse par la suite, et augmente annuellement. Le taux d’ennui des filles grimpe alors de 2 % par année.

«L’ennui est un état normal chez les jeunes comme chez les adultes. Pendant les années d’adolescence, la quête d’indépendance, d’autonomie et de nouveauté peuvent provoquer un décalage entre les désirs et les occasions réelles, limitées, de faire ce que l’on veut », suggère l’étude. Les jeunes ne seraient pas satisfaits de la manière dont ils occupent leur temps et ils s’ennuieraient.

Mme Weybright estime qu’il faut analyser ces données à l’aune d’autres enjeux, comme la santé mentale et la dépression, qui est en hausse chez les jeunes Américains. Elle mentionne aussi la hausse d’utilisation des appareils électronique mais elle se garde bien de faire des liens non documentés.

Pour ce qui de la répartition de l’ennui chez les hommes et les femmes adultes, bien que certaines études indiquent des taux d’ennui légèrement plus élevés chez les hommes, aucune étude n’a encore fait la lumière sur les différences entre les sexes. En revanche, on sait que les courbes de l’ennui en hausse à l’adolescence s’aplanissent avec l’entrée dans l’âge adulte. Reste à voir si la présente étude signale une tendance nouvelle.

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